Le Monde, 15 mai 2012.
» Ils se coupent de
la société et ne font plus pression sur les pouvoirs publics pour forcer l’amélioration des autres quartiers «
Frédéric Landy est géographe, professeur à l’université Paris-Ouest-Nanterre. Il a publié le Dictionnaire de l’Inde contemporaine (Armand Colin, 2010).
Quels sont les besoins de l’Inde en matière d’urbanisme pour faire face à son essor démographique ?
Au cours des dix dernières années, il y a eu 91 millions de citadins en plus, soit 9 millions par an, l’équivalent de l’agglomération parisienne. L’Inde compte désormais 370 millions de citadins. Cette croissance urbaine est essentiellement liée à la fécondité, l’exode rural n’en représentant plus qu’un cinquième.
Comment se logent ces nouveaux citadins ?
Mal ! Le tiers des citadins vit dans des logements d’une seule pièce, la moitié des habitants de Bombay par exemple vit en bidonville. Ce ne sont pas forcément des huttes, il existe des logements en dur de deux étages, mais ce sont des constructions illégales qui peuvent être détruites du jour au lendemain par la police. Dans certains bidonvilles, on s’aperçoit que, sous les tentes, on trouve les bases d’une maison. Ce sont les mêmes occupants qui y habitent. Ils ont été expulsés, leurs maisons détruites, mais ils reviennent et renoncent à reconstruire.
Pourquoi les villes indiennes sont-elles si délabrées ?
Très longtemps, ce fut la politique du pire. Sous Gandhi, comme dans la plupart des pays décolonisés, un vieux fond de ruralisme militant régnait. Gandhi estimait que l’Inde authentique était celle des campagnes, par opposition à l’Inde de villes créées par la colonisation. L’Inde indépendante, celle de Nehru, n’a pas disposé des moyens d’investir dans les villes et s’est efforcée de limiter à tout prix l’exode rural. Pour toutes ces raisons matérielles et idéologiques, la politique de développement urbain a pris beaucoup de retard.
Dans les années 1970, des banques spécialisées pour le logement ont été créées, mais avec des résultats très inférieurs aux besoins. Puis, dans les années 1980, on a assisté au développement des petites villes, comme filtre possible de l’exode rural. Mais c’est seulement dans les années 1990 que l’Etat a jugé que le phénomène de métropolisation était inéluctable et pouvait être synonyme de croissance.
En 2005, un grand programme de renouvellement urbain a mis l’accent sur les mégacités, les soixante-trois plus grosses villes de l’Inde. Ce programme comportait deux grands volets, les infrastructures et la lutte contre la pauvreté. Mais les objectifs ont été malheureusement plus ou moins bien tenus. Malgré le virage des années 1990, le développement des villes accuse un énorme retard.
Pour combler ce retard, l’Inde a recours aux villes privées. Quelles en sont les conséquences sur le plan social ?
Les villes privées se sont notamment développées dans des zones franches. Fin 2011, il y en avait 143. Au total, 400 sont en cours de création. En principe ces zones sont réservées à l’exportation, mais une bonne part des surfaces a été consacrée à du logement. Beaucoup de villes privées s’y sont développées. Les promoteurs se sont servis de cette loi pour faire tout à fait autre chose que de la production industrielle et de l’exportation. La loi a été changée récemment pour faire passer l’espace réservé à l’industriel de 25 % à 50 % et ainsi éviter les abus et les spoliations de terres au détriment des paysans. Ces villes privées génèrent des conflits entre villes et campagnes, mais aussi entre classes sociales.
Urbanisation en Inde rime donc avec creusement des inégalités ?
Il se forme dans les pays émergents un » grand écart » social et spatial. Un quart des citadins indiens continue de vivre dans des bidonvilles, quand les riches, de plus en plus riches, s’installent dans des villes privées ou des quartiers fermés, entourés de mur, qui leur offrent des services, qui n’existent pas dans les villes comme l’accès à l’eau, l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le ramassage des ordures.
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