Alain Dubresson et Yvette Veyret (Dir.)
Dix défis pour la planète
Éditions autrement, hors collection, en librairie le 25 avril 2012,18 euros

 

Reçu ce 14 avril, cet ouvrage de 160 pages mérite assurément d’être mis dans les mains de tout professeur de géographie qui se respecte. En dix petits chapitres, les auteurs des différents articles qui composent cet ouvrage présente 10 questions fondamentales sur le devenir de la planète. Ces auteurs participent au comité national français de géographie. Ils sont pour certains, comme Gérard-François Dumont connus de la Cliothèque. C’est d’ailleurs cet auteur qui ouvre le feu, avec une présentation du vertige démographique intitulé le retour des grandes peurs. Le phénomène qui affecte la population mondiale est multiforme. La population augmente et devrait se situer au-delà des 9 milliards en 2050, elle ne cesse de se concentrer dans les villes, pour atteindre 70 % en 2050 également, la population mondiale vieillit et devrait représenter pour les plus de 65 ans 1,5 milliard d’habitants, toujours en 2050 et enfin cette population bouge, avec le processus de migration. La question qui est posée est bien celle de savoir si la planète sera en mesure de supporter au sens premier du terme une telle croissance de population. Toutefois l’auteur relativise et note que par exemple la géographie de la population apporte trois éléments de réflexion sur la question de l’urbanisation. Le phénomène d’urbanisation est polymorphe, et l’évolution urbaine dépend de variable géopolitique interne et externe, au choix de gouvernance de la ville et à leur degré d’autonomie fixée par le système institutionnel. Cet article est enrichi par des cartes commentées, ce qui est le cas des autres articles d’ailleurs, avec des sources citées ce qui permet de les retrouver très facilement.

La Question du changement climatique est évoquée bien évidemment, par Pierre Carrega et Yvette Veyret. L’article permet de faire le point sur l’état actuel des connaissances en la matière. Il existe aujourd’hui deux types de réponses pour faire face aux changements climatiques à venir, et qui sont incontestables, y compris du point de vue des climato-sceptiques. Une tente de réduire la quantité de gaz à effet de serre rejetée dans l’atmosphère afin de diminuer, à terme la hausse des températures ; c’est le processus appelé atténuation. L’autre envisage des réponses sociales, économiques, spatiales au changement ; c’est ce que l’on nomme l’adaptation. Les auteurs font un rappel sur le protocole de Kyoto qui n’a pu être complété lors de la conférence de Copenhague de 2008, avant d’envisager les solutions d’adaptation qui se heurte à deux problèmes principaux : le prix tout d’abord car les changements structurels seraient forcément coûteux et surtout les incertitudes à propos de l’avenir climatique.

Richard Laganier et Laurent Simon s’interrogent sur la nécessaire préservation de la ressource « biodiversité ». Celle-ci est considérée comme une ressource inestimable mais la prise de conscience de son importance pour les sociétés humaines est relativement récente. Les services rendus par les écosystèmes aux activités humaines ne sont pas chiffrables économiquement. Et pourtant, cette biodiversité est également l’objet de bien des convoitises. De plus les deux auteurs s’interrogent sur les conséquences sociales de cette volonté de préservation de la biodiversité, et notamment sur ce qui peut différencier le traitement des populations locales et celui de ces écotouristes fortunés, premier utilisateur de ces programmes de protection.

L’article de Thierry Ruf présente avec beaucoup de clarté la question du partage et de la gestion de l’eau. Au-delà de ce que l’on affirme de plus en plus souvent sur « les guerres de l’eau », l’hydroconflictualité, et autres scénarios catastrophes, l’auteur remet en question des notions que l’on voit de plus en plus fréquemment utilisées, comme le stress hydrique ou la responsabilité de l’agriculture irriguée dans le désordre hydraulique. En la matière, rien n’est véritablement simple. Depuis 1992, la gestion intégrée des ressources en eau s’appuie sur quatre principes : l’eau est une ressource finie à gérer dans une unité hydrographique ; l’eau doit être gérée entre planificateurs, décideurs et usagers ; les femmes doivent avoir une place reconnue dans sa gestion ; et l’eau doit être considérée comme un bien économique. L’auteur note que l’aspect géographique de sa gestion ne semble pas poser de problème particulier. Pourtant, alors que l’élément de référence pour l’étude des ressources hydrauliques est le bassin versant, la notion de territoire de l’eau, associant les usagers, leurs besoins, leurs usages, et leur participation à la gestion ne semble pas être considérée comme suffisamment pertinente.

Autre question fondamentale traitée dans ces dix défis : peut-on nourrir l’humanité ? Le monde est confronté à des besoins croissants et si la production alimentaire mondiale a augmenté plus vite que la population, il n’est pas évident que dans l’avenir un tel rythme de croissance soit soutenable. Pour répondre à la demande à consommation constante par individu, il faudrait produire plus de 300 millions de tonnes de grain supplémentaire chaque année, soit l’équivalent de la production des États-Unis. À l’échelle mondiale le bilan alimentaire actuel paraît inquiétant mais en réalité si les familles n’existent elle semble davantage liée à des problèmes politiques et les problèmes de production. La question qui est également posée est celui du prix de la production. L’augmentation de la productivité agricole a permis une baisse tendancielle des prix, mais cela s’est fait au prix d’une consommation accrue d’énergie, d’eau, d’espaces agricoles. Toutes ses ressources sont de plus en plus rares. Dans ce domaine, Jean-Louis Chaléard qui rédige cet article note que les différences entre pays riches et développés, bénéficiant d’un soutien efficace à leurs agriculteurs et les pays du sud contraints à une agriculture largement dépendante des achats des pays riches, avec les cultures d’exportation, sont toujours aussi fortes.

Les autres articles traitent de la santé, des villes, des transports ainsi que de la place de la Chine dans le nouvel ordre mondial.

Le dernier article rédigé par Frédéric Dufaux, Sophie Moreau, Philippe Gervais-Lambonny interroge la notion de justice spatiale ? L’appropriation de l’espace, les inégalités sociales que cette appropriation peut traduire sont effectivement des sujets importants qui montrent que la justice sociale se traduit dans l’espace mais que réciproquement, l’organisation sociale de l’espace et productrice d’injustice. Ces dynamiques complexes qui se déploient dans l’espace et dans le temps ne sont pas faciles à décrypter même si l’on peut en percevoir très rapidement les effets autour de soi.

Bruno Modica

 

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Atlas de l’agriculture. Comment nourrir le monde en 2050 ? Jean-Paul Charvet. Atlas Autrement, nouvelle édition augmentée,  2012, 96 pages. 19€.

Le salon de l’agriculture 2012 vient de fermer ses portes. L’affluence des candidats à la présidentielle à cet évènement ne vient pas démentir la citation de Mirabeau : « Toute politique part d’un grain de blé. » (Déclaration du comte de Mirabeau, datée de 1789). Aujourd’hui encore, la question de « Nourrir les Hommes » demeure centrale au niveau politique alors que les agriculteurs français représentent moins de 3% de la population active.

A l’échelle mondiale, le phénomène agricole est d’une autre ampleur. 43%  des actifs dans le monde travaillent dans l’agriculture, 60% si on prend en compte l’amont et l’aval de la chaîne agro-alimentaire. La question des ressources agricoles est centrale quand on sait qu’un milliard d’êtres humains souffre de sous-alimentation chronique et deux milliards de malnutrition. Pour traiter de cette question fondamentale, les éditions Autrement ont fait appel à un géographe expert en la matière. Jean-Paul Charvet, professeur émérite de géographie rurale et agricole (Paris Ouest Nanterre La Défense), est aujourd’hui correspondant national de l’académie d’agriculture de France.

Ainsi, les tenants et les aboutissants du sujet sont analysés « à la lumière de la raison ». « L’agriculture est le premier, le plus étendu et peut être le plus essentiel de tous les arts » (Extrait de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers). Il n’est pas question ici de remettre au goût du jour les thèses malthusiennes. Jean-Paul Charvet convoque les thèses cornucopiennes (du latin, corne d’abondance) pour répondre à la question : Comment nourrir le monde en 2050 ? Il analyse les stratégies de développement qui peuvent être mises en place aux échelles locales et mondiales. L’humanité doit trouver un compromis entre la hausse des rendements et le respect de l’environnement.

Au-delà des cartes habituellement présentes dans les manuels du secondaire, cet atlas offre des documents qui sortent de l’ordinaire . Les cartes portant sur la prise de contrôle de terres agricoles dans les pays étrangers permettent de voir que c’est un phénomène disséminé à travers le monde, y compris dans les pays développés (Australie). La Chine, l’Inde et les pays du Moyen Orient en sont les acteurs principaux. « Un jeu de Monopoly se développe aujourd’hui à l’échelle planétaire : celui de la délocalisation off-shore de productions agricoles. » La double page consacrée au commerce équitable est de très bonne qualité, aussi. Elle décrypte les circuits commerciaux du café équitable et du café non équitable (à recommander aux professeurs de terminale STG). La question de la quantité n’est pas la seule retenue pour faire face aux besoins croissants liés à la transition alimentaire, à l’urbanisation et à la croissance démographique. La qualité alimentaire a toute sa place dans cet atlas par le biais du vin et des AOC.

Dans cette nouvelle formule des atlas Autrement qu’il nous est donné de chroniquer (couverture cartonnée renforcée), le texte prend le pas sur les cartes et est plus présent. Des verbatim résument en une phrase ce qu’il y a retenir d’une double page. Chaque sous-partie s’achève par une conclusion qui reprend de manière synthétique le contenu du chapitre. En revanche, les citations qui étayaient le texte tout au long des doubles pages ont disparu : n’en restent plus que deux (celles qui ont été reprises plus haut) en introduction et en conclusion. La charte graphique de l’atlas, nouvelle formule, est toujours la même et rend difficile l’exploitation des cartes en classe, y compris par le biais d’un vidéo-projecteur. Des cartes sans échelle se sont glissées dans l’ensemble et des localisations fantaisistes ont pu être relevées. Union européenne en lieu et place de l’Algérie et de la Tunisie sur la carte des produits agricoles : les principaux pays d’exportation et d’importation (page 49).

L’auteur dénonce les méfaits de l’agriculture productiviste au fil du texte. Il reconnait que « l’agriculture biologique présente beaucoup de vertus mais pas celle de pouvoir nourrir le monde. » Il vante les capacités de l’agriculture raisonnée même s’il ne cache pas la technicité de sa mise en œuvre. Il appelle les consommateurs des pays riches à lutter contre le gaspillage. « Un tiers de la nourriture produite dans le monde pour la consommation humaine est perdu ou gaspillé. » Alors que le quotidien gratuit Direct Matin (6/03/2012) consacre un article aux cantines scolaires qui avance que « 180 grammes de nourriture sont gaspillés en moyenne dans l’assiette d’un collégien à chaque repas. », la marge de manœuvre de réduction du gâchis semble importante. Le chapitre « Nourrir les Hommes » en seconde ou cinquième peut être l’occasion de sensibiliser le public scolaire à cet enjeu, sans pour autant aller jusqu’à ne faire servir qu’un bol de riz à la cantine !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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L’imaginaire géographique. Perspectives, pratiques et devenirs. Mario Bédart, Jean-Pierre Augustin et Richard Desnoilles (dir.). PUQ, 2012. 35$.

Kant, Bachelard, Berque, Debarbieux, Racine, Harvey, Di Méo, … Tous ces auteurs ont abordé ou abordent l’imaginaire dans leurs écrits. « L’imaginaire géographique est au cœur des rapports que les sociétés entretiennent avec leur territoire. » Les articles présentés ici sont issus du colloque « L’imaginaire géographique, un contrepoint à la réalité ? Perspectives, pratiques et devenirs périphériques » qui s’est tenu à Montréal les 26 et 27 octobre 2009 et poursuivi à Bordeaux en 2010 lors d’une nouvelle rencontre.

C’est plus particulièrement les périphéries urbaines qui intéressent les auteurs, même si tous les articles du volume ne traitent pas de cet espace. Phénomène assez récent (les années 1970), la périurbanisation alimente un imaginaire particulier souvent négatif alors que les auteurs veulent croire que cet espace abrite «  des pôles d’urbanité en bonne et due forme, caractérisées par des rapports au territoire, à la nature et à l’histoire autres que ceux qu’expérimentent et sur lesquels se sont édifiées les villes-centres et les banlieues dont elles émanent. » Ils refusent de considérer « ce qui n’est pas la ville comme des non-lieux ou des non-paysages, bref des territoires sans légitimité, sans signification (Choay, 1992), sans avenir et sans âme (Lafarge, 2003) ».

Le paysage est une clé d’entrée dans l’imaginaire géographique porté par ces franges urbaines. Le paysage n’est pas seulement ce qui se révèle au regard. C’est « une appréciation du territoire par un individu ou une collectivité qui se développe sur la base de valeurs (…) et d’usages partagés. [Il] est donc à la fois un phénomène de valorisation sociale et culturelle d’un milieu et l’expression matérielle et immatérielle de la culture des individus qui l’occupent ou qui le côtoient. » Les programmes immobiliers mis en œuvre par des promoteurs en territoire périurbain se basent sur une narration du paysage. Si le paysage naturel ne légitime pas une localisation périurbaine (exemple : ensemble résidentiel sur les versants du Mont Saint-Hilaire près de Montréal), une mise en scène peut se développer (exemple : lotissement au nom faisant référence aux châteaux de la Loire et dont l’architecture est inspirée d’un pseudo imaginaire médiéval).

Les photographies postées par les internautes sur un site comme Panoramio, par les choix esthétiques qu’elles révèlent (angle de prise de vue, choix des lieux) sont les témoins de l’imaginaire véhiculé par le périurbain de Montréal. Contrairement à ce qu’on pourrait être facilement amené à penser, le périurbain est suffisamment porteur de sens pour être l’objet de photographies géolocalisées sur un site à destination touristique et de loisirs. Ces images sont d’autant plus intéressantes si on les rapproche du discours de certains auteurs (Ghorra-Gobin, 2006 ; Knox, 2008) qui assimilent le périurbain au mythe de la frontière. Jacques Ferron, dans les années 1970, désigne le faubourg longuellois de Jacques Cartier comme le « farouest aux portes de Montréal ». L’approche de l’espace, non plus comme une finalité mais comme un médium pour aborder les individus et les groupes est le propre de la géographie sociale. Le groupe de chercheurs de Bordeaux montre le paradoxe qu’il y a à mettre sur pied des projets d’aménagement sans consulter les habitants. Ils résument cela sous la formule (titre de l’article) : « J’imagine pour vous ». Le cas du parc de Jalles, situé dans la périphérie bordelaise, est emblématique du décalage entre imaginaire institutionnel et celui des habitants. Les habitants périurbains ne se retrouvent pas dans les grands parcs urbains, ils plébiscitent une nature plus petite mais appropriée, au sens premier du terme : « la nature barbecue ». Leur désir d’Ailleurs trouve sa satisfaction dans l’appel du large (le littoral situé à 20 km de leur résidence) et non dans la promenade tout près de chez eux dans un espace naturel délimité. Ce parc urbain est davantage destiné à l’ « Autre », « celui qui, en demande de nature, mais captif du transport public, n’a pas librement accès à la nature de l’Ailleurs ». Les périurbains considèrent, comme l’ont bien montré les 800 entretiens menés par des étudiants de L3, les promeneurs du parc des Jalles comme des intrus.

L’article de Jean-Jacques Wunenburger clôt le volume et la série d’articles consacrés au périurbain. Professeur de philosophie générale à Lyon 3, il analyse les relations entre l’imaginaire et la rationalité dans les choix résidentiels. Son acceptation du périurbain est très large puisqu’il y intègre les bidonvilles des pays en voie de développement, peuplés par des migrants ruraux. Il milite pour la mise en place d’un « urbanisme alternatif, plus poétique, qui prenne en compte d’abord la sensibilité, l’imagination et la mémoire des hommes », qui donne au paysage une place centrale. Il croit qu’il est nécessaire de s’inspirer des tableaux de la Renaissance pour proposer des solutions à la ville de demain au titre de l’imaginaire poétique. Cela peut paraître secondaire dans un contexte de crise du logement mais comme l’écrivent les directeurs de ce volume et du colloque «  (…) l’imaginaire n’est pas le contrepoint de la réalité, mais (…) il en est constitutif, car il est au cœur même d’une multitude de lectures, de pratiques et d’idéaux qui construisent la ville et ses territoires. » Ou pour le dire autrement pourquoi ne pas mettre « un peu de tendresse dans un monde de brutes » !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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La Revue Urbanisme fait son entrée dans la Cliothèque de Géographie avec son numéro consacré à l’état des lieux de la France en terme d’urbanisme. Cette revue spécialisée depuis 1932 dans l’essentiel de l’actualité qui touche la Ville est une publication d’un excellent niveau, comme en témoigne la qualité et la rigueur des comptes-rendus de lecture qui y sont publiés. Les Clionautes savent en apprécier la teneur, habitués qu’ils sont à lire les chroniques publiées sur le site de la Cliothèque ! Au-delà de ce point commun avec notre site, la revue se situe au croisement de l’histoire des arts (une bonne place est donnée à l’architecture. Voir à ce propos l’interview de Patrick Bouchain, auteur du Magasin à Grenoble ou du Pompidou Mobile), de l’histoire (voir l’article de Gérard Monnier, l’historien des grands ensembles, sur le quartier de la Faisanderie à Fontainebleau) et surtout de la géographie (par le biais de l’urbanisme et du dossier ci-dessous présenté). Richement illustrée, cette revue d’une petite centaine de pages se dévore allègrement dès réception. Il faut dire que le dossier central est alléchant à la fois par sa problématique et surtout par sa mise en œuvre.

Haro sur les périurbains !

Le dossier central est composé des contributions issues du séminaire Robert Auzelle (28/09/2011) qui a réuni professionnels et chercheurs autour de la question : « Face à l’étalement urbain, quel cadre de vie pour demain ? ». Les réponses des professionnels (leur organisation professionnelle) à la problématique figurent dans la première partie du dossier. Synthétiques, ces textes demeurent toutefois trop généralistes. Si les organisations professionnelles convoquent souvent le développement durable afin d’envisager le futur urbain, elles ne détaillent pas le champ opérationnel de leurs solutions. Une bonne part d’entre elles plaident pour la ville dense : « La solution, c’est la ville » comme le dit le Club Ville aménagement. L’habitat individuel est montré du doigt par le Conseil national de l’ordre des architectes. « Les lotissements engendrent la monotonie, consomment les terres cultivables, provoquent l’éloignement et sont coûteux pour les finances publiques. Ils favorisent le « tout routier » et créent des milieux socialement homogènes éloignés des services et des centres urbains. » Haro sur les périurbains ! « Bien sûr, on trouvera toujours des défenseurs de l’étalement urbain, des amis du paradoxe pour vous dire que c’est ce que demandent les gens, que cela les rapproche de la nature, que c’est la réalisation des « villes à la campagne » ». Ces organisations (ordre des architectes, des géomètres-experts, fédération française du paysage) militent pour redonner sa place à la nature en ville, favoriser les mobilités douces et les transports en commun. Leurs solutions semblent pourtant si loin des préoccupations des habitants des franges urbaines et notamment ceux qui habitent les « communes multipolarisées des grandes aires urbaines ». Ce n’est pas seulement pour « communier avec la nature » que ces personnes ont « choisi la campagne » mais le plus souvent car c’était le seul moyen de faire coïncider leur désir d’espace en termes de m2 habitables avec leur budget : la gentrification des centres-villes poussant de plus en plus les classes moyennes et populaires loin des villes.

Pour une pédagogie en faveur de la ville dense

Toutes les organisations professionnelles représentées ne partagent pas cette vision. La Société française des urbanistes (SFU) apporte une réponse plus mesurée grâce, notamment, à une vision globale de l’aire urbaine. Elle aborde les limites des solutions précédemment évoquées. « Le bât blesse dans les secteurs où cet étalement s’est déjà opéré : sous équipement, accès difficile, risques naturels, manque de moyens… Dans ces secteurs, les réponses à moyen terme sont, d’une part, de favoriser une densification permettant de rentabiliser le foncier existant et, d’autre part, de trouver les moyens adéquats pour améliorer les équipements défaillants. » Elle insiste sur le travail pédagogique à mener pour montrer au public qu’il fait bon vivre dans des quartiers denses et que la maison individuelle n’est pas une solution en soi. Pour l’Union des Maisons Françaises, les responsables de l’étalement urbain ne sont pas à chercher de leur côté mais de celui des élus qui prennent des décisions d’aménagement et d’urbanisme locales. Le tout est résumé sous la formule : « Le cadre de vie réussi de demain est celui qui saura loger les familles dans des conditions économiques raisonnables et dans leur respect de leur besoin d’espace. »

Pour un « urbanisme rural »

L’ensemble de ces contributions d’acteurs professionnels est suivi par des textes écrits par les membres du comité de rédaction. Deux d’entre eux permettent de replacer la problématique du séminaire sous un angle épistémologique. Thierry Paquot, qui a été le maître d’œuvre de cette rencontre, rappelle qu’il y a longtemps déjà (dès la création de la Revue Urbanisme) que la question de « l’urbanisme rural », de « l’entre-ville (Sievert) » a été posée. « Une chose est certaine. Le périurbain n’existe plus, il est parfois devenu « central » (on parle alors de polycentralité) et le plus souvent s’est fondu avec l’urbain éparpillé. » Jean-Michel Roux (plus de 30 ans après La rurbanisation ou la ville éparpillée) dénonce la muséification de Paris (« le dedans »), en parallèle à l’absence d’organisation du « dehors ». Pour lui, « la vraie frontière entre la ville et le reste n’est pas morphologique » mais « historique et sociale, et de plus en plus férocement tracée. » Il dénonce les chiffres à l’emporte-pièce (repris par le Conseil national de l’ordre des architectes) : équivalent d’un département français disparaissant tous les dix ans depuis les années 1980 sous l’effet de l’étalement urbain. Il veut croire en la satisfaction des habitants des territoires urbains périphériques. La preuve ? « Les retraités ne quittent pas, sauf les très âgés, leur résidence du périurbain pour rejoindre les centres-villes » comme l’indique un séminaire du PUCA.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Paris coule-t-il ? Magali Reghezza-Zitt. Fayard, 2012. 319 pages, 19€50

Le début de l’année 2012 (année de la soi-disante fin du monde) est bien le moment où jamais pour sortir un ouvrage intitulé « Paris coule-t-il ? » et imaginer les pires scenarii qui puissent toucher la capitale. Dans ce contexte, il est d’autant plus appréciable de lire un ouvrage de qualité sur un sujet sensible : l’inondation centennale qui pourrait toucher Paris aujourd’hui. Les éditions Fayard publient, sous la direction de Sylvain Kahn, le livre de Magali Reghezza-Zitt inspiré de sa thèse soutenue en 2006 sous la direction d’Yvette Veyret. Cette agrégée et docteure en géographie est maîtresse de conférences à l’ENS Ulm. D’une plume alerte, elle expose, dans un style simple et direct, les risques auxquels est exposée la capitale. Un véritable effort a été fait dans l’écriture pour ne pas s’en tenir à un condensé de thèse qui aurait pu être rébarbatif à lire. L’auteure use de moyens très didactiques pour faire passer son message.

Elle convoque pour cela l’histoire des crues (une soixantaine) et plus particulièrement celle de 1910. Elle explique les probabilités de survenue d’une catastrophe par des moyens imagés (cf. la survenue d’une crue centennale correspond à la probabilité de tirer une boule noire parmi 99 boules blanches et non pas le fait d’une régularité de survenue d’une crue tous les 100 ans). Car si la crue centennale de 1910 se produisait aujourd’hui, les dégâts seraient majeurs. Estimés à 40 milliards d’euros (soit 10 fois plus que la tempête de 1999), l’inondation paralyserait la capitale pendant des semaines (entre trois et cinq semaines), comme elle l’avait fait en 1910. A une différence majeure : les réseaux d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux d’hier et l’endommagement serait proportionnel aux équipements mais aussi aux populations concernées. Au-delà de la description de l’inondation, Magali Reghezza-Zitt décortique les éléments à l’origine de cette crue en mobilisant des connaissances hydrographiques (la Seine et ses affluents), en replaçant l’évènement dans la géographie des risques et des réseaux.  « L’inondation représente en effet l’irruption d’une nature indomptée dans une ville occidentale qui est justement l’incarnation matérielle de l’arrachement au naturel par le processus de civilisation. »

L’auteure détaille tous les dispositifs mis en place pour prévenir la catastrophe. Elle montre que malgré les retours sur expériences tirées de crises plus ou moins récentes (tempête de neige à Montréal en 1998, cyclone Katrina en 2005, tempête Xynthia en 2011) et l’arsenal administratif (PPRI, PAPI – programmes d’action de prévention des inondations) existant, la catastrophe sera là. Elle démontre que la gestion d’une catastrophe de cette ampleur doit se faire à l’échelle du bassin versant mais cela reviendrait à inonder certains endroits moins denses pour atténuer le « risque métropolitain ». Mais, « Comment envisager une gestion à l’échelle métropolitaine quand il n’existe pas d’échelon politique métropolitain ? On touche là à la gouvernance de la métropole parisienne. »

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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