Le Colonel Chabert : les personnages dans Le Colonel Chabert

LES PERSONNAGES PRINCIPAUX ET SECONDAIRES

DANS LE COLONEL CHABERT

 

 

De l’enfant trouvé au colonel Chabert, fier de ses mérites

a) Un enfant trouvé

Le colonel est un enfant trouvé, abandonné par des parents inconnus. « Si j’avais eu des parents, tout cela ne serait peut-être pas arrivé ; mais il faut vous l’avouer, je suis un enfant d’hôpital », dit le colonel au cours du récit de sa vie. Il n’a donc, à l’origine, ni nom, ni famille. Il est seul et sans soutien, à la différence de ses contemporains à qui les parents ont donné à la naissance un prénom et qui ont hérité de leur nom et, éventuellement, de leurs titres.

b) L’Empereur, un nouveau père

Mais il s’est, de façon originale, fabriqué sa propre identité, trouvé seul une famille. Fils de l’Empire, il perdra son père lorsque l’Empire s’écroulera : « Je me trompe, j’avais un père, l’Empereur ! Ah ! s’il était debout, le cher homme ! et qu’il vit son Chabert, comme il me nommait, dans l’état où je suis, mais il se mettrait en colère ».

c) « Moi, Chabert, comte de l’Empire »

À la différence des aristocrates de l’Ancien Régime ou de la Restauration, comme le comte Ferraud, Chabert n’a pas d’arbre généalogique qui permette de retrouver son nom et son titre. Mais il lui a été possible de se faire un nom grâce à Napoléon qui n’hésitait pas à donner un titre et un nom à ses soldats : « moi, Chabert, comte de l’Empire ! » dit-il fièrement à Derville. Il s’agit en effet d’une période particulière de l’histoire. Après la Révolution, il était possible de se faire un nom, ce qui était inenvisageable sous l’Ancien Régime où l’on héritait du nom et du titre de ses ancêtres. Pour commencer, il n’est que Hyacinthe, dit Chabert. Ce surnom devient un nom, auquel on attache le grade de colonel et le titre de comte. Il acquiert une distinction : grand officier de la Légion d’honneur. Il a donc conquis et mérité son nom lui-même, grâce à son courage, et peut en être fier. Il évoque aussitôt cette identité indissociable de son prestige militaire lorsqu’il se présente à deux reprises au début, car c’est dans cette identité-là, de militaire au passé glorieux, qu’il se reconnaît.

Plus tard, il perdra cette fierté et son moi ne sera plus qu’un numéro.

2. De la perte de soi à la quête de soi

a) Celui qui est mort à Eylau

La première fois qu’il apparaît dans le roman, il est vu selon le point de vue des clercs de l’étude de la rue Vivienne. Ceux-ci, comme le lecteur, ignorent qui il est : il est d’abord désigné par le vêtement qu’il porte, ce qui l’annihile : « Allons ! encore notre vieux carrick ! », puis par une périphrase : « un inconnu ». Les clercs l’ignorent comme s’il n’existait pas. Les commentaires qu’ils font à son sujet après son départ tournent autour de son apparence et de son identité. De quoi a-t-il l’air ? « d’un déterré ». Qui est-il ? « quelque colonel », « un ancien concierge », « un noble », « un portier ».

Les clercs rient, le croient fou. Cette première approche du personnage et ce premier regard sur lui sont révélateurs : ils annoncent la nouvelle façon que les gens ont de le considérer depuis qu’il est passé pour mort.

Il est le seul à se désigner par son nom. Les autres personnages et le narrateur lui-même le désignent autrement, par des périphrases ou des termes génériques comme « le vieillard ». Dans le récit qu’il fait de son passé à Derville, il insiste sur le fait qu’à chaque fois qu’il racontait son histoire, on le prenait pour un fou et se moquait de lui : « mes camarades de chambrée se mirent à rire », « traité de fou lorsque je racontais mon aventure ».

b) Le sacrifice de soi par amour

La comtesse a très bien compris que le colonel donnera sa vie pour la sauver. Peu à peu, en effet, le colonel, heureux de sacrifier son bonheur par amour, se défait de son identité : « Ma chère, dit le colonel en s’emparant des mains de sa femme, j’ai résolu de me sacrifier entièrement à votre bonheur ». Ce à quoi elle répond : « Songez donc que vous devriez alors renoncer à vous-même ». Celui-ci accepte en disant, filant la métaphore : « je dois rentrer sous terre ». Si bien que lorsque le colonel comprend, à la fin de la scène, qu’il a été trahi et décide de renoncer à sa quête, le chemin vers un tel renoncement était déjà amorcé.

c) Le renoncement à soi par dégoût

Il n’y renonce plus par désir de se sacrifier par amour, mais par lassitude et dégoût. Le narrateur utilise la métaphore filée du goût amer d’une boisson empoisonnée : « Dès ce moment, il fallait commencer avec cette femme la guerre odieuse dont lui avait parlé Derville (…) se nourrir de fiel, boire chaque matin un calice d’amertume (…) Il lui prit un si grand dégoût de la vie, que s’il y avait eu de l’eau près de lui il s’y serait jeté ». Le colonel ne se contente pas d’être tenté par le suicide, il décide de disparaître : « Je ne réclamerai jamais le nom que j’ai peut-être illustré. Je ne suis plus qu’un pauvre diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa place au soleil. Adieu… » (p. 120).

Cette disparition du colonel Chabert est manifeste à la fin du roman puisque lui-même ne se reconnaît plus dans ce nom qu’il a tant revendiqué. La phrase qu’il prononce devant son épouse « Je ne suis plus qu’un pauvre diable nommé Hyacinthe qui ne demande que sa place au soleil » n’est pas une phrase dite au hasard sous l‘effet du désespoir, mais une vision prophétique de son avenir. Lorsque Derville et Godeschal le retrouvent à deux reprises, il est désigné de la même façon qu’au début de l’histoire : « le vieux soldat, le vieillard… puis un vagabond nommé Hyacinthe ». Lui-même se désigne sous ce prénom d’autrefois : « Pas Chabert ! pas Chabert ! Je me nomme Hyacinthe ». Et il ajoute cette phrase qui révèle son anéantissement : « Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième salle ».

La comtesse est un personnage clé de l’œuvre et le seul personnage féminin. C’est elle qui « tue » Chabert. Sous des dehors enjôleurs et séduisants, elle est froide et calculatrice, et fait preuve d’une habileté et d’une cruauté étonnantes. Elle est la femme « sans cœur ». Pour Balzac, elle est un symbole, à l’image de la société qu’il peint et critique dans cette œuvre.

Elle est avare, aime l’argent : « Elle possède 30 000 livres de rente qui m’appartiennent, et ne veut pas me donner deux liards ».

On apprend assez tard ses origines, à la fin de la seconde partie : lorsqu’elle se confronte avec Chabert, le lecteur découvre qu’elle est une ancienne prostituée : « Je vous ai prise au Palais-Royal… », « Vous étiez chez la… », « Dans ces temps-là chacun prenait sa femme où il voulait… » (p. 109). Elle se nommait alors Rose Chapotel. Grâce au colonel Chabert, qui tombe amoureux d’elle, elle monte aisément dans la société : elle devient l’épouse d’un colonel, comtesse d’Empire. À la « mort » de celui-ci, elle reçoit une pension comme veuve d’un héros de la Grande Armée napoléonienne : « je touche encore aujourd’hui trois mille francs de pension accordée à sa veuve par les Chambres ». Toute sa fortune lui vient donc de son premier mari, le colonel Chabert : « elle me doit sa fortune, son bonheur », dit-il à Derville. Elle a su faire fructifier cette fortune, d’abord toute seule : « Elle avait su tirer un si bon parti de la succession de son mari, qu’après dix-huit mois de veuvage elle possédait environ quarante mille livres de rente » ; puis grâce à un ancien avoué, Delbecq, elle s’enrichit encore : « Il avait triplé les capitaux de sa protectrice, avec d’autant plus de facilité que tous les moyens avaient paru bons à la comtesse afin de rendre promptement sa fortune énorme ». Habile, rusée, elle capitalise ses revenus.

En épousant le comte Ferraud, son amant, elle qui était une « comtesse de l’Empire » devient « comtesse de la Restauration », « une femme comme il faut », et s’adapte ainsi parfaitement aux changements de société qui se sont opérés, la Restauration succédant à l’Empire. En plus de sa fortune, elle dispose désormais d’un nom prestigieux.

La comtesse met tout en œuvre pour émouvoir le colonel et ainsi l’affaiblir. Elle se montre douce, prévenante, et l’un de ses pièges consiste à le faire revenir vers leur passé commun. La scène commence ainsi : « Venez, monsieur, lui dit-elle en lui prenant le bras par un mouvement semblable à ceux qui lui étaient familiers autrefois ». Cette attitude réussit aussitôt : « L’action de la comtesse, l’accent de sa voix redevenue gracieuse, suffirent pour calmer la colère du colonel qui se laissa mener jusqu’à la voiture ». L’emploi de l’expression « se laisser mener » est ici significatif. Dès le début de leur entrevue, ce n’est pas le colonel qui dirige, mais elle. Une fois le colonel pris au piège, revenu vers ses anciennes amours, elle va peu à peu le faire renoncer à lui-même, l’un des premiers points étant de ne plus la considérer comme une épouse mais comme sa fille. Lorsqu’il dit avec amertume : « Les morts ont donc bien tort de revenir ? », elle lui répond : « Oh ! monsieur, non, non ! (…) S’il n’est plus en mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce que je vous dois et puis vous offrir encore toutes les affections d’une fille ». Elle lui fait ainsi perdre progressivement en quelque sorte des morceaux de lui-même jusqu’à l’anéantir complètement : « certes elle voulait l’anéantir socialement ».

Derville est un personnage central du Colonel Chabert et apparaît dans de nombreux romans de La Comédie humaine : il joue un rôle important dans Gobseck (1830), César Birotteau (1837), Une ténébreuse affaire (1841), Le Père Goriot (1835), Splendeurs et misères des courtisanes (1838-1844). Il y joue toujours le rôle d’un avoué intègre. Il est, en effet, avec Chabert, face aux trois autres personnages (le comte et la comtesse Ferraud, Delbecq), le seul personnage honnête et généreux de ce roman. Il est aussi le seul à accueillir, respecter et aider Chabert. Dès le début du roman, il est présenté comme un personnage doué de nombreuses qualités. Il travaille la nuit. Bien qu’il soit

jeune, il a déjà un poste important, puisqu’il est « avoué près le tribunal première instance du département de la Seine », un « célèbre légiste qui, malgré sa jeunesse, passait pour être une de plus fortes têtes du palais ». Il est question de « sa prodigieuse intelligence » et il est présenté comme un travailleur acharné, lorsque le premier clerc, qui accueille Chabert à une heure du matin, lui explique son emploi du temps. Il a aussi des qualités

humaines : sensible, il est frappé par l’aspect de Chabert, sa souffrance manifeste puis choqué par la misère du lieu où il vit. Lorsqu’il le voit accablé, il l’encourage. Attentif au long récit du soldat, Derville sait écouter et il le traite avec politesse et respect.

Un grand nombre de lieux et de personnages sont vus à travers son point de vue : le colonel Chabert, l’endroit où il habite ; il en est de même pour la comtesse Ferraud… c’est lui qui découvre Chabert à la fin à deux reprises et ce sont ses paroles qui servent de conclusion au roman. Ce personnage lucide et intègre, qui connaît l’âme humaine et sait lire en elle, est en effet très proche du romancier et lui sert manifestement de porte-parole.

Comme lui, Balzac a été juriste. Comme lui, il est connu pour travailler la nuit. Le narrateur lui prête aussi sa parole lorsqu’il commente la vie de Chabert, guidant ainsi plus explicitement le lecteur. En voyant le lieu où Chabert vit, Derville souligne le contraste entre les mérites de Chabert et ce que la société, injustement, lui octroie : « l’homme qui a décidé le gain de la bataille d’Eylau serait là ! ». Et il en est de même à la fin, lorsque Derville dit : « Quelle destinée ! sorti de l’hospice… ». Et, comme le romancier, à la fin, il en a trop vu. Le narrateur compare à deux reprises les avoués, les prêtres et les médecins parce que tous trois, comme lui, connaissent tous les maux du monde et cherchent à les soigner. Le constat final est des plus pessimistes et son évolution suit celle de l’histoire du colonel Chabert qui s’achève de façon tragique. Ceux-ci portent « des robes noires », dit Derville, « peut-être parce qu’ils portent le deuil de toutes les vertus, de toutes les illusions ». Ce deuil est aussi celui de Balzac qui dénonce dans La Comédie humaine les travers des hommes et du monde dans lequel ils vivent.

Ce que Balzac tente de faire en écrivant, Derville tente de le faire en exerçant son métier : faire régner la justice, protéger les faibles et les bons. Le rôle de l’écrivain est en effet plusieurs fois rappelé, soit implicitement, soit explicitement.Pendant la description de l’antichambre du Greffe, le narrateur évoque plusieurs fois les écrivains à qui il reproche l’aveuglement ou la lâcheté : « L’antichambre du greffe offrait alors un de ces spectacles que malheureusement ni les législateurs… ni les écrivains ne viennent étudier ». Le dégoût de Derville à la fin est de toute évidence celui de Balzac qui, comme lui, en a trop vu.En concluant : « toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité », il plaide pour la vraisemblance romanesque et propose implicitement une réflexion sur la différence entre le vrai et le vraisemblable (ou semblable au vrai).

Le personnage du comte Ferraud est présenté dans l’analyse que Derville fait de la situation des deux époux avant de se rendre chez la comtesse. Le comte est ce qu’on appelle un personnage in absentia : il fait en effet partie des personnages du roman puisqu’il est un élément de l’intrigue mais il n’apparaît pas dans le roman.C’est un aristocrate qui a émigré pendant la terreur et qui est resté fidèle aux Bourbons. En épousant la « veuve » du colonel Chabert, il a pu restaurer sa fortune. Habité par une « ambition dévorante », il trouve que « sa fortune politique » n’est pas assez « rapide ». Il est « conseiller d’Etat,

directeur général » mais désire davantage. Ayant « conçu quelques regrets de son mariage », il serait prêt à répudier son épouse pour s’assurer une position plus avantageuse. Il pourrait devenir pair de France en épousant l’héritière d’un pair de France. Le comte Ferraud fait donc partie des figures cupides et opportunistes du roman, qui représentent un type social décadent de la Restauration.Ainsi, ce personnage est un élément essentiel de l’intrigue car il fait partie des préoccupations majeures de son épouse. Entre lui et le colonel Chabert, elle a depuis longtemps choisi. Le sort du colonel est fortement lié à l’existence du comte Ferraud.

Delbecq, un anti-Derville

Delbecq n’est ni un personnage très important ni très présent. Delbecq est « un ancien avoué ruiné », très doué pour les affaires comme le montrent les expressions : « homme plus qu’habile », « rusé praticien » ; excellent connaisseur « des ressources de la chicane » : il veut utiliser Ferraud de façon à pouvoir, grâce à lui, devenir président d’un tribunal dans une grande ville ; il pourrait alors faire un bon mariage et « conquérir plus tard une haute position dans la carrière politique en devenant député ». Il devient complice de toutes les intrigues malhonnêtes de la comtesse pour s’enrichir.

Delbecq réapparaît à la fin, à Groslay, la comtesse lui ayant demandé de venir. Il est alors assez habile pour avoir « su gagner la confiance du vieux militaire ». Diabolique jusqu’à la fin, il conseille à Chabert de faire chanter la comtesse. Cependant, pour bien montrer à quel point cette société est injuste, la fin du roman, qui décrit la chute de Chabert, montre la lettre calomnieuse de Delbecq et mentionne en même temps qu’il a obtenu le poste qu’il briguait : celui de président du Tribunal de première instance dans une ville importante de province.

 

Fin du roman :

 

- Quelle destinée ! s’écria Derville. Sorti de l’hospice des Enfants trouvés, il revient mourir à l’hospice de la Vieillesse, après avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir l’Égypte et l’Europe. Savez-vous, mon cher, reprit Derville après une pause, qu’il existe dans notre société trois hommes, le Prêtre, le Médecin et l’Homme de justice, qui ne peuvent pas estimer le monde ? Ils ont des robes noires, peut-être parce qu’ils portent le deuil de toutes les vertus, de toutes les illusions. Le plus malheureux des trois est l’avoué. Quand l’homme vient trouver le prêtre, il arrive poussé par le repentir, par le remords, par des croyances qui le rendent intéressant, qui le grandissent, et consolent l’âme du médiateur, dont la tache ne va pas sans une sorte de jouissance : il purifie, il répare, et réconcilie. Mais, nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos études sont des égouts qu’on ne peut pas curer. Combien de choses n’ai-je pas apprises en exerçant ma charge ! J’ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni maille, abandonné par deux filles auxquelles il avait donné quarante mille livres de rente ! J’ai vu brûler des testaments ; j’ai vu des mères dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant de l’amour qu’elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant. J’ai vu des femmes donnant à l’enfant d’un premier lit des goûts qui devaient amener sa mort, afin d’enrichir l’enfant de l’amour. Je ne puis vous dire tout ce que j’ai vu, car j’ai vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité. Vous allez connaître ces jolies choses-là, vous ; moi, je vais vivre à la campagne avec ma femme, Paris me fait horreur.

 

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