
source : Le monde
L’allongement de la durée de la vie est l’une des plus belles promesses des progrès de la médecine.
C’est aussi un immense défi pour nos sociétés industrialisées
Va-t-on vivre de plus en plus vieux? L’espérance de vie progresse dans les pays industriels au rythme soutenu d’environ trois mois par an. En France, elle est de 77,8 ans pour les hommes et de 84,5 ans pour les femmes. Les Françaises sont en troisième place derrière les Japonaises (86 ans) et les Espagnoles, tandis que les Français se situent, eux,en onzième position.
Au plan mondial, les chiffres sont largement fonction des épidémies, guerres et famines qui affectent les populations. Les disparités
sont énormes. Selon l’Institut national d’études démographiques (INED), un Européen vit 76ans en moyenne et un Africain, 55 ans. Le champion du monde en la matière reste le Japon, avec 83 ans. Presque le double de l’Afghanistan (45 ans), en bas du classement.
«Si on ne fait que prolonger les tendances actuelles, l’espérance de vie dans les pays industrialisés sera d’environ 90 ans en 2050. Au Japon et en Suède, elle atteindra même 95 ans», prévoit le démographe et biologiste ShripadTuljapurkar, professeur à l’université
Stanford (Alabama).
Mais déjà les centenaires se comptent par milliers dans le monde.
L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) en recense 15000 en France ; ils pourraient être 200000 en
2060 – selon les conditions de vie, explique l’Insee, on devrait alors en compter entre 120 000 et 380000.C’est un fait relativement
nouveau. « Jusqu’à ces dernières décennies, il est peu probable que quiconque ait pu vivre plus de 100 ans, explique France Meslé, chercheur à l’INED. Les cas d’extrême longévité ont toujours fasciné.»
Supercentenaires
L’image de Mathusalem et ses 969 ans est tenace, de même que d’autres figures de la Bible, tel Abraham et ses 275ans, ou la célèbre longévité des Géorgiens du Caucase.
On sait avec quasi-certitude qu’au moins une femme, Jeanne Calment, a dépassé les 120 ans : elle s’est éteinte en 1997, à l’âge de 122 ans et 164 jours. Mais elle reste une exception.
On parle néanmoins désormais de l’expansion des supercentenaires, c’est-à-dire de ceux qui ont fêté leur 110e anniversaire. Cette tranche d’âge n’a commencé à émerger dans les pays industrialisés les plus avancés qu’après les années 1980.
Un réseau de recherche international travaille sur ce sujet, piloté par le Max Planck Institute for Demographic Research de Rostock (Allemagne), avec l’INED et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). En France, une centaine de personnes auraient dépassé 110 ans.
Y a-t-il une limite à la vie humaine ? La question est débattue dans le Dictionnaire de démographie et des sciences de la population
(Armand Colin, 528 p., 39 ¤), écrit par France Meslé, Laurent Toulemon, Jacques Véron.
Certains estiment que l’âge limite de la vie humaine serait de 120 ans. D’autres sont beaucoup
plus optimistes. Dans son dernier ouvrage, Au-delà de nos limites biologiques (Plon, 168 p., 18,90 ¤), le généticien Miroslav Radman affirme (cité dans Le Monde Magazine du 25 juin) que nous pourrons vivre plusieurs dizaines d’années supplémentaires dans un avenir
proche. Un avis partagé par de nombreux chercheurs, en quête du secret de la jeunesse éternelle.
«Nos sociétés savent de mieux en mieux parer les nouveaux risques: l’épidémie de sida aété jugulée assez rapidement et les progrès réalisés sur les maladies cardiovasculaires ont poursuivi cette tendance. De même, la prise de conscience sur l’obésité devrait permettre d’éviter le pire,» analyse Mme Meslé.
«Les progrès médicaux s’accélèrent avec la lutte contre le cancer – qui reste toutefois la première cause de mortalité en France –, le développement de la thérapiegénique, l’hygiène de vie meilleure. Mais on peut imaginer que le rythme va se ralentir », anticipe
Mme Meslé. Il existe de nombreuses inconnues: quel sera l’impact des pathologies liées à l’âge comme la maladie d’Alzheimer?
Vivre jusqu’à 130 ans n’est donc peut-être pas un fantasme. Mais quelles en seraient les conséquences ? Le débat sur les retraites ira
croissant. Car «plus les gains d’espérance de vie sont importants, plus la part des 60 ans et plus dans la population, et donc le “taux de dépendance”, augmentent», indique l’Insee.
Si les chiffres actuels de natalité restent stables, la proportion des plus de 65 ans va doubler d’ici quinze ans, la génération des baby-boomers devenant sexagénaire. L’Insee prévoit que, en France, une personne sur trois aura plus de 60ans en 2060, soit 23,6 millions de personnes, ce qui représente une augmentation de 80%en cinquante- trois ans. Dans l’Hexagone, le nombre de personnes de plus de 75 ans ferait plus que doubler, de 5,2millions en 2007 à 11,9 millions en 2060. Et celui des 85 ans et plus passerait de 1,3 million à 5,4millions.
Le pic de la dépendance devrait intervenir dans les décennies 2030-2050. Le nombre de personnes âgées dépendantes devrait
augmenter, en moyenne, de 1% par an jusqu’en 2040. Un défi à relever. Ce nouveau champ de la protection sociale, qui viendrait s’ajouter à ceux qui couvrent la maladie, la famille, les accidents du travail et les retraites, avait été présenté comme une urgence par
le gouvernement en 2007, qui parlait de «cinquième risque ». Mais cette réforme a pour l’heure été ajournée, crise économique oblige.
La dépendance atteint aujourd’hui une dépense publique de 22 milliards d’euros, un montant qui ne peut qu’augmenter.
La retraite à 80 ans?
« Si nous voulons réellement payer les pensions dans les pays industrialisés, sans augmenter leur coût pour la société, il faudra que la retraite soit au moins fixée à 75 ans d’ici vingt-cinq, trente ans, estime Shripad Tuljapurkar. Dans certains pays,en fonctionde l’espérance de vie, la retraite à 80 ans pourrait même être envisagée en 2060. Maintenant, tout dépend du modèle de société que les politiques vont choisir.» On peut également penser qu’il y aura beaucoup plus de femmes âgées que d’hommes. Car déjà, actuellement, on note un déséquilibre entre les deux sexes.
Après 100 ans, il ne reste plus qu’un homme pour sept femmes. Le ratio est d’un homme pour quatre femmes à 95 ans et d’un homme pour dix femmes à 104 ans. Et si la science repousse effectivement les limites de la vie, les thérapies anti-âge constituant un sujet de recherche foisonnant, le risque est que cela accroisse un peu plus les inégalités entre les pays, et au sein des pays, entre les personnes favorisées et les plus précaires. Car les inégalités sociales creusent l’écart en santé. Les ouvriers ont une espérance de vie plus courte que les cadres et vivent plus longtemps avec des incapacités et des handicaps: c’est ce que détaille une étude de l’INED, intitulée « La “double peine” des ouvriers ». A 35 ans, les cadres supérieurs peuvent espérer vivre encore 47 ans, dont 34 années sans incapacité. Alors que les ouvriers ont, au même âge, une espérance de vie moindre, de 41 ans,dont seulement 24 en bonne santé. Mais les privilégiés, qui vivront plus longtemps, vivront ils bien ces décennies ajoutées ?
Laréponse de France Meslé est rassurante : «Il semble que la progression de l’espérance de vie et que la vieillesse sans incapacité progressent à peu près au même rythme. C’est-à-dire que l’état de santé ne se détériore pas.»
Pascale Santi, supplément Women’s forum, 15/10/11