par Violaine Girard, le 30/04/2012

http://territoires2040.datar.gouv.fr/spip.php?article61&revue=1

Davantage portés à droite ou à l’extrême-droite, les votes périurbains suscitent un intérêt croissant. Leur interprétation laisse pourtant souvent insatisfait : plutôt que le déclassement ou la relégation, Violaine Girard montre que ces votes traduisent les profondes transformations qui affectent depuis plusieurs décennies les fractions stables des milieux populaires.

Alors qu’ils sont longtemps demeurés absents des représentations communes, les territoires périurbains font l’objet d’une attention croissante, notamment à l’occasion des échéances électorales nationales. À l’issue des présidentielles de 2007, les votes des pavillonnaires, dont bon nombre seraient acquis à Nicolas Sarkozy, ont ainsi été opposés à ceux enregistrés dans les banlieues, plus souvent favorables à la gauche (Cartier et al. 2008). À l’occasion des élections de 2012, la presse consacre à nouveau de nombreux articles à ces territoires, étroitement associés aux ménages « modestes » qui s’y installent en achetant un pavillon individuel [1]. Dans ces zones résidentielles, les ouvriers et employés seraient largement favorables à la droite et bien souvent convertis au vote Front national [2]. Et, pour expliquer un tel constat, c’est la thèse de la relégation des ménages périurbains qui est convoquée. Selon le géographe Christophe Guilluy, ces ménages seraient les « oubliés » de la « France périphérique », auraient « le sentiment de subir la mondialisation » et vivraient, en marge de la métropolisation, « une profonde crise identitaire et culturelle » [3]. Or, ce type d’explication, aussi évocateur soit-il, apparaît bien trop simplificateur. En rapportant ces votes aux « frustrations sociales » de catégories modestes qui seraient reléguées loin des métropoles, il tend à homogénéiser des situations en réalité très diversifiées. Surtout, en insistant sur la thèse du déclassement, il empêche de voir les profondes transformations sociales qui affectent les classes populaires depuis une trentaine d’années, en matière de rapport à l’emploi et au travail, mais aussi de trajectoires sociales et résidentielles. À partir d’une enquête dans un espace périurbain populaire d’une grande agglomération, il est possible de revenir sur ces interprétations.

Une vision simplificatrice des espaces périurbains et des classes populaires

Si cette interprétation des votes à droite des périurbains semble désormais largement répandue, elle comporte de nombreux écueils sur lesquels il convient de revenir. Tout d’abord, l’approche par « gradient d’urbanité », basée sur l’addition des votes en fonction de l’éloignement des lieux de résidence au centre des agglomérations, fait l’objet de nombreuses critiques méthodologiques : retenir comme seul critère de variation des votes la « distance à la ville » revient en effet à agréger des données disparates, sans tenir compte de la diversité des territoires considérés (Bussi et al. 2011). Ce critère apparaît fort réducteur, au regard de la complexité des configurations électorales périurbaines, mise en évidence par les travaux statistiques de Jean Rivière (2011). Uniquement construit à partir des pourcentages de suffrages exprimés, il laisse enfin de côté la question des effectifs réels des votants, qui permettrait sans doute de nuancer l’importance des votes FN dans les communes rurales du périurbain, comme le relève Guy Burgel [4]. Une telle approche semble ainsi largement spéculative, surtout lorsque l’on sait que l’étude empirique sérieuse des votes FN recèle de nombreuses difficultés, liées notamment à la forte volatilité de ces votes, qui empêche de parler d’un « électorat » régulier et acquis à ce parti (Lehingue 2003).

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http://www.metropolitiques.eu/Les-votes-a-droite-en-periurbain.html

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Etude pratique des plans de villes. Introduction à l’art de dessiner les plans d’aménagement et d’extension. Raymond Unwin. Traduit de l’anglais par Henri Sellier. Présentation par Jean-Pierre Frey. Collection Eupalinos, Parenthèses, 2012. 416 pages, 17€.

C’est le portrait d’un homme sérieux, sans âge, arborant lunettes et moustache, en posture d’écrivain, qui illustre la couverture de ce premier manuel d’urbanisme. Une nouvelle traduction du texte de Raymond Unwin est présentée par les éditions Parenthèses : une traduction réalisée dans les années 1920,  œuvre d’Henri Sellier, figure marquante de l’urbanisme français. Une vieillerie, me direz-vous ! Non pas ! Nous avons ici, entre les mains, le premier ouvrage d’urbanisme opérationnel datant de 1909. Celui-ci est l’œuvre du Monsieur figurant sur la couverture : Raymond Unwin (1863 – 1940), un anglais, ingénieur et constructeur de maisons individuelles, qui a élaboré les règles formelles de l’urbanisme. Enseignant à l’université de Birmingham et inspecteur de l’urbanisme pour le gouvernement, il a joué un rôle clé dans la discipline.

Les éditions Parenthèses publient ici une pierre d’angle de l’historiographie de l’urbanisme, une sorte de manuel pratique des cités-jardins d’Ebenezer Howard. L’ouvrage d’Unwin s’inscrit dans la mouvance des utopies socialisantes du XIXème siècle dont la « homespun » de Williams Morris. « Il s’agit d’un mouvement un peu nostalgique qui tente de contrer la laideur envahissante des produits industriels mis sur le marché de la consommation par une sorte d’équilibre et d’harmonie qu’on recherche dans la vie quotidienne à partir de l’espace domestique. »

L’un des objectifs d’Unwin est « d’apporter une réflexion plus large sur la manière de faire face aux enjeux d’une urbanisation en passe de déborder les autorités politiques et les limites administratives, mais aussi de couper les citoyens d’une réelle prise sur la réalité des formes architecturales et urbaines. » Pour donner à penser le devenir des aires périurbaines, Unwin opère une étude historique des plans de villes, n’hésitant pas à remonter à l’Antiquité, voire même à la préhistoire ! Sa préférence ne va pas aux plans géométriques mais à ceux qui tiennent compte du site. Il affirme que toute opération d’urbanisme doit être précédée d’une enquête sur le terrain. Ces recommandations, qui peuvent apparaître comme datées, ne le sont pourtant pas pour l’époque. Le terme urbanisme apparaît en 1910. Les considérations développées par Unwin sont propres au Royaume Uni. Malgré les travaux réalisés sous Haussmann ou la réalisation de quelques projets emblématiques comme le Vésinet, par exemple, ou des cités ouvrières, la France est particulièrement en retard dans ce domaine sur sa voisine anglaise. Il faut attendre la fin de la première guerre mondiale pour que les premiers professionnels dans ce domaine apparaissent. Pourtant, d’après Unwin, qui mène dans son ouvrage des comparaisons urbaines à l’échelle européenne, les enjeux de l’urbanisme ne sont négligeables.

Il dénonce l’étalement urbain et ses dérives. Le town planning doit permettre aux municipalités d’avoir leur mot  à dire sur l’aménagement urbain. Le propriétaire foncier ne doit pas être le seul à décider, car, si on en croît Unwin, il va ne faire que des aménagement s dans le but de rentabiliser au mieux ses investissements au mépris du développement harmonieux de la ville. Les espaces périphériques doivent posséder des lieux emblématiques tels que places, édifices publics afin de trouver un équilibre entre différents types de bâtis. Ils ne doivent pas, non plus, être soumis à la « dictature de l’automobile ». Cette recommandation n’exempte pas Unwin d’une véritable réflexion sur la circulation dans les villes. Il examine ainsi les avantages et les inconvénients du « carrefour à giration » d’Eugène Hénard  et engage une réflexion sur les types de carrefours afin de savoir lequel provoque le moins d’accidents de la route.

Au final, cet ouvrage, préfacé par Jean-Pierre Frey, – architecte et sociologue, enseignant à l’Institut d’urbanisme de Paris – , n’est pas démodé par le propos qu’il développe. Somptueusement illustré de croquis et photographies d’époque, il est d’une terrible actualité. Alors que des géographes, comme Jacques Lévy ou Laurent Chalard, examinent l’importance du vote FN dans les zones périurbaines dans le contexte des présidentielles 2012, on en vient à se dire que si les aménageurs avaient créé dans ces zones des espaces publics signifiants, la tentation du repli identitaire ne serait peut être pas si importante.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Laurent Chalard, 32 ans, est un géographe qui vit à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). Ce docteur en Sorbonne travaille notamment pour un think tank bruxellois, le European Centre for International Affairs. Depuis six ans, il étudie la répartition géographique du vote Front national, à partir des résultats de 2002, 2007 et désormais du premier tour de 2012.

Les dernières élections ont confirmé que le vote FN est très ancré dans la grande périphérie des métropoles. Des chercheurs estiment qu’il augmente avec la distance du centre-ville. Y aurait-il une explication géographique à ce phénomène, une corrélation directe ?

Une simple lecture du vote FN selon un gradient kilométrique par rapport au centre des villes est insuffisante. Quand on regarde la carte de France, cela semble marcher. Quand on descend d’échelle, ça ne fonctionne pas. Bien sûr, on trouve dans l’espace périurbain les communes qui ont les plus forts votes en faveur de Le Pen, que ce soit le père ou maintenant la fille.

Mais on trouve aussi dans cet espace les communes qui ont les plus faibles votes en faveur du Front national, comme Saint-Nom-la-Bretèche [Yvelines] en région parisienne, Vieille-Toulouse [Haute-Garonne] dans la métropole toulousaine, Gruson [Nord] dans l’aire urbaine lilloise. Les taux de vote pour l’extrême droite y sont proches de ceux des  arrondissements les plus riches de la ville-centre, confirmant que l’hypothèse du gradient kilométrique est trop simpliste.

En même temps, on ne peut pas gommer totalement l’aspect géographique et ne retenir qu’une simple lecture sociologique, quel que soit le lieu où les gens vivent. Sinon, la Seine-Saint-Denis, par exemple, voterait plus massivement pour Marine Le Pen. Dans les villes de proche banlieue, on constate que l’écart entre le vote le plus faible et le vote le plus fort pour le Front national est beaucoup moins accentué, ce qui prouve que la donne géographique joue bien.

Alors comment conjuguer les lectures géographique et sociologique ?       

J’ai analysé en 2006 l’espace urbain du vote Jean-Marie Le Pen sur l’ensemble des communes de l’aire métropolitaine de Marseille. J’ai distingué deux espaces périurbains : un espace périurbain où il y a un fort vote d’extrême droite, dans l’ouest varois ; un espace périurbain avec un très faible vote d’extrême droite, dans le pays d’Aix-en-Provence et le Sud-Luberon.

Arrivé là, j’ai essayé de regarder ce qui distinguait les deux espaces. On avait une opposition évidente entre un espace riche et un espace moins riche. C’est là qu’a émergé l’hypothèse d’un espace périurbain choisi et d’un espace périurbain subi. J’ai constaté que cette hypothèse fonctionnait ailleurs dans les grandes métropoles, en prenant chaque fois les plus forts votes pour le FN, et les plus faibles.

Quelles définitions donneriez-vous de ces deux espaces que vous distinguez ?

L’espace périurbain choisi correspond au modèle américain de la suburbia. Des personnes aisées ont quitté le centre des villes pour habiter en maison individuelle à la campagne, en général pas trop loin du centre-ville ou à proximité de leur lieu de travail. Ils sont dans des petits villages de caractère, comme Lourmarin [Bouches-du-Rhône] dans la métropole marseillaise, ou vivent près de zones d’activité de haute technologie, comme Sophia-Antipolis près de Nice.

L’espace périurbain subi est habité par une population moins aisée, sans être pauvre.  Ce sont des employés et ouvriers qualifiés, souvent peu diplômés. Cette classe moyenne basse recherche la même chose que les riches : une maison à la campagne. Mais le choix du lieu d’habitat est limité par le coût. Ils s’éloignent dans des zones moins recherchées, souvent dans une campagne sans grand intérêt et sans transports en commun.

Un nombre non négligeable de ces personnes est issu des quartiers difficiles de la ville-centre ou des villes populaires de la proche banlieue. Elles s’installent souvent dans leur prolongement, le long du principal axe de communication. Elles ont un rejet dès l’origine de l’immigration. Cela leur pose un problème, alors elles s’en vont. Après les émeutes de 2005, ce phénomène de périurbanisation s’est d’ailleurs accentué.

Mais ces gens se retrouvent dans la campagne-galère, loin de la ville-centre et du lieu de travail, souvent dans un environnement banal. Ils se sont lourdement endettés pour acheter leur maison. Ils ont deux voitures, forcément, ce qui coûte cher. Le rêve périurbain se transforme en cauchemar, nourrit la frustration.

lire la suite sur le blog de Benoit Hopkin

http://sucyenbrie.blog.lemonde.fr/2012/04/27/une-lecture-geographique-du-vote-le-pen/

 

 

 

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Les périphéries du vote.

Pour Annie Collovald, professeure de sociologie à l’université de Nantes et spécialiste de l’extrême droite, la corrélation entre vote et territoire ne peut pas tout expliquer.

Regards.fr : Que pensez-vous des études actuelles sur l’existence d’une nouvelle géographie sociale qui corrèle le vote aux territoires ? Et qui affirme que plus on s’éloigne des villes plus on vote Front national ?

Annie Collovald : Depuis plusieurs années, des géographes ont mis au point un gradient d’urbanité (fondé sur la densité de peuplement et la diversité sociale) pour mettre en évidence l’existence d’une nouvelle variable, en l’occurrence spatiale, qui concurrencerait avec efficacité les variables socio- économiques, comme les diplômes, la CSP ou les revenus dans l’explication des votes. Il y aurait ainsi un clivage important fondé sur la distance aux villes et lié aux modes de vie, opposant le rural à l’urbain et faisant apparaître le périurbain comme un espace à part dans lequel les déplacements de la résidence au travail joueraient tout particulièrement pour comprendre leurs préférences électorales. Cette approche du vote par la géographie sociale et électorale est intéressante, mais moins par ses interprétations que par ce qu’elle suggère. Elle a le mérite d’appeler à une analyse contextualisée du vote, de rappeler qu’un ouvrier ou un cadre n’a pas la même propension à aller à voter ni la même préférence électorale selon son lieu de vie. Et aussi d’attirer l’attention sur les différences de politisation des groupes sociaux selon leur accès plus ou moins direct aux services publics, à l’emploi et les formes de relations sociales dans lesquelles ils sont insérés. Tout ce à quoi est vigilante, d’ailleurs, la sociologie des modes de production des votes. En clair, ce gradient d’urbanité montrant une corrélation entre habitat et vote n’explique rien en lui-même, mais il invite à mener des enquêtes pour rendre intelligible ce phénomène. Or bien souvent, pour certains géographes électoraux, et notamment les plus entendus, la corrélation se suffit à elle-même et ils infèrent de celle-ci des interprétations sur la signification des votes et sur ce qui anime les électeurs. Ils passent ainsi sans coup férir d’une corrélation statistique aux motivations individuelles, ce qui ne va pas sans raccourcis et oublis qui créent de fausses évidences.

Regards.fr : Avez-vous des exemples ?

Annie Collovald : À l’inverse de l’insistance actuelle sur la relation entre le gradient d’urbanité et le vote FN, la zone périurbaine n’est homogène ni socialement ni politiquement : elle est marquée par l’abstention, les votes extrêmes de droite et de gauche (et par le Non au TCE en 2005). Affirmer, alors, que les classes populaires qui ont été condamnées à émigrer des centres-villes pour des raisons financières votent FN dans ces zones résidentielles revient à forcer l’interprétation et à la faire entrer dans l’ordre des préjugés. En témoignent les jugements moraux et le mépris social qui ont libre cours. Le vote urbain serait ainsi un vote progressiste, ouvert sur le monde et tolérant devant la diversité sociale quand le vote rural ou périurbain manifesterait un repli communautaire, enfermé dans un entre-soi, refusant toute altérité et les contacts fortuits avec les autres. Autre manière de rejouer sur le plan des « constats » descriptifs la supériorité morale des classes supérieures, qui résident en ville, sur les classes populaires vouées, quant à elles, par leur style de vie à une autochtonie synonyme de xénophobie. Que faire alors de ces enquêtes révélant le ghetto du gotha et des classes dominantes protégeant frileusement dans les « beaux quartiers » leur entre-soi par nombre de dispositifs de surveillance et de sélection sociale ? Que faire aussi de ces contournements de la loi SRU par les communes les plus riches préférant payer une taxe plutôt que de créer des logements sociaux ? Mais c’est aussi le présupposé de ces interprétations qui pose problème. Implicitement, les individus seraient là où ils ont décidé d’être en accord avec leur identité et leur système de valeurs. Et de mauvais choix en frustrations, les pauvres seraient responsables de leur sort. Ce ne serait pas d’ailleurs la pauvreté qui empêcherait la mobilité, mais l’inverse : c’est par absence d’une disposition à la mobilité que les pauvres seraient pauvres. Comment mieux naturaliser les comportements sociaux et électoraux qu’en renversant ainsi l’ordre des causalités et en oubliant qu’ils résultent d’abord des politiques publiques adoptées : chômage, baisse des revenus et des pensions, coût des déplacements, coût des logements et de l’accès à la propriété, tout ce qui atteint de plein fouet les classes populaires et les petites classes moyennes ? Tout cela évite de s’interroger sur les causes politiques des désenchantements populaires.

Regards.fr : Alors comment expliquez-vous la mode actuelle pour ce type d’analyse ?

Annie Collovald : Ces analyses doivent leur succès à un air du temps attisant les suspicions à l’égard des groupes populaires vus davantage comme des problèmes à résoudre que des causes à défendre. Les commentaires en termes de « populisme  » en sont une illustration. C’est aussi que ces interprétations ont tout d’un « Canada dry scientifique » propre à faire « savant » tout en économisant la réflexion. Elles autorisent des « scoops » et des explications sensationnelles offrant à moindre coût un renouvellement de l’actualité politique : après « les gens d’en bas », « ceux de la désespérance sociale », voici la « France périphérique », « la France d’à côté » Enfin des pensées simples, débarrassées des analyses sociologiques, il est vrai un peu lassantes et répétitives, sur les différents modes de politisation et de mobilisations électorales, les inégalités sociales devant le vote !

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Les périphéries ont voté haut et fort, alors que l’abstention a progressé dans les centres urbains. Analyse géo-électorale du premier tour de la présidentielle, par Hervé Le Bras et Jacques Lévy.

Le Front national se renforce en France mais s’affaiblit dans les villes. Cette carte spectaculaire montre que la signification politique des gradients, autrement dit des degrés d’urbanité, est maximale lorsqu’il s’agit de l’extrême droite. Depuis 2002, le rejet de Jean-Marie puis de Marine Le Pen par les habitants des grandes agglomérations s’est confirmé.

Les électeurs de l’agglomération parisienne et de presque toute l’Ile-de-France confirment clairement leur refus de banaliser le FN, tandis que, à l’inverse, les périphéries les plus lointaines, dans l’Oise, l’Aube ou l’Yonne, renforcent leur adhésion à ce parti. Marine Le Pen ne s’y est pas trompée en s’attaquant directement aux habitants des centres-villes lorsque, depuis son fief d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), le 15 avril, elle brocardait les Parisiens, traités de  » bobos «  et stigmatisés pour s’adonner au brunch et au Vélib’.

En 2012, les grandes villes de la moitié nord et est du pays – cette France qui regroupe les bastions de la géographie lepéniste – rejoignent celles de l’autre moitié. Strasbourg, Mulhouse, Nancy, Dijon, Besançon, Lyon, Chambéry, Grenoble présentent désormais des scores faibles, comme ceux des villes de l’Ouest et du Sud-Ouest qui avaient exprimé leur rejet depuis plus longtemps. Dans le Midi méditerranéen, enfin, Aix-en-Provence et Montpellier résistent, Marseille, Avignon, Nîmes et Perpignan hésitent, dans un environnement chauffé à blanc.

La grande différence entre ces deux moitiés de la France porte sur le périurbain : au nord et à l’est, ces zones urbaines situées à l’écart des agglomérations manifestent une forte adhésion à la candidate du Front national. Au sud et à l’ouest, le périurbain est davantage tenté de soutenir le FN, mais ce soutien reste à un niveau inférieur à la moyenne nationale. Ce sont alors les marges  » hypo-urbaines « , à l’extérieur des aires urbaines, qui constituent les zones de force de l’extrême droite. Au contraire, au nord et à l’est, le périurbain choisit plus franchement Marine Le Pen.

L’espace du lepénisme, tout en se renforçant en masse, tend à perdre une part de sa consistance territoriale. Il est fait de filaments nombreux mais interstitiels, qui tissent une trame en négatif de celle des grands réseaux de communication. C’est l’espace du retrait, imposé ou volontaire, vis-à-vis de l’espace public. Inversement, l’urbanité, ce mélange de densité et de diversité, se comporte, vis-à-vis du Front national, comme un bouclier renforcé. Cette élection montre donc une radicalisation de l’espace de l’extrême droite : l’adhésion ou le refus dessinent des espaces de plus en plus étanches les uns aux autres.

Jacques Lévy, Le Monde, 25/04/2012

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