
Des experts livrent leur définition d’une des facettes de la mondialisation. Des points de vue qui se répondent, se complètent, voire s’opposent. Dossier issu de l’atlas des mondialisations.
Pascal Picq, Anthropologue, Maître de conférences au Collège de France. Il étudie les origines et l’évolution de l’homme et des grands singes. Ouvrage récent : Il était une fois la paléoanthropologie (2010)
Mondialisation : évènement ayant une incidence planétaire. De contraintes extérieures à l’homme, ce phénomène est devenu une initiative humaine qui aujourd’hui, traduit la prise de conscience du caractère limité de notre planète.
Pour les paléoanthropologues, c’est un phénomène très ancien dont la première forme est l’anthropisation (lorsque l’espèce homo sapiens a colonisé l’ensemble de la Terre).
Au départ cela es dû à des changements qui ne sont pas du domaine de la vie mais qui affectent la vie : les grandes catastrophes, les climats, le volcanisme, les mouvements de plaques ont entrainé des extinctions d’espèce, des migrations, des dérives génétiques qui ont participé à cette forme de mondialisation de la planète.
Puis à cause des poussées démographiques et des migrations toujours plus rapides, l’homme a eu la volonté de conquérir de nouveaux espaces (grande étape de 1492).
Aujourd’hui, notamment depuis le premier pas de l’homme sur la Lune, l’enjeu de la mondialisation est la prise de conscience du caractère limité de notre planète. Le changement de rapport à notre planète est très bien illustré dans 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick. Un primate lance un bâton dans l’espace, qui tournoie et se transforme en vaisseau spatial. Vieux rêve de l’humanité qui aspire à s’échapper de sa condition terrestre, car le bâton jeté par le grand singe est forcément retombé au sol, vers les origines, comme le rappel La planète des singes, le retour vers une planète aux ressources limitées (réchauffement climatique, énergies fossiles).
Francis Hallé, Botaniste et biologiste, spécialiste de l’écologie des forêts tropicales, de l’architecture des arbres et grand défenseur des forêts primaires. Dernier ouvrage : condition tropicale. (2010)
Il n’y a pas de définition unique de la mondialisation car ce n’est pas un mécanisme unique. Elle relève de plusieurs domaines qui ont chacun leur propre conception de la mondialisation.
La mondialisation culturelle qui met les progrès techniques au profit de visites et d’échanges fructueux entre des pays lointains est utile, féconde, joyeuse et doit s’amplifier. Elle donne le sentiment d’appartenance à une même planète et de solidarité humaine.
Mais la mondialisation économique est à bannir car elle accroit les inégalités et met en œuvre l’exploitation des pays pauvres par les pays riches. L’implantation de multinationales dans les pays pauvres apporterait argent et emplois mais c’est à la condition d’une main d’œuvre peu couteuse, de législation sociales et écologique peu exigeante… Les économies locales sont ruinées et « induit des mentalités de larbins ».
Coline Serreau, Artiste, (métiers du cinéma, compositeur, chef de cœur). Les travers de la société sont sa source d’inspiration et la préoccupation écologique est au cœur de son discours. Son dernier film : solution locales pour un désordre local (2010)
La première grande mondialisation est le patriarcat (domination des hommes sur les femmes) qui a corroboré les inégalités que l’on connait aujourd’hui. L’appropriation par les hommes des « femmes et de leurs fruits » entraine la légitimation de l’appropriation des richesses.
Or il ne devrait pas y avoir de domination mais des mouvements compatibles, une harmonie, entre les différents êtres vivants. Le communisme et le christianisme ont essayé d’instaurer l’égalité et le partage mais ont échoué car ils n’ont pas renoncé au patriarcat (idem pour les écologistes aujourd’hui).
Mais aujourd’hui ce système est entré dans une logique d’auto-contradiction. La prochaine révolution sera que l’homme comprenne qu’il n’est pas supérieur aux autres espèces. Révolution douloureuse du même ordre que celle des hommes de la Renaissance qui ont du accepter que la terre ne soit pas le centre de l’univers. Si l’humanité ne se remet pas en question elle ne pourra pas survivre. Les autres espèces sont plus adaptées plus solides et mieux intégrée.
Jacques Lévy, géographe, Professeur de géographie et d’urbanisme à l’école polytechnique Lausanne. Ouvrage récent : l’invention du monde : une géographie de la mondialisation.
Mondialisation : processus spatial caractérisé par l’émergence d’un espace d’échelle mondiale. La première manifestation est la mobilité des hommes : en colonisant la planète ou toujours aujourd’hui à travers le tourisme (une des grandes activités nées grâce à la mondialisation). C’est un processus qui s’inscrit dans la durée. Par l’épaississement de tous les liens de la planète, se créent des relations quotidiennes et permanentes par le transport, le commerce, l’internet, la culture, le débat politique…
La mobilité est essentielle pour mettre en lien les différents lieux de la planète, mais cela n’a de sens que si les lieux sont différents. Si tous étaient semblables nous n’irions pas à la recherche de l’ailleurs. La mondialisation interroge l’uniformisation de la planète.
Ex : l’archipel mégalopolitain mondial. Avant toutes les villes avaient le même destin, petits mondes au cœur de leur territoire. Aujourd’hui elles sont reliées par les mobilités et les télécommunications, se copient mais sans jamais pour autant se ressembler. Le succès d’une ville tient au fait qu’elle invente des singularités ; il faut avoir une raison d’y aller. (San Francisco ou Montréal innovent dans l’accueil des gays)
Les mobilités sont impulsées par la différence des espaces mais il est indéniable que la Terre devient de plus en plus un espace géographique unique. Nous avons déjà une économie mondiale, mais la politique mondiale est balbutiante (structures qui ont pour mission de fabriquer la gouvernance mondiale sans gouvernement mondial.) C’est illisible pour les citoyens car il n’y a pas d’espace de débat public mondial. Or les citoyens devraient pouvoir participer car ce sont leurs attentes qui construiront le monde de demain.
Claude Hagège, linguiste, Professeur au collège de France. Il a des connaissances dans une cinquantaine de langue. Ouvrages récent : le dictionnaire amoureux des langues (2009) et le combat entre l’écrivain et sa langue (2009)
Mondialisation : action de faire circuler dans le monde entier les produits commerciaux = ouverture des marchés mais en réalité il s’agit de la domination des marchés par les USA. Il s’appuie sur J.K. Galbraith « la mondialisation n’est pas un concept sérieux. C’est une espèce de jouet que nous avons inventé pour maintenir et améliorer notre domination dans les pays et régions où notre commerce est dominant »
Le bénéficiaire le plus évident de la mondialisation est la langue anglaise, qui devient la langue des échanges. Les autres pays doivent mettre en place des structures pour promouvoir leurs propres langues (Organisation internationale de la francophonie, Goethe Institut).
Il promeut l’idée d’une Europe qui inclurait la Russie. Ayant une côte Atlantique et une côte sur la mer du Japon, cela concurrencerait cette mondialisation. Un des signes de la crainte des USA face à cette idée est le fait qu’ils encouragent l’autonomie des pays frontaliers de la Russie.
Hervé Le Bras, démographe et historien. Directeur de recherche à l’institut de recherche émérite à l’Institut d’études démographique, à l’EHESS (école hautes études en Sciences sociales), et du laboratoire de démographie historique au CNRS. Ouvrage récent : Vie et mort de la population mondiale (2009)
Pour les démographes, on peut parler de mondialisation à partir du moment où on a considéré l’égalité de tous les hommes. On ne compte plus le nombre de citoyens, d’esclaves, les bourgeois, mais la population mondiale toute entière. On doit ce changement de perspective à Hobbes où il démontre dans son Léviathan l’égalité de tous les hommes. En 1683, le Britannique William Petty a été le premier à évaluer la population mondiale. Aujourd’hui les pratiques démographiques sont unifiées à travers tous les pays du monde et on peut parler de mondialisation.
Gérard Chaliand, géostratège, géopolitologue, écrivain et poète, Spécialiste des conflits armés. Maître de conférences à l’Ecole nationale d’administration, enseignant à l’Ecole supérieure de guerre et directeur du centre européen des conflits. A enseigné à Harvard. Ouvrage récent : Géopolitique des empires : des pharaons à l’imperium américain (2010)
La première véritable mondialisation est celle opérée par l’expansion musulmane. Par la conquête militaire, elle contrôle un espace allant de l’Espagne aux marches de l’Inde. Par les échanges commerciaux, ils atteignent les portes de la Chine. Ils allient puissance militaire et commerciale pour marquer leur influence sur une grande partie des continents. Projection de puissance, augmentation de la richesse et multiplication des échanges traduisent cette mondialisation.
François Bourgignon, économiste, Directeur de l’Ecole d’Economie de Paris et directeur d’études à l’EHESS. Il a été vice-président de la banque mondiale en charge de l’économie du développement. Ouvrage récent : trajectoire et enjeux de l’économie mondiale. (2010)
Mondialisation : développement des échanges dans les différentes parties du monde : marchandises, population, capitaux mais aussi idées, technologies, processus et gestion de production. Se produit de façon autonome. On peut difficilement l’empêcher, il est dans la nature des hommes de se déplacer, d’explorer, de pouvoir vivre mieux, d’obtenir des biens à moindre coûts.
Par la nature de ce processus le bilan économique de la mondialisation est positif : il est bénéfique pour la population mondiale de faire produire des biens intensifs en main d’œuvre là où elle est la moins cher et des biens technologiques là où ces technologies voient le jour. Les pays riches qui délocalisent sont gagnants mais également les pays pauvres qui reçoivent investissement et emplois industriels nouveaux.
La mondialisation est un facteur de croissance de l’économie mondiale mais se pose la question de la répartition des gains. Les pays pauvres, comme les pays riches sont gagnants mais pas dans les mêmes proportions. Les inégalités sont également présentes parmi les citoyens d’un même pays. Il faut résoudre le problème de la compensation des perdants qui s’élèvent contre la mondialisation.
Le réchauffement climatique est le premier phénomène authentiquement mondial car il ne peut être résolu par une politique nationale. Les gaz à effet de serre traversent les frontières. Il faut une réaction coordonnée et concertée. Comment faire sans politique économique et gouvernementale mondiale ?
Critique :
Ce dossier offre une approche multidisciplinaire très intéressante de la mondialisation. Chaque approche permet de préciser la définition
- Approche spatiale : colonisation de la planète par l’homo sapiens
- Phénomène qui dépasse l’initiative et les résolutions nationales : le réchauffement climatique.
- …
Je pense que pour ma part la conception de la mondialisation aujourd’hui résulte de la prise de conscience de ce phénomène. Ce n’est plus tant un processus autonome extérieur à l’homme qu’une évolution de rapport vis-à-vis de la Terre avec laquelle l’homme peut interagir. Parce que la mondialisation implique avant tout l’homme, celui-ci peut orienter son déroulement par des décisions pour tirer le plus profits de la fécondité de ces échanges culturels et diminuer les conséquences du réchauffement climatique, ou des inégalités engendrées qui sont les principaux points d’ombre de ce phénomène.
Même si la consommation de masse est toujours à l’ordre du jour, il y a une prise de conscience de plus en plus aigüe de la richesse des ressources de notre planète. Il s’opère un retour vers nos origines, vers la nature. Cela est bien sûr manifestée par la prise de conscience écologique (la récente décision allemande de stopper l’industrie nucléaire civile ce qui rejoint les décisions analogues d’autres pays européens comme l’Autriche 1978 ou Suède 1980, Italie 1987, Belgique 1999, Allemagne 2000, réinstauré et de nouveau supprimé par Angela Merkel. Danemark, Grèce, Irlande, Norvège ont proscrit dans leur loi nationale toute construction d’usine nucléaire suite à Tchernobyl) mais également une prise de conscience plus générale des hommes qui se traduit par des films très récents comme Home de Yann Arthus Bertrand, The tree of life de Terence Malik ou le prochain La planète des singes : les origines.
La nécessité de conserver la richesse de la diversité des différentes régions et des différents peuples de la planète me parait également très intéressante tout en gardant une certaine unité géographique pour toujours permettre les déplacements et les échanges. De ces analyses il ressort souvent la nécessité d’un équilibre, voire d’une égalité entre les différentes régions du monde. Cela est visible même dans l’approche presque assimilable à une théorie du complot de Claude Hagège : la domination d’un espace sur tous les autres ne peut constituer une véritable mondialisation.
On aurait pu également parler d’une nouvelle conception de la mondialisation à partir de l’apparition des nouvelles technologies et notamment d’internet qui participe à raccourcir les distances.
Certaines analyses me paraissent cependant discutables : Cela provient notamment du fait que n’est pas toujours précisé ce qui permet de considérer ces phénomènes comme les premières mondialisations
- L’analyse du patriarcat : il n’est pas précisé à partir de quels critères Caroline Serreau considère le patriarcat comme une mondialisation. Elle l’utilise pour justifier l’existence d’inégalités qui peuvent être rapprochés à la mondialisation, mais est-ce que cela fait pour autant du patriarcat une mondialisation ? Les inégalités de richesses peuvent avoir d’autres sources. Les sociétés féodales montraient déjà l’existence d’inégalités en dehors d’un processus de mondialisation. Il n’est pas non plus préciser le processus d’autodestruction dont souffre actuellement le patriarcat et qui aurait pu nous orienter sur sa définition comme mondialisation. On pourrait lui contrer l’existence de sociétés dominées par les femmes (étude de Margaret Mead sur le peuple Chambouli en Océanie cf. cours Socio BL J ). Mais cette critique un peu extrémiste a le mérite de remettre en cause radicalement nos modes de vies pour inverser une tendance trop inégalitaire et incontrôlable de la mondialisation qu’il faut en effet changer en profondeur.
- Celle de l’expansion musulmane : Ici la justification comme processus de mondialisation (projection de puissance, augmentation de la richesse et multiplication des échanges) est juste et valable. C’est plutôt l’affirmation de la première mondialisation qui est discutable. Les civilisations précédentes, notamment l’empire romain n’avait-il pas lui aussi un territoire et une influence aussi vaste ? La Méditerranée qui constituait le monde connu d’alors permettait la multiplication des échanges et l’accroissement des richesses.
Même si la mondialisation économique comporte de défauts non discutables, je suis assez d’accord avec l’économiste François Bourgignon sur le fait que c’est une richesse pour notre planète. Refuser toute mondialisation serait une grande perte pour la richesse de nos cultures. Il ne faut pas oublier qu’une mondialisation culturelle n’aurait sans doute pas été possible sans mondialisation économique préalable, car le commerce a sans doute mieux réussi que les aventuriers à rapprocher les continents.
Le problème d’une gouvernance mondiale (qui rejoint les problématiques d’une Union européenne fédérale ou non et des problèmes de gouvernance actuelle) est également intéressant car il diminuerait nécessairement la diversité et l’égalité entre les pays. Mais cela regroupe peut-être plus une approche philosophique de la question.
Pauline Fournols HK/BL