Fables : lecture analytique de la fable « Le loup et le chien »

Le Loup et le Chien

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Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue
1 aussi puissant que beau,
Gras, poli
2, qui s’était fourvoyé3 par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos
4, et lui fait compliment
Sur son embonpoint
5, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres
6, haires7, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée
8 :
Tout à la pointe de l’épée
9.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. « 
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants
10 bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons
11 :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. « 
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont
12 je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. « 
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

1 « Gros chien, mâtin qui sert à garder les maisons ou à combattre les taureaux » (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; puissant : corpulent.

2 Au poil luisant : signe de bonne santé.

3 Egaré. Littéralement : sorti de sa voie.

4 Entre en conversation.

5 Bon état de santé (en bon point) ; mine florissante.

6 Littéralement crabe ou écrevisse (lat. cancer), d’où : être ridicule ; le mot ne désigne pas encore un mauvais élève.

7 Hère ou haire : à peu près synonyme de pauvre diable.

8 De lippe, mot familier pour lèvre, d’où : bon repas qui ne coûte rien.

9 Comme un soldat d’aventure, qui doit conquérir la fortune avec sa seule épée.

10 Au XVIIème siècle, les participes présents s’accordent avec le nom, comme les adjectifs.

11 Des restes.

12 Avec lequel.

 

Problématiques :

- montrez que La Fontaine prend le parti du loup.

- montrez que ce texte est un apologue (= un récit contenant une morale).

 

1. Les deux animaux s’opposent

2. Le chien se vante.

3. Le rapport de forces s’inverse au cours du dialogue.

4. Une apologie de la liberté.

 

 

 

 

Champs lexicaux de la pauvreté et de la supériorité

antithèse

Un Loup n’avait que les os et la peau aussi puissant que beau,
Gras, poli, son embonpoint

Les deux animaux s’opposent : le Loup est affamé, alors que le Chien est gras. Celui-ci rabaisse le Loup, des vers 16 à 17.

« ——————————————————————————————————————————————–

gradation

Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables.

La gradation insiste sur son état. Le Chien rabaisse le Loup.

« ——————————————————————————————————————————————–

gradation

un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli

La gradation met en valeur le Chien.

« ——————————————————————————————————————————————–

Discours indirect

Discours direct

Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.

« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée
:
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.  » etc.

La première réplique du loup est au discours indirect : cela montre son infériorité. Le fabuliste met en valeur les propos du Chien, rapportés au discours direct.

Le texte est essentiellement constitué d’un dialogue (la partie narrative est moins importante) : cela rend le texte plus vivant (on entend les voix des personnages).

Le Chien parle plus souvent et plus longuement.

« ——————————————————————————————————————————————–

présent de narration

Ce Loup rencontre… Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment

L’histoire est ainsi plus vivante (plus actuelle) : on a l’impression qu’elle se déroule sous nos yeux.

« ——————————————————————————————————————————————–

Champ lexical de la politesse

ironie

Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui
fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il
admire.

« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. » etc.

Le Loup est particulièrement poli avec le Chien.

Le Chien, lui, est ironique. Il le méprise.

« ——————————————————————————————————————————————–

L’impératif

Quittez les bois, Suivez-moi,

Le Chien est en position de supériorité : il donne des ordres au Loup.

« ——————————————————————————————————————————————–

passé simple

Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.

Le moment où le Loup voit le collier est raconté au passé afin d’insister sur la surprise, la rapidité de l’action.

« ——————————————————————————————————————————————–

longueur des répliques

  • Il importe si bien, que de tous vos repas / Je ne veux en aucune sorte, /Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Le Loup a le dernier mot et c’est lui qui domine le dialogue à la fin (ses répliques sont plus longues). Il ne pose plus de questions : il affirme, il S’AFFIRME.

« ——————————————————————————————————————————————–

Enumération

Chiasme

donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :

Aux vers 23-25, le Chien énumère les actions qu’il faut accomplir pour avoir sa situation : chasser les mendiants et flatter. Le fabuliste dévalorise les courtisans : ils ne font pas des actions nobles et surtout ils font des actions faciles (contrairement au Loup, au vers 20 : « A la pointe de l’épée »).

« ——————————————————————————————————————————————–

Rythme

Phrases courtes

« Qu’est-ce là ? // lui dit-il. // – Rien. //- Quoi ? // rien ? //- Peu de chose.

Au vers 33, le rythme s’accélère : il y a quatre répliques dans le même vers. Le Loup est surpris, s’étonne.

« ——————————————————————————————————————————————–

Stichomythie / échange rapide de répliques / répliques courtes

questions : interrogations

« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ?

Qu’est-ce là ? Quoi ? rien ?
– Mais encor ?
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ?

L’échange s’accélère au moment où le Loup aperçoit le collier.

Le Loup pose de nombreuses questions, parce qu’il a vu la marque du collier.

« ——————————————————————————————————————————————–

Enjambement+ répétition du verbe « courir »

et lui fait compliment /
Sur son embonpoint

  • Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas/
    Où vous voulez ?

    et court encor.(e)

Le vers déborde, ce qui insiste bien sur le regard admiratif du Loup, qui aimerait être aussi gras que le Chien.

Le vers déborde, ce qui insiste bien sur le besoin de liberté du Loup.

« ——————————————————————————————————————————————–

Lexique mélioratif/ périphrase / le titre de noblesse

maître Loup

La fable prend le parti du Loup, même si la morale n’est pas explicite.

« ——————————————————————————————————————————————–

Le mètre / le nombre de syllabes

L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.

« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.  »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :

« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
- Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.  »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor

Les vers sont hétérométriques : octosyllabes et alexandrins.

Les vers courts du début, au rythme nerveux, (v. 5 à 9) suggèrent l’agitation du loup, puis tout se calme quand le dialogue s’instaure.

 Les alexandrins, nombreux dans la tirade du Chien, montrent sa suffisance : il se sent supérieur au Loup.

Les alexandrins, nombreux également dans l’échange final : le loup reprend le dessus dans le dialogue.

« Le Loup et le Chien » de La Fontaine – PLAN DE LA LECTURE ANALYTIQUE

Introduction : Les fables de La Fontaine sont des apologues dont la morale est souvent devenue un proverbe : nous avons tous appris dans notre enfance «Le Lièvre et la Tortue» ou « Le Corbeau et le Renard » et nous savons depuis que « Rien ne sert de courir/ Il faut partir à temps » ou que « Tout flatteur vit au dépens de celui qui l’écoute ». Dans « Le Loup et le Chien » pourtant on ne trouve pas de précepte ni de devise ; La Fontaine met en scène la rencontre d’un chien fier de son confort et d’un loup amoureux de la liberté mais il ne nous invite pas pour autant à suivre une règle de comportement.

J’annonce une problématique : Devons-nous alors penser que cette fable-ci ne possède pas d’enseignement moral ? Pourrait-on trouver cependant qu’au travers du récit le narrateur manifeste sa sympathie à un animal plutôt qu’à l’autre et qu’il nous invite, implicitement, à imiter sa manière de vivre ?

Je lis le texte de façon expressive.

J’annonce les deux axes.

 

AXE 1 : LE RECIT D’UNE CONFRONTATION ANIMEE.

J’annonce l’idée directrice : l’anecdote est presque insignifiante (une rencontre entre un Chien et un Loup), mais La Fontaine en fait un récit animé.

 

u Les champs lexicaux ( pauvreté / supériorité ) + gradation ( )

Les deux animaux s’opposent : le Loup est affamé, alors que le Chien est gras. Celui-ci rabaisse le Loup, des vers 16 à 17 : la gradation insiste sur son état.

 

V Discours direct ( ) + discours indirect ( )

Le texte est essentiellement constitué d’un dialogue (la partie narrative est moins importante) : cela rend le texte plus vivant (on entend les voix des personnages). La première réplique du loup est au discours indirect : cela montre son infériorité (d’ailleurs, le Chien parle plus souvent et plus longuement).

L’impératif ( )

Le Chien est en position de supériorité : il donne des ordres au Loup.

 

w présent de narration ( )

L’histoire est ainsi plus vivante (plus actuelle) : on a l’impression qu’elle se déroule sous nos yeux. (Le moment où le Loup voit le collier est raconté au passé : « vit »).

 

 

 

 

Transition : je rappelle l’axe 1 et j’annonce l’axe 2. On vient donc de montrer que…

AXE 2 : L’ENSEIGNEMENT DE CETTE FABLE.

J’annonce l’idée directrice : si la morale est implicite, le fabuliste prend bien le parti du loup et de la liberté.

U Les désignations du Loup ( )

A la fin de la fable, le loup est désigné par l’expression « maître Loup » : même s’il n’y pas de morale explicite, le fabuliste prend parti pour lui. Ayant choisi la liberté, il devient « maître ».

 

V Le discours direct ( ) + ponctuation (?)

Le Loup a le dernier mot : c’est la réplique la plus longue du Loup et c’est également la seule qui ne soit pas une question, mais une affirmation.

 

W Rythme, longueur des répliques (//)

Le rythme s’accélère au moment où le Loup voit le collier du Chien : cela montre que la vue de cet objet est pour lui un choc. Stichomythie (échange de répliques brèves).

 

X L’enjambement ( ) + répétition du verbe « courir ».

Pour le Loup, la liberté est un bien sacré : on doit courir où on veut. Or, justement, dans le dernier vers… il court !

 

L’énumération ( )

Contrairement au Loup, qui utilise son épée (« à la pointe de l’épée », vers ….), le Chien ne fait rien d’autre qu’éloigner les mendiants et complimenter ses maîtres (il y a même une redondance : « flatter » et « complaire »).

 

Conclusion : je rappelle les deux axes. J’ouvre : poussé par le besoin, La Fontaine a toujours fait allégeance à de puissants protecteurs, qui l’hébergeaient dans leurs châteaux et dont il était en quelque sorte le serviteur, notamment le ministre Fouquet puis la duchesse d’Orléans. Il est donc normal qu’il ne donne pas de conseils au lecteur sur la manière de se comporter. Ou : l’argumentation indirecte (comparaison avec d’autres textes du groupement).

 

« Le Loup et le Chien » de La Fontaine – PLAN DE LA LECTURE ANALYTIQUE

Introduction : Les fables de La Fontaine sont des apologues dont la morale est souvent devenue un proverbe : nous avons tous appris dans notre enfance «Le Lièvre et la Tortue» ou « Le Corbeau et le Renard » et nous savons depuis que « Rien ne sert de courir/ Il faut partir à temps » ou que « Tout flatteur vit au dépens de celui qui l’écoute ». Dans « Le Loup et le Chien » pourtant on ne trouve pas de précepte ni de devise ; La Fontaine met en scène la rencontre d’un chien fier de son confort et d’un loup amoureux de la liberté mais il ne nous invite pas pour autant à suivre une règle de comportement.

J’annonce une problématique : Devons-nous alors penser que cette fable-ci ne possède pas d’enseignement moral ? Pourrait-on trouver cependant qu’au travers du récit le narrateur manifeste sa sympathie à un animal plutôt qu’à l’autre et qu’il nous invite, implicitement, à imiter sa manière de vivre ?

Je lis le texte de façon expressive.

J’annonce les deux axes.

 

AXE 1 : UNE CONFRONTATION ENTRE DEUX ANIMAUX.

J’annonce l’idée directrice : dans cette fable, le chien se sent supérieur et essaye de convaincre le loup d’adopter son mode de vie…

Les champs lexicaux ( pauvreté / supériorité ) + gradations ( )

ð Les deux animaux s’opposent : le Loup est affamé, alors que le Chien est gras. Celui-ci rabaisse le Loup, des vers 16 à 17 : la gradation insiste sur son état.

 

 Discours direct ( ) + discours indirect ( )

Le texte est essentiellement constitué d’un dialogue (la partie narrative est moins importante) : cela rend le texte plus vivant (on entend les voix des personnages).

 

présent de narration ( ) +

ð L’histoire est ainsi plus vivante (plus actuelle) : on a l’impression qu’elle se déroule sous nos yeux.

 

Transition : je rappelle l’axe 1 et j’annonce l’axe 2. On vient donc de montrer que…

AXE 2 : LE MODE DE VIE DU CHIEN / LE CHIEN ORGUEILLEUX.

J’annonce l’idée directrice : le Chien essaye de convaincre le Loup d’adopter son mode de vie…

Discours direct ( ) + discours indirect ( ) + longueur des répliques ( )

ð La première réplique du loup est au discours indirect : cela montre son infériorité (d’ailleurs, le Chien parle plus souvent et plus longuement).

 

 L’impératif ( ) + alexandrins ( )

ð Le Chien est en position de supériorité : il donne des ordres au Loup. Les alexandrins se trouvent majoritairement dans la bouche du Chien, au début, puis dans celle du Loup, à la fin.

 

Enumération ( ) = verbes à l’infinitif (comme un mode d’emploi)

Aux vers 23-25, le Chien énumère les actions qu’il faut accomplir pour avoir sa situation : chasser les mendiants et flatter. Le fabuliste dévalorise les courtisans : ils ne font pas des actions nobles et surtout ils font des actions faciles (contrairement au Loup, au vers 20 : « A la pointe de l’épée »).

 

Transition : je rappelle l’axe 2 et j’annonce l’axe 3. On vient donc de montrer que…

AXE 3 : L’ENSEIGNEMENT DE CETTE FABLE. / LE LOUP VAINQUEUR. / UN RAPPORT DE FORCE QUI S’INVERSE, AU PROFIT DU LOUP

J’annonce l’idée directrice : au cours de la fable, le Loup prend le dessus sur le chien et rejette son mode de vie…

Rythme ( ), longueur des répliques ( v. 33), stichomythie passé simple ( )

Au vers 33, le rythme s’accélère : il y a quatre répliques dans le même vers. Le Loup pose de nombreuses questions, parce qu’il a vu la marque du collier. Le moment où le Loup voit le collier est raconté au passé : « vit ».

 

 Lexique mélioratif ( ) + longueur des répliques (à la fin)

La fable prend le parti du Loup, même si la morale n’est pas explicite. Le Loup a le dernier mot et c’est lui qui domine le dialogue à la fin (ses répliques sont plus longues).

 

Enjambement ( ) + répétition du verbe « courir »

Le vers déborde, ce qui insiste bien sur son besoin de liberté. Si la morale est implicite, le fabuliste prend bien le parti du loup et de la liberté.

 

Conclusion : je rappelle les deux axes. J’ouvre : poussé par le besoin, La Fontaine a toujours fait allégeance à de puissants protecteurs, qui l’hébergeaient dans leurs châteaux et dont il était en quelque sorte le serviteur, notamment le ministre Fouquet puis la duchesse d’Orléans. Il est donc normal qu’il ne donne pas de conseils au lecteur sur la manière de se comporter. Ou : l’argumentation indirecte (comparaison avec d’autres textes du groupement).

Les fables de La Fontaine apparaissent comme un condensé de la sagesse populaire. Les préceptes qui les accompagnent sont souvent devenus des proverbes ; nous avons tous appris dans notre enfance Le Lièvre et la Tortue ou Le Corbeau et le Renard et nous savons depuis que « Rien ne sert de courir/ Il faut partir à temps » ou que « Tout flatteur vit au dépens de celui qui l’écoute ». Dans Le Loup et le Chien pourtant on ne trouve pas de précepte ni de devise ; La Fontaine met en scène la rencontre d’un chien épris de confort et d’un loup amoureux de la liberté mais il ne nous invite pas pour autant à suivre une règle de comportement. Devons-nous alors penser que cette fable-ci ne possède pas d’enseignement moral ? Pourrait-on trouver cependant qu’au travers du récit le narrateur manifeste sa sympathie à un animal plutôt qu’à l’autre et qu’il nous invite, implicitement, à imiter sa manière de vivre ? Pour répondre à ces questions, nous étudierons tout d’abord l’art du récit et la manière dont le fabuliste suscite en permanence l’intérêt du lecteur ; nous montrerons ensuite comment chacun des animaux incarne des traits de caractère et des comportements humains, enfin nous nous interrogerons sur la portée morale de cette fable.

 

 

I.                  Un récit plaisant.

 

A) Une confrontation animée

Le fabuliste utilise un procédé récurrent dans les fables : la personnification, repérable aux majuscules (« Un Loup », vers 1 ; « Ce Loup », v. 3 ; « un Dogue », v. 3) et aux marques de l’anthropomorphisme (« Sire Loup », v. 6 » ; « beau sire », v. 13 ; « à la pointe de l’épée », v. 20 ; « salaire », v. 26)

L’intérêt du lecteur est suscité également par l’aspect dramatique de la confrontation. Le narrateur  décrit en un vers la situation effrayante du loup  (« Un Loup n’avait plus que les os et la peau » v. 1) puis il oppose à cet animal famélique le chien, plein de santé : « Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau » (v.3). Deux vers donnent un complément d’explication : le loup est chassé par les chiens, le dogue a perdu son chemin. Tout est dit en très peu de mots : la détresse du loup, le risque d’un combat. Le récit est dirigé vers l’action dès le troisième vers :

« Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau »

                Notons l’usage du présent de narration qui rend la scène plus vivante, plus actuelle. Le seul verbe au passé simple se trouve au vers 32 :

« Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé. »

 

B) L’alternance du récit et du discours

L’art du récit tient aussi aux variations d’angle de vision et de modes de narration et notamment à l’alternance rapide de récit et de discours.  Le narrateur donne d’abord une vision générale de la situation puis il nous la fait vivre à travers les pensées du loup, en adoptant un point de vue interne (« Mais le mâtin était de taille/ à se défendre hardiment » v. 5-8), il s’efface ensuite pour laisser la parole au chien. La fable est rendue plus vivante grâce au dialogue, dominant, puisqu’il occupe 24 vers au total (vers 13 à 29 et 33 à 39). Nous entrons alors dans une petite scène de comédie. Au milieu du dialogue le narrateur annonce brièvement le retournement de situation (« Chemin faisant, il vit le col du chien pelé ») et il s’efface aussitôt.  Il intervient dans le dernier vers pour donner l’épilogue : « Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor ».

 

C)  Une forme qui donne de la vivacité au récit

Enfin, la versification en vers libres apporte rythme et vivacité au récit. Au rimes plates et aux vers courts du début succèdent des rimes embrassées (v. 15 à 25) et une alternance de vers de huit syllabes et d’alexandrins (v. 13, 21, 23, 25, 27, 30) puis des rimes croisées et un rythme plus irrégulier : nulle monotonie dans ce poème.  Le vers libre accompagne les inflexions de la voix, le passage de la tension au relâchement. Les vers courts du début, au rythme nerveux, (v. 5 à 9) suggèrent l’agitation du loup, puis tout se calme quand le dialogue s’instaure ; enfin, dans les derniers vers, le contraste entre la longueur de l’alexandrin et le rythme haché des questions suggère le décalage entre l’insistance du loup et les réponses évasives du chien.

 

Le grand art du conteur est de nous faire vivre cette fable au lieu de simplement nous la raconter.

 

 

II. Une fine analyse du comportement

 

Voyons maintenant comment ces animaux incarnent des traits de caractère et des comportements  humains. Nous pouvons remarquer que l’un des personnages est animé d’émotions violentes et change sans cesse de comportement tandis que l’autre est calme, déterminé, figé dans ses certitudes.

 

            A) Le chien supérieur au loup

Le chien est valorisé physiquement par une accumulation d’adjectifs mélioratifs, aux vers 3-4 : « aussi puissant que beau,/ Gras, poli ». L’animal reprend lui-même cette idée aux vers 13-14 : «Il ne tient qu’à vous, beau sire,/ D’être aussi gras que moi… » Dans la première partie de la fable, il a le dessus sur le loup, puisqu’il parle longuement : des vers 13 à 21, puis des vers 23 à 29, ses propos sont rapportés au discours direct alors que ceux du loup sont plus courts (ils occupent trois vers) et sont rapportés au discours indirect :

« Le Loup donc l’aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu’il admire. » (v. 10-12)

Une seule réplique du loup, dans cette première partie, est rapportée au discours direct : « Que me faudra-t-il faire ? » (v. 22).

Les deux impératifs, aux vers 15 (« Quittez ces bois ») et 21 (« Suivez-moi », en position forte dans le vers (à l’initiale) montrent également le ton supérieur du chien.

Le chien est satisfait de lui pour deux raisons : il mange à sa faim et vit en paix. La question de la nourriture est celle qu’il aborde en priorité quand il se décrit (« être aussi gras que moi »),  quand il décrit la vie des loups (« mourir de faim », « point de franche lippée » )  et plus loin quand il évoque ses repas. Cette préoccupation était sans doute beaucoup plus sensible au XVII° siècle quand le risque de famine faisait partie de la vie quotidienne que de nos jours. Ce qui importe au chien, en plus d’être bien nourri, c’est que cette nourriture vienne sans effort et sans risque : la « franche lippée » (v. 19) désigne un bon repas qui ne coûte rien. En fait le chien est assez paresseux, cela se confirme quand il utilise l’expression « presque rien » (v. 23) pour décrire ses devoirs. Il manifeste son besoin de quiétude quand il évoque les risques que courent les loups (« Car quoi ? Rien d’assuré point de franche lippée : / Tout à la pointe de l’épée » v. 19-20) et aussi quand il utilise le terme de « salaire » (v. 26) : le salaire est une rétribution perçue régulièrement. Cette assurance sur l’avenir apparaît sans doute dans le terme de « destin » (« Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin » v. 21) car à la différence du loup qui ne vit que dans l’urgence le chien peut se projeter dans l’avenir, même si sa conception de la vie est terriblement étriquée.

Son assurance est perceptible dans la métrique des vers. Le chien utilise volontiers l’alexandrin  (« Cancres, hères … / Dont la condition est de mourir de faim. / Car quoi ? Rien d’assuré ; point de franche lippée : » (v. 18-19), « Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin » (v. 21), ou encore « Flatter ceux du logis, à son maître complaire ; » (v. 25)) comme si l’ampleur de ce type de vers convenait mieux pour exprimer les aises qu’il prend dans la vie. Il parle posément et longuement comme ceux qui ont l’habitude d’être écoutés alors que le loup lui s’exprime brièvement, comme un être sur la défensive, posant à peine de furtives questions (v. 22 et 33).

La condescendance et le mépris des faibles sont sans doute d’autres traits de caractère du chien. On pourrait en effet voir de l’ironie dans l’usage du terme « beau sire » qu’il utilise au vers 13 alors qu’il qualifie ensuite les loups de « misérables », de « cancres, hères et pauvres diables » (v. 16) mais peut-être n’est-ce que le signe de sa vanité : on peut penser qu’il essaie d’employer un langage soutenu correspondant à ce qu’il imagine être son statut social. Il ne manifeste en tout cas aucune compréhension envers autrui, ni envers les loups dont le choix de vie est pour lui une énigme, ni envers les pauvres gens qu’il chasse et entrevoit à peine : « gens / portant bâtons et mendiants ». En revanche il est d’une servilité totale envers les maîtres. Cela apparaît dans le vers 25 «  Flatter ceux du logis, à son maître complaire » : le chiasme et la redondance des verbes « flatter » et « complaire » montrent à quel point il se donne tout entier à son rôle de domestique. Notons enfin qu’il ignore les vertus de loyauté, de fidélité et d’affection qui sont en général celles que l’on attribue aux chiens. Sa docilité n’est qu’intéressée ainsi que le démontrent les termes « moyennant quoi votre salaire » (v. 26) et la façon dont il évoque les caresses (« Sans parler de maintes caresses » v. 29) qui passent pour lui bien après la nourriture.

 

Pourquoi le chien n’avoue-t-il pas clairement que la marque qu’il porte est celle du collier ? Deux réponses sont possibles. Peut-être est-il inconscient ? Nous avons vu qu’il n’aimait pas s’interroger. Peut-être est-ce de la gêne ? En tout cas, il ne désigne pas directement la marque du collier mais se sert d’une périphrase dont l’effet est de minimiser la réalité : « le collier dont je suis attaché / De ce que vous voyez est peut-être la cause » (v. 34).

 

            B) La méfiance du loup

Le loup est l’exact opposé du chien. Autant le chien est un être civilisé autant le loup est sauvage. Ses réactions sont celles d’un animal : attaquer et s’enfuir. Au début de l’histoire, il est guidé par son instinct comme en témoignent les verbes d’action  « attaquer », « mettre en quartiers » ; toutefois il jauge avec prudence la taille du chien et évalue les risques.

Le loup devient donc hypocrite, cela n’est pas dans sa nature, il réussit cependant à accomplir les deux acte de base du flatteur : se montrer humble, faire semblant d’admirer. Il ne tient cependant pas longtemps ce rôle d’admirateur béat puisqu’il interroge le chien sur la marque qu’il voit à son coup et recherche la vérité avec une insistance mise en relief par la stichomythie : « Qu’est-ce là ?…Quoi rien ? ….Mais encor ?… » (v. 33-34). On devine que le loup est naturellement suspicieux, habitué à vivre aux aguets et à scruter les moindres détails de son environnement.

Autre trait de caractère du loup : l’impulsivité. Elle se manifeste quand il se met à « pleurer de tendresse » en imaginant sa félicité future, un être plus diplomate eût davantage contenu et dissimulé ses réactions. L’impulsivité apparaît aussi quand il apprend la triste contrepartie du bonheur canin. Notons comment l’exclamation « Attaché ? » , placée au début du vers 35 et de la réplique, fait écho au même mot  mais placé à la fin du vers 34 et que le chien prononce négligemment au milieu d’une explication un peu emberlificotée. Ainsi, un mot à peine prononcé par le chien est repris par le loup sous forme de cri du cœur. De la même manière le rejet de « Où vous voulez ? » au début du vers suivant souligne l’importance que le loup attache à la liberté :

«  – Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? »

 

III. Quel est donc l’enseignement moral de cette fable ?

 

A)    Pas de prise de position très marquée

Ici, la morale n’est pas explicite, elle n’est pas directement exprimée : au lecteur de tirer lui-même la leçon de cette anecdote. Le texte est plutôt construit sur la confrontation de deux thèses, celle du loup (la liberté a plus de valeur que tout) et celle du chien (le confort matériel est plus important que la liberté). La fable se découpe en deux étapes : la thèse du chien est largement exprimée, au discours direct (des vers 13 à 21, puis des vers 23 à 29, soit seize vers), celle du chien n’est pas développée (des vers 38 à 40 seulement).

 

B)    Cependant, le fabuliste semble préférer le loup

Avant de s’enfuir le loup fait preuve de superbe. A la fin de la fable c’est lui qui parle, s’exprime précisément, domine le chien par le pouvoir de la parole. Il a le dernier mot et sort en quelque sorte vainqueur de la confrontation. Il est d’ailleurs désigné par l’expression méliorative « maître Loup ».

On serait tenté de sire que le loup est le représentant de l’indépendance d’esprit, il proclamerait que le bonheur est impossible sans la liberté qui est le plus précieux de tous les biens : « Et ne voudrais même pas à ce prix un trésor. ».  Cette interprétation n’est cependant qu’en partie satisfaisante. En effet, si le loup critique le mode de vie du chien ce n’est pas en fonction d’une morale générale mais de ses choix personnels, exprimés à la première personne du singulier : « ..de tous vos repas / Je ne veux en aucune sorte,.. » (v. 39). Il ne cherche pas à faire partager son mode de vie.

 

CONCLUSION

Cette fable sous une apparence attrayante contient ainsi un message très subtil. Les choix de vie du chien sont d’autre part légitimes. Qui, en effet, peut se targuer de n’avoir pas de collier, de ne devoir jamais obéir, ni dissimuler ses sentiments. ? Il est bien difficile d’être un loup… On pourrait donc penser que cette fable est une méditation sur le bonheur et la liberté. La vie confortable, nous dirait implicitement La Fontaine, s’accompagne souvent de compromissions et se révèle incompatible avec la liberté. Entre les deux, il faut choisir. Mais chacun trouve son compte dans la solution qu’il adopte.

Songeons que La Fontaine était un homme à l’esprit indépendant, tenté par le libertinage et rétif au pouvoir royal : un loup en quelque sorte. Toutefois, poussé par le besoin, il a toujours fait allégeance à de puissants protecteurs, qui l’hébergeaient dans leurs châteaux et dont il était en quelque sorte le serviteur, notamment le ministre Fouquet puis la duchesse d’Orléans. Il est donc normal qu’il ne donne pas de conseils au lecteur sur la manière de se comporter.

Une autre interprétation est possible.

Le loup, nous l’avons vu, redevient à la fin de la fable un animal sauvage qui s’enfuit et court ; autant le chien est civilisé autant le loup ne peut renoncer à sa nature. La fable serait alors une méditation sur l’impossibilité de renoncer à nos besoins essentiels. On pourrait considérer que les derniers mots du narrateur (« Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor ») sont une considération philosophique implicite. Le fait que le loup « court encor » peut signifier que tant la terre tournera les chiens seront des chiens et les loups des loups. Quels que soient les efforts que nous fassions pour changer  notre véritable nature, elle finit toujours par resurgir et reprendre ses droits.

Remarquons cependant que la sympathie du narrateur va plutôt au loup qu’au chien. Le lecteur se sent proche du loup au sens où il découvre la situation à travers ses réflexions (v. 7-8-9) et ses interrogations (v. 21, 33-34). Le loup est par ailleurs un héros au sens profond du terme : l’héroïsme du loup consiste à rester ce qu’il est quoi qu’il en coûte, à ne pas se renier.  La Fontaine réussit donc à rendre admirable l’animal honni, objet de haines et de frayeurs ancestrales.

Cette fable serait alors une méditation sur la possibilité et la difficulté de comprendre autrui. Nous éprouvons de la sympathie pour le loup bien qu’il soit plus éloigné de nous que le chien, c’est la preuve que l’on peut comprendre les autres ; d’un autre côté même si le chien essaye de venir en aide au loup il ne peut absolument pas le comprendre, tant ils sont irrémédiablement étrangers l’un à l’autre. Un bourgeois d’aujourd’hui peut-il vraiment comprendre la vie et les états d’âmes des habitants des ghettos ?

 

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