Le Monde, 20/04/12

Après une douzaine d’années de travaux préparatoires, d’avancées et de reculs, le parc national des Calanques est officiellement né avec la signature, mercredi 18 avril, par le premier ministre, François Fillon, du décret de création du dixième parc national français.

Ses partisans comme ses adversaires sont amoureux des calanques et se battent, disent-ils, pour les sauver. Tous ne parlent, avec la même passion, que de préservation, citant l’aigle de Bonelli, l’oursin diadème, le mérou ou le molosse de Cestoni (une chauve-souris de 40 cm d’envergure), côté animal, les herbiers de posidonie ou les genêts de Lobel, sans oublier les savoureuses asperges sauvages pour le végétal.

« AIRE OPTIMALE D’ADHÉSION »

Le nouveau parc s’étend sur plus de 150 000 hectares, dont 51 800 de « cœur de parc » (43 500 en mer), auxquels s’applique une réglementation contraignante. Ils englobent les sites, mythiques pour les grimpeurs et les randonneurs, de Sormiou, Morgiou, Port-Pin, En-Vau, Port-Miou. Les 106 300 hectares de zones adjacentes, dont 8 300 hectares sur terre appelés « aire optimale d’adhésion », nécessiteront l’adhésion des municipalités et feront l’objet d’une politique contractuelle de développement durable, avec une charte, entre le parc national et les communes.

Le premier parc national « périurbain », aux portes de Marseille, deuxième ville de France avec ses 800 000 habitants, intègre même certains de ses quartiers. Une équation difficile à résoudre, dans un dossier très politique, sur fond de rivalités au sein de l’UMP en vue de la succession de Jean-Claude Gaudin, l’actuel maire de la ville.

Dans son vaste bureau dominant le vieux port, ce dernier est ému jusqu’aux larmes quand il évoque son enfance à Mazargues et à Sormiou, où il a encore le cabanon. « Avec l’engouement grandissant pour ces paysages magnifiques et fragiles, et ces gens qui ne sont pas tous attentionnés, il fallait protéger les calanques, faire un parc et en accepter les contraintes », dit-il. Mais comment préserver sans trop contraindre ?

Si les partisans du parc fêtent le décret tant attendu, certains regrettent les dérogations permettant le maintien de nombreuses activités dans le parc. Ou dénoncent les incohérences dans le tracé qui exclut certaines zones ou certains quartiers pour, disent-ils, « préserver des amis ».

Lire la suite sur Le Monde.fr

 

Mots-clefs :, , , , , , , , , , ,


4/04/2012

Avant il y avait une zone à l’abandon avec des prostituées, un quartier mal famé. « C’était comme on disait : derrière les voûtes. L’endroit de la ville où on avait rejeté toutes les industries dont on ne voulait pas » explique Gérard Collomb, sénateur maire de Lyon. Aujourd’hui ce sont des consommateurs qui fouleront ce sol. A mi-chemin entre la Saône et le Rhône, à la pointe de la presqu’île de Lyon et au coeur du nouveau quartier Confluence, le grand complexe « pôle de loisirs et de commerces Confluence », conçu par le groupe d’immobilier commercial Unibail-Rodamco, a été inauguré mercredi 4 avril. Il a été construit sur une zone en friche qui a été entièrement reconstruite pour en faire un nouveau quartier de la ville à 250 mètres de la gare de Lyon-Perrache.

Sur une surface de 53 000 m² , trois niveaux accueillent une centaine de boutiques, dont une surface alimentaire – un Carrefour de 4 500 m² concentré sur l’alimentaire-, mais surtout des espaces de loisirs (cinéma multiplexe de 14 salles, mur d’escalade de 20 mètres de hauteur et saut dans le vide de 15 mètres, Ludopole, fitness, restaurants…). Mais aussi un hôtel Novotel dernière génération de 150 chambres.

 

Lire la suite sur

http://consommation.blog.lemonde.fr/2012/04/04/a-lyon-le-nouveau-centre-commercial-de-confluence-ouvre-ses-portes/

 

Mots-clefs :, , , , , , , ,


La course au gigantisme des navires crée des ports XXL et aggrave les conséquences d’un accident

Après avoir navigué dix ans dans la marine marchande, Stéphane Pousset est aujourd’hui pilote à la station de la Loire. Chaque jour, en France, 385 pilotes montent à bord des géants des mers à quelques milles des entrées de port pour les guider lors de leurs manoeuvres d’approche. Ce marin expérimenté témoigne de l’évolution du transport maritime, passagers comme marchandises, vers le gigantisme.

Les pilotes de la Loire ont aidé, la semaine dernière, à sortir des chantiers navals de STX France, à Saint-Nazaire, un paquebot de croisière de 333 mètres de long. La gamme précédente mesurait 40 mètres de moins. Sommes-nous dans le  » toujours plus  » ?

Depuis les années 1970, l’obsession des armateurs est de diminuer le coût du maritime, qu’il s’agisse du transport de passagers ou de celui de marchandises. La taille leur permet de réaliser d’importantes économies d’échelle. Aujourd’hui huit porte-conteneurs de 14 000  » boîtes  » avec 200 hommes à bord transportent autant, sur un axe Europe-Asie, que 140 cargos des années 1960 avec 6 500 marins…

Après avoir navigué dix ans dans la marine marchande, Stéphane Pousset est aujourd’hui pilote à la station de la Loire. Chaque jour, en France, 385 pilotes montent à bord des géants des mers à quelques milles des entrées de port pour les guider lors de leurs manoeuvres d’approche. Ce marin expérimenté témoigne de l’évolution du transport maritime, passagers comme marchandises, vers le gigantisme.

Les pilotes de la Loire ont aidé, la semaine dernière, à sortir des chantiers navals de STX France, à Saint-Nazaire, un paquebot de croisière de 333 mètres de long. La gamme précédente mesurait 40 mètres de moins. Sommes-nous dans le  » toujours plus  » ?

Depuis les années 1970, l’obsession des armateurs est de diminuer le coût du maritime, qu’il s’agisse du transport de passagers ou de celui de marchandises. La taille leur permet de réaliser d’importantes économies d’échelle. Aujourd’hui huit porte-conteneurs de 14 000  » boîtes  » avec 200 hommes à bord transportent autant, sur un axe Europe-Asie, que 140 cargos des années 1960 avec 6 500 marins…

Techniquement, il sera toujours possible de faire  » plus grand « . Dans les années 1960, un porte-conteneurs transportait jusqu’à 2 000 boîtes. La génération qui sera livrée en 2013 ira jusqu’à 18 000 ! Du coup, les ports, eux aussi, deviennent XXL, comme en Chine. Les autres, les plus anciens, Anvers par exemple, s’adaptent afin de pouvoir accueillir ces mastodontes.

Je pense que les seules capables de stopper cette course au gigantisme sont les compagnies d’assurance. L’échouage du Costa-Concordia va, par exemple, leur coûter plusieurs centaines de millions d’euros. Et comment vont-elles pouvoir garantir la valeur d’une cargaison qui peut, sur un seul navire, dépasser le milliard de dollars ?

Les risques décuplent-ils eux aussi ?

De tout temps, l’approche des côtes et des ports a été un facteur de risques important, mais le gigantisme augmente considérablement les conséquences d’un accident. Les manoeuvres sont plus délicates, les commandants doivent beaucoup anticiper. Un bateau de croisière de 333 mètres de long présente une surface exposée au vent de 13 880 m2, ce qui correspond à un immeuble de quatorze étages. Par vent fort, ce tirant d’air devient un véritable handicap.

Tout doit être surdimensionné : les capacités de remorquage, les chenaux, les zones de mouillage, les amarrages… Vous pouvez facilement imaginer la tension qui s’exerce sur les aussières qui maintiennent à quai ces géants.

La mondialisation du commerce maritime est aussi celle des équipages…

La qualité des équipages est tirée vers le bas, là encore pour des questions de recherche du moindre coût. Nous sommes souvent amenés à le constater dès le début d’une manoeuvre : quand un marin tarde à passer les aussières ou ne sait pas – ou plus – faire un noeud de chaise en urgence.

Mais je pense que le problème le plus important auquel nous sommes confrontés est la perte de lien entre le commandant et l’armateur. De plus en plus de compagnies louent des équipages à des manning agencies, des sociétés d’intérim. Beaucoup d’entre elles sont installées dans des pays de l’Est et proposent des équipages mixtes : russes, ukrainiens, chinois, etc.

Que vaut, dans ces conditions, l’autorité d’un commandant  » intérimaire  » qui prend ses ordres auprès d’un intermédiaire représentant l’armateur dans un bureau à terre ? Un jour, j’ai indiqué à un commandant que les conditions météorologiques n’étaient pas propices à un départ en mer. Il m’a expliqué qu’il  » ne pouvait pas ne pas partir « . A sa demande, j’ai appelé le bureau de son armateur à Hambourg, où mon interlocuteur m’a répondu que la météo était bonne en Allemagne et qu’il ne comprenait pas pourquoi il était impossible de quitter Saint-Nazaire…

Nous sommes aujourd’hui confrontés à ce type de situation même si, évidemment, nous avons aussi affaire à des capitaines et à des équipages de très bonne qualité et à de vrais armateurs.

Propos recueillis par Marie-Béatrice Baudet

lire la suite sur Le Monde.fr

Mots-clefs :, , , , , , , , ,


LEMONDE | 25.02.12

http://www.produnjour.com/blog/

Pour les enfants en milieu rural, la tranquillité de la cour de récré peut parfois tourner au casse-tête quand vient le temps du collège. « Dans deux ans, quand j’irai au lycée, j’aurai deux solutions, explique Amandine, 14 ans, qui vit dans un petit village de montagne de 250 habitants (elle a souhaité, comme beaucoup d’élèves, rester anonyme). Soit me lever à 5 heures pour prendre le car, soit être pensionnaire. Et je ne vais pas pouvoir choisir toutes les options que je désire. »

Pour Lise, qui a grandi dans le Lot, l’internat n’a pas posé problème. « J’avais besoin de m’éloigner un peu. Et puis, au lycée, j’avais pour voisins une forêt… et des vaches ! Peu dépaysant, en somme. » C’est après, dit-elle, que « ça se corse » : « Soit il faut partir en ville, continuer les études pour chercher un boulot intéressant, soit rester en zone rurale et occuper un petit boulot sympa. » La jeune femme a fait son choix : elle est vendeuse dans une petite ville des Pyrénées-Orientales.

Combien sont-ils, les jeunes, à se sentir un peu « contraints » dans leurs choix d’orientation en raison de leur lieu d’origine ? A ne viser ni trop loin ni trop haut, de peur de se couper de leurs racines ? Quelque 2 millions d’enfants et adolescents sont scolarisés en milieu rural. Si leurs profils sont aussi variés que les territoires qu’ils habitent, ils partagent tous ou presque le sentiment que leurs « galères » intéressent peu. « Beaucoup de mes anciens camarades ont été obligés d’opter pour des études en alternance ; d’autres, à la fin du lycée, ont dû partir en quête d’un emploi. Les jeunes ruraux se sentent aussi délaissés que les jeunes des banlieues, regrette Lucas, 19 ans, étudiant en droit en Rhône-Alpes et boursier, mais ils sont peut-être plus résignés. »

AUTO-CENSURE

« Les élèves ruraux et montagnards arrivés en fin de collège n’utilisent pas autant que les autres toute la palette des choix d’orientation à leur disposition« , reconnaît Pierre Champollion, président de l’Observatoire éducation et territoires (OET, ex-Observatoire de l’école rurale). Depuis plus de dix ans, l’observatoire étudie dans six départements – Ain, Alpes-de-Haute-Provence, Ardèche, Drôme, Haute-Loire, Haute-Saône – les trajectoires scolaires de 2 400 élèves. « L’école rurale fonctionne globalement bien, affirme le chercheur en sciences de l’éducation. Les élèves, en sortant du primaire, sont au moins à égalité avec leurs homologues urbains, comme l’ont montré les évaluations nationales en français et mathématiques. » Plus on se rapproche des territoires réputés isolés, moindre est le retard en fin de CM2, dit-il.

« Si dans le premier degré les fermetures de classes et les regroupements d’écoles ont contraint les élèves à plus de mobilité, l’engagement des parents, des enseignants, et le maillage associatif compensent l’éloignement des ressources pédagogiques », expliquent Céline Vivent et Yvette Grelet, du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) pour la Basse-Normandie.

Pourtant, à l’issue du collège, les parcours scolaires des jeunes ruraux et des jeunes urbains divergent. « De la 6e à la 3e, les souhaits de poursuite d’études supérieures longues diminuent de moitié sur notre panel de 2 400 élèves, un peu comme s’ils s’autocensuraient », remarque Yves Alpe, de l’OET. A résultats scolaires identiques, le taux de demande – et d’accès – des élèves ruraux en 2de générale est plus faible. La voie professionnelle rencontre davantage de succès, et les études supérieures, souvent courtes (DUT ou BTS), ne s’envisagent pas sans mobilité.

« Nombre d’élèves de 3e que j’accompagne, même si les collèges font tout ce qu’ils peuvent pour leur ouvrir des horizons, privilégient des formations qui leurs sont familières, dans des établissements qu’ils connaissent – où leurs parents, parfois leurs grands-parents ont été scolarisés », note Isabelle Riou, conseillère d’orientation-psychologue – vingt-deux ans de métier – dans plusieurs établissements de l’Eure.

Au collège de Rugles, où Mme Riou intervient un jour par semaine, les premiers choix des familles se portent souvent vers un CAP. « Quand je leur parle du bac professionnel, je vois bien que je les déstabilise un peu. ‘Un bac pro pour mon enfant ? Il faudra qu’il continue ses études. Et puis, est-ce qu’il l’aura ?’ Je cherche à leur ouvrir un maximum de possibilités, en respectant les parcours familiaux. » « Ces gamins ont de meilleurs résultats que la moyenne au brevet, mais beaucoup ne voient pas ce qu’ils peuvent faire d’autre que leurs parents », reconnaît également Jean-Paul Noret, professeur de sciences dans un petit collège (130 élèves), à Laignes (Côte-d’Or).

MARCHÉ DE L’EMPLOI PEU QUALIFIÉ

Rien d’étonnant, analyse la sociologue Marie Duru-Bellat : « Quand on n’est pas très sûr de son projet professionnel, on a tendance à privilégier une formation près de chez soi et à s’en contenter, a fortiori quand les moyens financiers sont limités. » Malgré l’arrivée des « néo-ruraux », des cadres moyens, « les critères ne sont pas toujours ceux des familles des grandes villes, poursuit-elle. Tout le monde ne rêve pas d’intégrer Henri-IV, une prépa ou une grande école ! Dans les petites villes, en milieu rural, la qualité de vie passe, souvent, avant la carrière, le salaire ».

Didier Pleux, psychologue, travaille avec les équipes éducatives des maisons familiales rurales de Basse-Normandie, des établissements de formation en alternance où l’on n’observe, dit-il, ni démotivation des élèves ni décrochage : « Il y a une approche réaliste, pragmatique de l’orientation. » Autrement dit, certains de ces jeunes anticipent les besoins du marché de l’emploi, peu qualifié en milieu rural.

Des choix assumés : les jeunes ruraux estiment à 81 % – contre 75 % en moyenne -, que leur orientation après la 3e a été conforme à leur demande, selon le Céreq.

Lire la suite sur Le Monde.fr

Mots-clefs :, , , , , , , , , ,


LE MONDE CULTURE ET IDEES | 25.02.12

Comme souvent, ce soir-là, Nicolas Sarkozy n’a pas fait dans la demi-mesure. Lors de son intervention, retransmise simultanément sur dix chaînes de télévision, dimanche 29 janvier, le président de la République annonçait son intention d’augmenter de 30 % les droits à construire sur « tout terrain, toute maison, tout immeuble ». « Cela va donner un travail formidable à toute l’industrie du bâtiment, expliquait-il. Deuxièmement, cela va augmenter considérablement le nombre de logements, donc cela fera pression sur les prix. Et enfin les prix de l’immobilier à l’achat, à la vente, et les prix à la location vont pouvoir baisser. »

Martingale immobilière propre à satisfaire tout le monde ? Avant d’être adopté le 22 février par l’Assemblée nationale, le projet de loi a déclenché l’hostilité d’une grande partie du secteur. Les promoteurs promettent une flambée du prix des terrains, les agents immobiliers redoutent une désorganisation du marché, les constructeurs de logements sociaux s’estiment oubliés. Quant aux maires, chargés d’instruire les permis de construire et d’établir les plans locaux d’urbanisme, ils voient leurs pouvoirs entaillés par le nouveau texte.

Surtout, la loi semble passer sous silence un des aspects essentiels de la construction en France : le paysage. Si les années 1950 à 1970 ont été celles des grands ensembles, les trois dernières décennies ont vu le triomphe de la maison individuelle, qui représente aujourd’hui les deux tiers de la production de logements en France. Les tours et les barres des cités abîmaient les paysages du val de Seine ou les hauteurs marseillaises. Dorénavant, lotissements et maisons isolées colonisent, partout en France, vallées et coteaux, plaines et forêts. Les identités des communes s’effacent, leurs contours se floutent. Les enseignes commerciales défigurent les entrées des villes. Ce n’est plus la campagne, ça ne sera jamais la ville. Néant urbain ou néant rural, au choix.

L’ESPACE, « UNE RESSOURCE NON RENOUVELABLE »

Certes, le projet de loi exclut du dispositif toutes les zones préservées au titre du patrimoine naturel, comme d’ailleurs celles inscrites au patrimoine historique. Mais, hors de ces terres sauvegardées, quel effet la mesure aura-t-elle sur le paysage ? Peut-elle ralentir son mitage ou risque-t-elle de l’accélérer ? A quelle situation vient-elle répondre ? Sur quels principes s’appuie-t-elle ? A cette dernière question, Benoist Apparu, ministre délégué au logement, a une réponse assez simple : « Nous ne voulons plus consommer d’espace naturel, nous ne pouvons pas continuer à consommer de l’espace agricole et il nous faut construire davantage de logements, donc il faut densifier. »

Densifier : le grand mot est lâché. Il y a dix ans, le terme aurait fait hurler le pays à l’unisson. A l’exception de quelques urbanistes, chacun réclamait « de l’air ». Créer des espaces verts dans les villes, abattre des tours dans les banlieues, fluidifier la circulation pour rapprocher les périphéries du centre, étendre les bourgs… « Aujourd’hui, chacun constate les ravages du paradoxe français qui veut que l’on consomme plus d’espace que tous nos voisins mais que l’on manque toujours cruellement de logements, explique le paysagiste Bertrand Folléa. On « artificialise » 60 000 à 70 000 hectares chaque année, essentiellement des terres agricoles. Cela correspond à un département français tous les sept à dix ans. Par comparaison, l’Allemagne consomme 20 000 à 30 000 hectares. Les Français voulaient des maisons individuelles ? On a fait le choix de l’étalement urbain, en oubliant que l’espace était une ressource non renouvelable. »

Pour comprendre comment on en est arrivé là, Bertrand Folléa avance plusieurs explications. D’abord, « le mythe du petit château » : « On a voulu démocratiser le modèle bourgeois sans voir qu’en changeant d’échelle, on changeait de modèle. » Puis la poursuite d’une organisation urbaine héritée du Moyen Age. « Des centre-villages très denses, très lisibles, et autour les terres agricoles qui nourrissaient les hommes. Quand l’agriculture est devenue moins essentielle, on a construit sur ces terrains de façon peu dense… »

Michel Lussault, professeur de géographie urbaine à l’Ecole normale supérieure de Lyon, va plus loin, et pointe la « culture urbano-sceptique nationale et la mythologie campagnarde ». « En Italie, la città est partout. La plus petite des cités est urbaine. En France, c’est l’inverse, même certaines grandes villes sont campagnardes. Tout est « villageoïsé ». Regardez nos présidents, tous ou presque ont mis en avant leur attache villageoise. »

Son collègue de l’ENS, l’historien Jean-Luc Pinol, ajoute la dimension « mortifère » longtemps associée aux villes : « La densité provoquait la transmission des miasmes, on enviait Londres avec ses maisons de trois étages parce qu’elle était moins dense que Paris. D’ailleurs, au cours du XXe siècle, la population parisienne n’a fait que diminuer, passant d’environ 3 millions à 2 millions d’habitants. D’abord entre les deux guerres, où l’on a construit des pavillons dans la petite couronne, souvent à faible prix. Puis avec l’édification des cités-dortoirs et des grands ensembles. Enfin avec les lotissements bâtis hors des villes. »

UN AMÉNAGEMENT POUR ET PAR LA VOITURE

L’architecte-urbaniste David Mangin a parfaitement analysé ce dernier phénomène dans son livre La Ville franchisée. Les vieux mythes, la tradition, l’Histoire se sont vus embarqués dans une révolution technologique : l’avènement de l’automobile. « Ça a tout changé : les modes de vie, les bâtiments, l’organisation urbaine, mais aussi l’économie, les services et évidemment les paysages. » Missionné par la Ville de Nice pour réaménager la plaine du Var, il a cartographié l’espace. « Plus de 40 % de ce paysage sublime est occupé par la bagnole : parkings de l’aéroport ou de supermarchés, loueurs, garages, casses. C’est insensé. » Une situation extrême, reconnaît-il. Mais le tout-venant, s’il est moins spectaculaire, relève de la même logique.

Un paysage réaménagé pour et par la voiture. Avec d’abord le réseau routier. Ce maillage de voies rapides qui, selon Charles Pasqua, ministre de l’aménagement du territoire entre 1986 et 1988, allait mettre « tout à moins de vingt minutes d’une autoroute ». Puis la maison individuelle, qui depuis trente ans représente les deux tiers des logements construits. « Les grands ensembles avaient échoué, mais les maires avaient besoin de sauver les écoles et les services. Alors on a construit des lotissements, des sortes de grands ensembles à plat, monofonctionnels. Les parents conduisent leurs enfants à l’école en voiture, la prennent pour aller chercher le pain. C’est anti-écologique au possible, mais on est près de la nature… Tout ça avec la bénédiction des pouvoirs publics qui voulaient se désengager du logement collectif. »

Troisième maillon de la chaîne, la grande distribution. Les terrains étaient bon marché, le bassin de population avait crû : « Les grandes enseignes ont saisi l’occasion, nourries par une conviction venue des Etats-Unis : no parking, no business. Et ils ont calibré le parking pour le samedi après-midi de Noël. Avec les rocades de contournement, la grande surface est effectivement accessible de partout. On tue ainsi les centres-bourgs, on défigure les entrées des villes, on pousse à la construction de nouvelles maisons qui attireront de nouvelles grandes surfaces. Un cercle vicieux mais qui satisfait beaucoup de monde. Y compris les paysans, car un terrain agricole qui devient constructible voit sa valeur exploser. Et c’est vrai partout en France. » Schéma, cartes et photos à l’appui, David Mangin démontre ainsi comment, des alentours de Dinan, en Bretagne, à ceux de Chalon-sur-Saône, en Bourgogne, entre les années 1960 et les années 1990, le rural a fait place au rurbain.

LA MAISON « AVEC SON PETIT JARDIN AUTOUR »

La faute à la maison individuelle ? Economiste et directeur de recherche au CNRS, Vincent Renard réplique avec vigueur : « Je n’aime pas ce mépris, ce racisme, presque, envers ceux qui se font construire une maison individuelle. Le problème ce n’est pas la maison, c’est le système. » Jean Attali, philosophe et professeur d’urbanisme à l’Ecole nationale d’architecture de Paris-Malaquais, renchérit : « Lorsque mes amis architectes critiquent la maison individuelle, il y a un léger biais qu’ils omettent de signaler, à savoir que ce marché leur échappe très largement. En France, le recours à un architecte n’est obligatoire qu’à partir de 170 m2. Je suis donc toujours un peu mal à l’aise quand je les entends prendre pour cible la maison individuelle. » David Mangin, lui-même, affine le tir : « Ce n’est pas à la maison individuelle que j’en veux, c’est au lavage de cerveau des promoteurs qui ont réussi à ancrer dans la tête des Français que la seule solution était la maison « péripatéticienne » : isolée, sur une butte, avec son petit jardin tout autour. »

L’urbaniste Philippe Panerai poursuit : « Les Hollandais ou les Anglais ont fait eux aussi le choix de la maison individuelle, mais avec une autre histoire, une autre organisation. Les Hollandais, qui avaient gagné leur terrain sur la mer, ne pouvaient pas le gaspiller ; les Anglais disposaient d’un produit industriel, rationnel, typé, et n’étaient pas propriétaires de leur terre. Les maisons ont donc été placées côte à côte, avec des jardins derrière, une solution beaucoup plus économe en espace. »

Economiser l’espace. Longtemps inaudible en France, cette idée a peu à peu fait son chemin. Dans les travaux des chercheurs et les réflexions des paysagistes, d’abord. Puis, depuis dix ans, dans les lieux de débats institutionnalisés, comme le Grenelle de l’environnement ou lors de la compétition sur le Grand Paris. « On a pris conscience du coût économique, social, environnemental de l’étalement urbain, analyse Jean Attali. En termes de mobilité, de saturation des transports collectifs, d’embouteillages, de dégâts environnementaux. Les habitants eux-mêmes, qui rêvaient d’un mode de vie meilleur, proche de la nature, en perçoivent aujourd’hui les nuisances. »

Vincent Renard abonde dans ce sens: « On a subi le contrecoup de la politique des grands ensembles, pas encore celui des lotissements. Mais avec la crise économique et l’augmentation du prix de l’essence, qui n’en est qu’à ses débuts, le piège est en train de se refermer. Et certains commencent à le voir. » « Surtout, la hausse des prix a figé le système et touche maintenant tout le monde, dit dans un sourire David Mangin. Tant que les pauvres étaient les seuls à en souffrir, rien ne se passait. Aujourd’hui, même les cadres supérieurs ont du mal à loger leurs enfants. Appelons ça une prise de conscience… »

DENSIFIER

Les urbanistes ont donc proposé leurs modèles. Les uns rêvent d’un retour à la ville ancienne et à la marche à pied, les autres inventent de nouvelles circulations et plaident pour une « ville fluide ». Dans le sillage du Hollandais Rem Koolhass, d’autres encore appellent à se libérer des contraintes réglementaires et à faire confiance au génie des architectes pour restructurer la cité. Enfin les derniers, comme Bertrand Folléa et sa femme Claire Gautier, tentent d’inventer une « ville durable ».

Tous semblent toutefois partager dorénavant une conviction, presque un mot d’ordre : il faut densifier. Densifier les centres-villes, même si les terrains à bâtir manquent cruellement. Des usines, des casernes, des hôpitaux trouvent alors de nouvelles fonctions. « Il y a vingt ans, la biscuiterie Lu de Nantes aurait été rasée, constate l’écrivain Jean-Christophe Bailly, professeur à l’Ecole nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois. A la place, on aurait construit un parking ou un supermarché. Au mieux un espace vert. La municipalité a choisi d’en faire un pôle artistique, Le Lieu unique. Comme quoi tout n’est pas perdu. » Densifier les grands ensembles aussi, « car, contrairement aux idées reçues, les grands ensembles sont peu denses du fait des règles d’espacement entre les bâtiments, des parkings, des pseudo-espaces verts », poursuit Jean-Christophe Bailly.

Plutôt que céder à la mode de la destruction pure et simple de tours ou de barres, urbanistes et architectes proposent de les remplacer par des unités plus petites, d’y adjoindre des commerces, d’y ramener des professions libérales. Rennes, Grenoble ou Strasbourg ont emprunté ce chemin. Densifier en déqualifiant des voies rapides en villes pour libérer du foncier, ou en profitant de nouvelles techniques plus sûres pour construire en zone inondable. « Mais rien n’est simple, avertit David Mangin. Le hangar que vous voulez détruire pour créer des logements peut cacher la seule entreprise innovante de la ville. Ce sont toujours des opérations complexes, délicates, longues, qui imposent de négocier. »

LE RÔLE DES HABITANTS

Et les 30 % chers à Sarkozy, dans tout ça ? Une mesure « électoraliste », « brutale », « démagogique », affirment en choeur tous nos interlocuteurs. « Peut-être pourrait-elle faire sens dans un ensemble qui reverrait le système de planification, qui imposerait les terrains sur leur valeur réelle, qui confierait les permis de construire aux communautés de communes ou aux agglomérations plutôt qu’aux maires, soupire l’économiste Vincent Renard. Mais seule, elle est absurde. »

lire la suite sur Le Monde.fr

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , ,