Les lieux , réels et imaginaires dans Un roi sans divertissement

12 06 2017
A l’origine, la géographie du roman deGiono est ancrée dans le réel mais prend très vite une dimension symbolique (la description des lieux se fait par le vocabulaire du haut ou du bas, ou des mythes religieux).
Les lieux sont nommés dès l’incipit. Ces lieux existent.
Le Trièves, cette province des Alpes françaises qui s’étend à l’ubac de la ligne de crêtes où passe le col de la Croix-Haute, bordée à l’Ouest par les escarpements du Vercors et à l’Est par ceux du Dévoluy, est le cadre de plusieurs romans ou épisodes de romans et essais de Giono : Un roi sans divertissement, Batailles dans la montagne, les Vraies richesses, Triomphe de la vie, le Hussard sur le toit. C’est une région que Giono connaît bien pour y avoir séjourné à plusieurs reprises au cours de vacances en famille. Le village non nommé où se déroulent les principaux épisodes de Un roi sans divertissement peut être identifié à Lalley, au pied du col de la Croix-Haute, village proche de la montagne du Jocou (le Jocond du roman).
Pour qui traverse aujourd’hui le Trièves, surtout en été, cette région paraît aimable, riante et et facile d’accès. Il n’en était sans doute pas de même vers 1835, surtout l’hiver. Giono nous décrit un pays relativement isolé dont les habitants n’ont guère de contacts avec le monde extérieur ni même d’un village à l’autre. Les distances paraissaient bien plus grandes qu’aujourd’hui, les routes, quand elles existaient, étaient difficiles, favorisant le repli sur la communauté villageoise. Personne, par exemple, dans le village où ont lieu les meurtres, ne semble jamais se rendre à Chichilianne,  le village où vit M.V.,  distant pourtant  de quelques kilomètres seulement. L’hiver accentue cet isolement, avec la fermeture des cols : le début du roman nous dit qu’il en était encore ainsi dans les années 40 du XXe siècle. De telles conditions donnent la possibilité au romancier d’imprégner son récit d’une atmosphère particulière et de lui assurer une forte unité de lieu : tout cela est très sensible à la lecture.
Plusieurs localités des proches environs du village sont évoquées : Avers, Saint-Baudille (où se trouve le château de Madame Tim), Clelles, Mens, Chichilianne. Sont cités et décrits plus ou moins longuement divers sites des montagnes environnantes : le Jocond (le Jocou des cartes) à l’Ouest du col de la Croix-Haute, le col de Menée (entre Trièves et Diois), le col de la Croix, les sommets du Dévoluy à l’Est (Obiou, Grand Ferrand) et du Vercors à l’Ouest (Grand Veymont). Des montagnes plus lointaines, le Taillefer, les monts du Diois sont plus rapidement évoqués mais n’en ont pas moins une importance pour la signification du roman. Pour l’essentiel, les lieux du récit tiennent dans un cercle d’une petite vingtaine  de kilomètres de rayon.
Deux épisodes importants sont cependant situés hors du Trièves : la visite chez la « brodeuse », dans un village non nommé des montagnes du Diois, à l’Ouest du col de Menée, et l’expédition de Grenoble, où se rend Langlois, accompagné de Saucisse, pour y trouver une femme. C’est de Grenoble aussi que monte le procureur du roi.
Un sort particulier est fait à certains lieux plus précis, liés à des épisodes importants : quelques maisons du village pendant les périodes d’hiver où des habitants disparaissent, l’itinéraire de forêts et d’alpages que suit M.V. pour rejoindre Chichilianne, le « fond de Chalamont » où se déploie la chasse au loup, la salle où la « brodeuse » reçoit ses trois visiteurs, quelques pièces du château de Saint-Baudille…
En dépit de cet ancrage régional explicite, il serait vain de tenter de reconstituer une topographie du roman strictement fidèle à la topographie réelle. Dans ce roman comme dans tous les autres,  Giono plie les données du réel géographique et historique aux nécessités de la fiction. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles le village où se déroule l’essentiel de l’action n’est pas formellement identifié à Lalley, que sa situation géographique désigne comme modèle principal. mais le village du roman est sans aucun doute le produit d’une synthèse de souvenirs liés à plusieurs villages et retravaillés par l’imagination, comme d’ailleurs tous les autres lieux du récit,  comme le village de la « brodeuse » ou le « fond de Chalamont », qui, lui, semble n’avoir aucun référent géographique précis ).
Dans Noé (1947) Giono a raconté comment étaient nés pour lui les personnages et les décors de Un roi sans divertissement : la vision qu’il en a eue alors interfère avec le décor réel de son cabinet de travail à  Manosque, en un fascinant va-et-vient entre réel et  imaginaire.
Le romancier ménage une savante circulation de ses personnages entre espaces clos et espaces ouverts, favorisant des contrastes et des changements d’atmosphère qui contribuent grandement au charme du récit, à son pouvoir d’évocation, à sa poésie. Les espaces clos apparaissent en général comme des lieux de refuge et de protection : intérieur des maisons du village, où l’on se protège, en se serrant, du froid et de la peur ; écuries voûtées évoquant « l’englobement des voûtes des cavernes, où, dans la chaleur et l’odeur des bêtes, on se sent à l’abri des « menaces éternelles » ; salle obscure aux fenêtres grillées, où la « brodeuse » vit, quasi recluse, dans une bâtisse isolée, reste d’un ancien couvent, où elle préserve ses secrets pour tenter d’échapper à la cruauté humaine ; salle du Café de la Route, dans la chaleur de laquelle, par une nuit d’hiver, Langlois, Saucisse et Madame Tim délibèrent du projet de mariage.
Il arrive que la nature fonctionne, elle aussi, comme un espace clos, comme lorsque la brume et la neige rapetissent la quantité d’espace visible autour des habitations, semblant anéantir le monde autour d’elles, ou comme dans la scène de la chasse au loup, lorsque le fond de Chalamont se referme, comme un piège et comme un théâtre, sur le loup acculé contre la muraille de la montagne — huis-clos tragique où se révèle la vérité des âmes et de la vie.
Cependant la nature offre plutôt des espaces ouverts jusqu’à l’infini. C’est ainsi qu’au printemps, sur le village, s’ouvre  » un beau ciel couleur de gentiane, de jour en jour plus propre, de joue en jour plus lisse, englobant de plus en plus des villages, des pentes de montagnes, des enchevêtrements de crêtes et de cimes « . Du sommet de l’Archat, M.V. contemple  » ces étendues immenses qu’on domine, qui vont jusqu’au col du Négron, jusqu’au Rousset, jusqu’aux lointains inimaginables : le vaste monde !  » .
C’est pourquoi certains personnages du roman choisissent pour y habiter des lieux élevés, d’où l’on découvre de vastes perspectives.  La fenêtre de la « brodeuse » s’ouvre sur un paysage dont les contours se diluent dans les lointains. Des terrasses de Saint-Baudille, Madame Tim peut contempler  » le déroulement de plus de cent lieues de montagnes de perles dressées sur d’immenses tapis de blés roses  » . Pour construire son bongalove , Langlois a choisi une aire dégagée  » qui domine de haut l’entrelacement des vallées basses « . Pour certaines âmes, les maisons des hommes ne sont habitables qu’en position dominante et que si leurs fenêtres ouvrent sur l’infini. Thème stendhalien s’il en est, comme le montre la lecture de La Chartreuse de Parme, roman que Stendhal admirait tout particulièrement.

Espaces clos, espaces ouverts

Les espaces clos apparaissent en général comme des lieux de refuge et de protection : intérieur des maisons du village, où l’on se protège, en se serrant, du froid et de la peur; écuries voûtées évoquant « l’englobement des voûtes des cavernes », où, dans la chaleur et l’odeur des bêtes, on se sent à l’abri des « menaces éternelles »; salle obscure aux fenêtres grillées, où la « brodeuse » vit, quasi-recluse, dans une bâtisse isolée, reste d’un ancien couvent, où elle tente d’échapper à la méchanceté humaine; salle du Café de la Route, dans la chaleur de laquelle, par une nuit d’hiver, Langlois, Saucisse et Mme Tim délibèrent du projet de mariage.

Il arrive que la nature fonctionne, elle aussi, comme un espace clos, comme lorsque la brume et la neige rapetissent la quantité d’espace visible autour des habitations, semblant anéantir le monde autour d’elles, ou comme dans la scène de la chasse au loup, lorsque le fond de Chalamont se referme comme un piège sur le loup qui se retrouve acculé contre la muraille de la montagne — huis-clos tragique où se révèle la vérité des âmes et de la vie.

Cependant la nature offre plutôt des espaces ouverts jusqu’à l’infini. C’est ainsi qu’au printemps, sur le village, s’ouvre « un beau ciel couleur de gentiane, de jour en jour plus propre, de jour en jour plus lisse, englobant de plus en plus des villages, des pentes de montagnes, des enchevêtrements de crêtes et de cimes ». Du sommet de l’Archat, M. V. contemple « ces étendues immenses qu’on domine, qui vont jusqu’au col du Négron, jusqu’au Rousset, jusqu’aux lointains inimaginables : le vaste monde ! ».

C’est pourquoi certains personnages du roman choisissent pour y habiter des lieux élevés, d’où l’on découvre de vastes perspectives : c’est le cas de la « brodeuse », dont la fenêtre s’ouvre sur un paysage dont les contours se diluent dans les lointains; de Mme Tim qui, des terrasses de Saint-Baudille, peut contempler « le déroulement de plus de cent lieues de montagnes de perles dressées sur d’immenses tapis de blés roses »; et bien sûr de Langlois, qui a choisi, pour y construire son bongalove, une aire dégagée « qui domine de haut l’entrelacement des vallées basses ». Tout se passe comme si, pour certaines âmes du moins, les maisons des hommes ne sont habitables qu’en position dominante et que si leurs fenêtres ouvrent sur l’infini. Thème stendhalien, s’il en est, comme on le voit en lisant La Chartreuse de Parme, roman que Giono admirait tout particulièrement.




Des résumés des oeuvres au programme…

5 06 2017

Merci Clémence !




Mise en scène d’Incendies

23 05 2017

 




Entraînement à l’écrit

21 05 2017

PONDICHÉRY
SÉRIES ES / S

 

Objet d’étude : La question de l’homme dans les genres de l’argumentation du XVIe siècle à nos jours.
Corpus :
Texte A : Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655), L’Autre Monde : les États et Empires de la Lune, ~1650.
Texte B : Nicolas Boileau (1636-1711), Art poétique, chant III, vers 373-390, 1674.
Texte C : Émile Zola (1840-1902), Lettre à la jeunesse, 1897.
Texte D : André Gide (1869-1951), Journal, 26 décembre 1921.

 

Texte A : Savinien Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde : les États et Empires de la Lune, (~1650).

[Le narrateur-auteur raconte, dans son livre, le voyage qu’il fait dans la Lune. Conduit par un être qu’il appelle son « démon », c’est-à-dire son guide – sans aucune nuance maléfique ici -, il découvre un monde inconnu aux mœurs bien étonnantes pour un « terrien ». Un soir, ils sont invités à dîner avec deux professeurs dans une famille de Sélénites (habitants de la Lune).]

  Les deux professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt; nous fûmes tous quatre ensemble dans le cabinet du souper où nous trouvâmes ce jeune garçon dont il1 m’avait parlé qui mangeait déjà. Ils lui firent de grandes saluades, et le traitèrent d’un respect aussi profond que d’esclave à seigneur; j’en demandai la cause à mon démon, qui me répondit que c’était à cause de son âge, parce qu’en ce monde-là les vieux rendaient toute sorte d’honneur et de déférence aux jeunes; bien plus, que les pères obéissaient à leurs enfants aussitôt que, par l’avis du Sénat des philosophes, ils avaient atteint l’usage de raison.   « Vous vous étonnez, continua-t-il, d’une coutume si contraire à celle de votre pays ? elle ne répugne point toutefois à la droite raison; car en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en force d’imaginer, de juger et d’exécuter, n’est-il pas plus capable de gouverner une famille qu’un infirme sexagénaire ? Ce pauvre hébété dont la neige de soixante hivers a glacé l’imagination se conduit sur l’exemple des heureux succès et cependant c’est la Fortune qui les a rendus tels contre toutes les règles et toute l’économie de la prudence humaine. […] Pour ce qui est d’exécuter, je ferais tort à votre esprit de m’efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que la jeunesse seule est propre à l’action; et si vous n’en êtes pas tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez un homme courageux, n’est-ce pas à cause qu’il vous peut venger de vos ennemis ou de vos oppresseurs ? Pourquoi donc le considérez-vous encore, si ce n’est par habitude, quand un bataillon de septante janviers2 a gelé son sang et tué de froid tous les nobles enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées pour la justice ? Lorsque vous déférez3 au fort, n’est-ce pas afin qu’il vous soit obligé4 d’une victoire que vous ne lui sauriez disputer ? Pourquoi donc vous soumettre à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits, et sucé la moelle de ses os ? Si vous adoriez une femme, n’était-ce pas à cause de sa beauté ? pourquoi donc continuer vos génuflexions après que la vieillesse en a fait un fantôme à menacer les vivants de la mort ? Enfin lorsque vous honoriez un homme spirituel, c’était à cause que par la vivacité de son génie il pénétrait une affaire mêlée5 et la débrouillait, qu’il défrayait6 par son bien-dire l’assemblée du plus haut carat7, qu’il digérait les sciences d’une seule pensée et que jamais une belle âme ne forma de plus violents désirs que pour lui ressembler. Et cependant vous lui continuez vos hommages, quand ses organes usés rendent sa tête imbécile et pesante, et lorsqu’en compagnie il ressemble plutôt par son silence la statue8 d’un dieu foyer qu’un homme capable de raison. Concluez par là, mon fils, qu’il vaut mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles que les vieillards.

1. Il : le « démon» qui accompagne le narrateur.
2. Un bataillon de septante janviers : soixante-dix ans.
3. Vous déférez : vous obéissez.
4. Obligé : reconnaissant.
5. Il pénétrait une affaire mêlée : il comprenait une affaire compliquée.
6. Il défrayait : il distrayait.
7. Assemblée du plus haut carat : assemblée d’élite.
8. Il ressemble [ … ] la statue : tournure grammaticale du XVllème siècle pour « il ressemble à la statue ».

 

Texte B : Nicolas Boileau, Art poétique, chant III, vers 373-390, 1674.

  [Dans son Art poétique, Boileau donne des conseils à ceux qui souhaitent écrire des œuvres littéraires. Le livre III est plus particulièrement adressé aux auteurs de pièces de théâtre.]

    Le Temps, qui change tout, change aussi nos humeurs.
Chaque Âge a ses plaisirs, son esprit, et ses mœurs.
Un jeune homme toujours bouillant dans ses caprices
Est prompt à recevoir l’impression des vices;
Est vain dans ses discours, volage1 en ses désirs,
Rétif2 à la censure, et fou dans les plaisirs.
L’Âge viril plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des Grands, s’intrigue, se ménage,
Contre les coups du sort songe à se maintenir,
Et loin dans le présent regarde l’avenir.
La Vieillesse chagrine incessamment amasse,
Garde, non pas pour soi, les trésors qu’elle entasse,
Marche en tous ses desseins d’un pas lent et glacé,
Toujours plaint le présent, et vante le passé,
Inhabile aux plaisirs dont la Jeunesse abuse,
Blâme en eux3 les douceurs, que l’âge lui refuse.
Ne faites point parler vos Acteurs au hasard,
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.

1. Volage : inconstant, changeant.
2. Rétif : qui résiste.
3. En eux : chez les jeunes gens.

Texte C : Émile Zola, Lettre à la jeunesse, 1897.

[Engagé dans le combat pour la démonstration de l’innocence du capitaine Dreyfus, Émile Zola est bouleversé de voir des jeunes gens parmi les manifestants qui insultent avec violence Dreyfus et ses défenseurs. En réaction, l’écrivain publie le 14 décembre 1897 la Lettre à la jeunesse dont voici les derniers paragraphes.]

  Jeunesse, jeunesse ! souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n’es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c’est que de se réveiller chaque matin avec la botte d’un maître sur la poitrine, tu ne t’es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d’acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l’intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.
Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné1, sans croire insulter les juges. N’est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?
Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu’un innocent subit une peine effroyable, et que notre cœur révolté s’en brise d’angoisse. Que l’on admette un seul instant l’erreur possible, en face d’un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les garde-chiourmes2 restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés ! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s’il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n’est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse, et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l’idéale justice ? Et n’es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd’hui ta besogne de généreuse folie ?

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?
— Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

1. L’innocence possible d’un condamné : le capitaine Dreyfus fut condamné injustement au bagne pour espionnage en 1894.
2. Garde-chiourmes : gardiens de bagnards ou de prisonniers.

Texte D : André Gide, Journal, 26 décembre 1921.

  On a dit que je cours après ma jeunesse. C’est vrai. Et pas seulement après la mienne. Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. Je crois que, loin de chercher à l’instruire, c’est d’elle que nous, les aînés, devons chercher l’instruction. Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer; notre rôle est d’aider à cette délivrance. Je crois que ce que l’on appelle « expérience » n’est souvent que de la fatigue inavouée, de la résignation, du déboire. Je crois vraie, tragiquement vraie, cette phrase d’Alfred de Vigny, souvent citée, qui paraît simple seulement lorsqu’on la cite sans la comprendre : « Une belle vie, c’est une pensée de la jeunesse réalisée dans l’âge mûr. » Peu m’importe du reste que Vigny lui-même n’y ait peut-être point vu toute la signification que j’y mets; cette phrase, je la fais mienne.
  Il est bien peu de mes contemporains qui soient restés fidèles à leur jeunesse. Ils ont presque tous transigé. C’est ce qu’ils appellent « se laisser instruire par la vie ». La vérité qui était en eux, ils l’ont reniée. Les vérités d’emprunt sont celles à quoi l’on se cramponne le plus fortement, et d’autant plus qu’elles demeurent étrangères à notre être intime. Il faut beaucoup plus de précaution pour délivrer son propre message, beaucoup plus de hardiesse et de prudence, que pour donner son adhésion et ajouter sa voix à un parti déjà constitué. De là cette accusation d’indécision, d’incertitude, que certains me jettent à la tête, précisément parce que j’ai cru que c’est à soi-même surtout qu’il importe de rester fidèle.

 

I – Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment les auteurs mettent-ils en évidence les caractéristiques qu’ils attribuent à la jeunesse ?

II – Travail d’écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez l’extrait de la Lettre à la jeunesse d’Émile Zola (texte C).
  • Dissertation
    Dans quelle mesure la littérature peut-elle conduire une génération à agir ? Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés et sur vos lectures personnelles. Vous pourrez avoir recours à tous les genres de l’argumentation.
  • Invention
    Le journal du lycée propose une tribune ouverte à partir de l’affirmation présente dans le texte de Cyrano de Bergerac : « la jeunesse seule est propre à l’action ».
    Vous rédigerez un article rendant compte de la réflexion que vous inspire ce point de vue. Votre texte comportera au moins une soixantaine de lignes.
    Vous ne signerez pas votre article.



Votre liste de bac

16 05 2017

liste bac ES1 version définitive




Vos plans du 15 mai

15 05 2017



Devoir commun de 4 heures le mardi 2 mai

6 04 2017

Dissertation2

Le sujet :

Texte A – Victor Hugo : « Fonction du poète », Les Rayons et les …

Textes :

Texte A – Victor Hugo : « Fonction du poète », Les Rayons et les Ombres (1840)

Texte B – Théophile Gautier : « Le poète et la foule » in España (1845)

Texte C – Charles Baudelaire : « Théophile Gautier », L’Art romantique (1857)

Annexe – Paul Eluard : L’Évidence poétique (1939).

Texte A – Victor Hugo : « Fonction du poète », Les Rayons et les Ombres (1840)

Dieu le veut, dans les temps contraires,

Chacun travaille et chacun sert.

Malheur à qui dit à ses frères :

Je retourne dans le désert !

Malheur à qui prend ses sandales

Quand les haines et les scandales

Tourmentent le peuple agité !

Honte au penseur qui se mutile

Et s’en va, chanteur inutile,

Par la porte de la cité !

Le poète en des jours impies (1)

Vient préparer des jours meilleurs.

II est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,

Comme une torche qu’il secoue,

Faire flamboyer l’avenir !

II voit, quand les peuples végètent !

Ses rêves, toujours pleins d’amour,

Sont faits des ombres que lui jettent

Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu’importe ! Il pense.

Plus d’une âme inscrit en silence

Ce que la foule n’entend pas.

II plaint ses contempteurs (2) frivoles;

Et maint faux sage à ses paroles

Rit tout haut et songe tout bas !

1. impies : irréligieux, qui ne respectent ou offensent la religion.

2. contempteurs : ceux qui le méprisent.

Texte B – Théophile Gautier : « Le poète et la foule » in España (1845)

La plaine, un jour, disait à la montagne oisive :

« Rien ne vient sur ton front des* vents toujours battu. »

Au poète, courbé sur sa lyre pensive,

La foule aussi disait : « Rêveur, à quoi sers-tu ? »

La montagne en courroux répondit à la plaine :

« C’est moi qui fais germer les moissons sur ton sol;

Du midi dévorant je tempère l’haleine;

J’arrête dans les cieux les nuages au vol !

« Je pétris de mes doigts la neige en avalanches;

Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers,

Et je verse, du bout de mes mamelles blanches,

En longs filets d’argent, les fleuves nourriciers. »

Le poète, à son tour, répondit à la foule :

« Laissez mon pâle front s’appuyer sur ma main.

N’ai-je pas de mon flanc, d’où mon âme s’écoule,

Fait jaillir une source où boit le genre humain ? »

* « des » = par les.

Texte C – Charles Baudelaire : « Théophile Gautier », L’Art romantique (1857)

Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu’elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d’utile… La Poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’Elle-même; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème.

Annexe – Paul Eluard : L’Évidence poétique (1939).

Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges blanches de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d’invoquer, mais d’inspirer. Tant de poèmes d’amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants.

On rêve sur un poème comme on rêve sur un être. La compréhension, comme le désir, comme la haine, est faite de rapports entre la chose à comprendre et les autres, comprises ou incomprises.

C’est l’espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé, pour le poète, l’action de son imagination. Qu’il formule cet espoir ou ce désespoir et ses rapports avec le monde changeront immédiatement. Tout est au poète objet à sensations et, par conséquent, à sentiments. Tout le concret devient alors l’aliment de son imagination et l’espoir, le désespoir passent, avec les sensations et les sentiments, au concret.

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d’abord à la question suivante : (4 points)

En confrontant les trois textes du corpus (textes A, B, C), vous direz quelles sont les deux conceptions de la poésie qui s’opposent.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (16 points)

Commentaire :

Vous ferez un commentaire du poème de Victor Hugo (texte A).

Dissertation :

« La poésie […] n’a pas d’autre but qu’ Elle-même », écrit Baudelaire (texte C). En prenant appui sur les textes du corpus, sur les poèmes que vous avez lus et étudiés et sur votre culture personnelle, vous vous interrogerez sur cette déclaration et vous vous demanderez si elle correspond à votre définition de la poésie.

Invention :

A l’occasion de la manifestation culturelle du Printemps des Poètes, les organisateurs vous confient la rédaction d’un discours dans lequel vous défendrez votre goût pour la lecture (et peut-être l’écriture) de la poésie, dans une société où elle n’est pas particulièrement à l’honneur.

Votre discours ne comprendra pas moins de deux pages.

Correction :

  • question sur le corpus :

copies_corpus_1ES2

commentaire_1ES2

Fonction du poète, Victor Hugo | commentaire composé

Fonction du poète, Victor Hugo | commentaire composé

Victor Hugo : La Fonction du poète – Bacfrancais.com

  • dissertation :

dissertation_1ES1

  • écrit d’invention :

invention_es2

Défense de la poésie – Accueil

Des sujets d’entraînement :

sujet-bac-poesie-generales.pdf sujet-bac-poesie-generales-1.pdf

sujet-bac-poesie-generales-3.pdf sujet-bac-poesie-generales-2.pdf

sujet-bac-poesie-toutes-series-calligramme.pdf sujet-bac-poesie-toutes-series-calligramme.pdf

Des copies d’élèves :

copies_bac_blanc_1ES

Un corrigé complet :

corrige-devoir-commun-poesie-mars-2013

Les registres littéraires :




BIRAM DAH ABEID

17 03 2017

Le texte lu par Astrid :

Monsieur Biram Dah Abeid,
Je parle au nom de la 1ère ES1 de ce lycée.
Nous tenions tout d’abord à vous remercier de votre venue dans notre établissement.
Lorsque nous avons appris votre venue, nous avons fait de multiples recherches, sur vous et votre combat. Nous avons été surpris de constater que l’esclavage existait encore à notre époque, et dans le monde entier.
C’est après cette étonnante découverte que nous avons décidé de nous réunir et de vous dire à quel point votre combat nous a touchés.
Nous tenions tout d’abord à vous dire que nous étions impressionnés par votre courage et cette fermeté à faire entendre vos idées. C’est grâce à des gens comme vous, qui ont de la volonté à se faire entendre, que le monde pourra continuer d’évoluer. Vous êtes une preuve vivante que l’humanité existe encore et que c’est en s’entraidant et en se battant pour les autres que l’on fait bouger les choses.
Bien évidemment, nous vous soutenons dans votre démarche et que nous ferons le maximum pour faire connaître votre cause autour de nous.
Les élèves de 1ES1

Une intervention de BIRAM DAH ABEID sur l’esclavage moderne, est prévue

mardi 28 mars 2017, de 14h00 à 15h30 en salle polyvalente 

 conférence sur l’esclavage moderne et le combat mené pour abolir l’esclavage en Mauritanie (environ 3/4h)

échanges avec les élèves (3/4h)

Biram Dah Abeid est un militant Mauritanien des droits de l’homme, figure emblématique de la lutte contre l’esclavage.

En 2008, il fonde l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA). Emprisonné à plusieurs reprises, il a reçu en 2013 le prix des droits de l’homme des Nations unies. Le militant obtient 8,67 % des suffrages lors du 1er tour de l’élection présidentielle mauritanienne de 2014.

Biographie

Biram Dah Abeid fait partie de la caste des Haratins, des Maures noirs descendants d’esclaves. Son père a été affranchi par le maître de sa grand-mère est né libre1. Biram Dah Abeid est le premier enfant de sa famille à être scolarisé. Il intègre l’université, où il étudie le droit et l’histoire. Il consacre sa thèse à l’esclavage, une pratique interdite, sans peine assortie, depuis 1981 et à plusieurs reprises depuis lors2 en Mauritanie mais toujours répandue dans le pays3. Après ses études, il commence à militer au sein de l’ONG antiesclavagiste SOS Esclaves4.

En 2008, il fonde l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA-Mauritanie), qu’il définit comme « une organisation de lutte populaire »4, et dont il est le président5. Il est condamné à une peine de prison puis gracié en février 2011 par le président Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz5,6. En avril 2012, durant une manifestation se déroulant à Nouakchott, il brule des textes de droit de l’école malikite, l’une des écoles du droit musulman qui selon lui encourage la pratique de l’esclavage. Il est emprisonné avec d’autres militants de l’IRA et accusé de porter atteinte à la sûreté de l’État. L’ONG présente ses excuses pour l’incident, qui choque l’opinion et la presse du pays5,7. Après plusieurs mois de détention préventive et l’annulation de leur procès pour vice de forme par la cour criminelle de Nouakchott, Biram Dah Abeid et ses codétenus sont libérés en septembre 20128.

Discours de Biram Dah Abeid à Bordeaux, le 4 février 2017, à l’occasion de la remise du prix Mémoires partagée par l’association internationale Mémoires et Partages.

En 2013, Biram Dah Abeid reçoit le Front Line award for Human Rights Defenders at Risk de l’ONG irlandaise Front Line Defenders1 et fait partie des six lauréats du prix des droits de l’homme, décerné tous les cinq ans par l’Organisation des Nations unies à des personnes ou associations ayant œuvré pour la défense des droits de l’homme9,10. Biram Dah Abeid se présente à l’élection présidentielle mauritanienne de 2014. Au 1er tour, il se classe second et obtient 8,6 % des suffrages. Le président sortant est réélu avec 81 % des voix dans des élections boycottées par la Coordination de l’Opposition Démocratique. En novembre 2014, le militant est de nouveau arrêté, avec neuf autres membres de l’IRA, après avoir pris part à une caravane contre l’esclavage. Il est condamné le 15 janvier 2015 à une peine de 2 ans de prison ferme pour « appartenance à une organisation non reconnue, rassemblement non autorisé, appel à rassemblement non autorisé et violence contre la force publique »11. Le 13 août 2015, une loi pénalisant l’esclavage entre enfin en vigueur en Mauritanie12, la pratique reste malgré tout répandue dans le pays. Ils seraient 150.000 selon l’IRA en 201413.

Prix et récompenses

2013 – Front Line award for Human Rights Defenders at Risk remis par l’ONG irlandaise Front Line Defenders.

2013 – Prix des droits de l’homme remis par l’ONU.

2017 – Prix Mémoires partagées14, remis par l’association international Mémoires et Partages.

Références

  1. a et b Angélique Mounier-Kuhn, « L’esclavage, une survivance tenace » [archive], Le Temps,‎ 29 mai 2013
  2. « En Mauritanie, les filles esclaves de 9 ans sont violées par le maître, ses fils, son chauffeur ou son hôte de passage » [archive], Dorian de Meuûs, La Libre Belgique, 25 février 2017
  3. Jean-Baptiste Naudet, « Esclavage : le Spartacus mauritanien », L’Obs, no 2613,‎ 4 décembre 2014, p. 58 à 63 (ISSN 0029-4713, lire en ligne [archive])
  4. a et b « Il lutte contre la justification religieuse de ce crime: il est passible de la peine de mort » [archive], La Libre Belgique,‎ 10 juin 2013
  5. a, b et c Christophe Châtelot, « En Mauritanie, les autorités campent dans le déni de l’esclavage » [archive], Le Monde,‎ 24 mai 2012
  6. (en) Christophe Châtelot, « Anti-slavery campaigner arrested in Mauritania » [archive], The Guardian Weekly,‎ 4 janvier 2011
  7. (en) Tom Little, « Mauritanian activist sparks religious storm » [archive], BBC News,‎ 31 mai 2012
  8. Justine Spiegel, « Lutte contre l’esclavage en Mauritanie : Biram Ould Abeid sort de prison, le Coran à la main » [archive], Jeune Afrique,‎ 4 septembre 2012
  9. (en) Tisha Lewis, « Human rights prize winner visits Chicago » [archive], Fox Broadcasting Company,‎ 8 décembre 2013
  10. (en) « Pakistani activist Malala Yousafzai among winners of 2013 UN human rights prize » [archive], UN News Center,‎ 5 décembre 2013
  11. « Mauritanie : Dah Ould Abeid et 2 autres militants anti-esclavagistes condamnés à 2 ans de prison » [archive], sur Jeune Afrique,‎ 15 janvier 2015
  12. « Mauritanie : une experte de l’ONU salue l’adoption d’une nouvelle loi contre l’esclavage » [archive], sur www.un.org,‎ 21 août 2015 (consulté le 21 août 2015)
  13. Damien Roustel, « Mauritanie : ces Spartacus qui gênent le pouvoir » [archive], L’Humanité,‎ 31 décembre 2014
  14. (fr) « FRANCE – Biram DAH ABEID reçoit le Prix « Mémoires Partagées » – Courrier des Afriques » [archive], sur www.courrierdesafriques.net (consulté le 12 février 2017)



La liste de bac

13 03 2017

liste bac ES1




Sujet du bac blanc écrit

2 03 2017

corrigé_bac_blanc

Texte A – Molière, Le Bourgeois gentilhomme , 1670 (II,4)
Texte B – E. Ionesco : La Leçon, 1951 (extrait)
Texte C – G. Feydeau : On purge bébé, 1910 (extrait).

Texte A – Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, Acte II, scène 4, 1670.

Monsieur Jourdain est un bourgeois enrichi qui rêve d’imiter la noblesse de la cour du roi. Il prend toutes sortes de leçons.

MAITRE DE PHILOSOPHIE. – Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?
MONSIEUR JOURDAIN. – Apprenez-moi l’orthographe.
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – Très volontiers.
MONSIEUR JOURDAIN. – Après, vous m’apprendrez l’almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n’y en a point.
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l’ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j’ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les différentes articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, U.
MONSIEUR JOURDAIN. – J’entends tout cela.
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.
MONSIEUR JOURDAIN. – A, A. Oui.
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut : A, E.
MONSIEUR JOURDAIN. – A, E, A, E. Ma foi ! oui. Ah ! que cela est beau !
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – Et la voix I en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.
MONSIEUR JOURDAIN. – A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.
MONSIEUR JOURDAIN. – O, O. Il n’y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable! I, O, I, O.
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
MONSIEUR JOURDAIN. – O, O, O. Vous avez raison, O. Ah ! la belle chose, que de savoir quelque chose !
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre sans les joindre tout à fait : U.
MONSIEUR JOURDAIN. – U, U. Il n’y a rien de plus véritable : U.
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : d’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que : U.
MONSIEUR JOURDAIN. – U, U. Cela est vrai. Ah ! que n’ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela ?
MAITRE DE PHILOSOPHIE. – Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

Texte B – Eugène Ionesco, La Leçon, 1951.

[Dans La Leçon (1951), Eugène Ionesco met en scène un professeur qui tente d’enseigner son savoir à une jeune élève. Très patient et doux au début, il perd peu à peu son calme.]

LE PROFESSEUR – Toute langue, Mademoiselle, sachez-le, souvenez-vous-en jusqu’à l’heure de votre mort…
L’ELEVE – Oh ! Oui, Monsieur, jusqu’à l’heure de ma mort… Oui, Monsieur…
LE PROFESSEUR – …et ceci est encore un principe fondamental, toute langue n’est en somme qu’un langage, ce qui implique nécessairement qu’elle se compose de sons, ou…
L’ELEVE – Phonèmes…
LE PROFESSEUR – J’allais vous le dire. N’étalez donc pas votre savoir. Ecoutez, plutôt.
L’ELEVE – Bien, Monsieur. Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR – Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour qu’ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d’articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds, tenez, ainsi, vous voyez…
L’ELEVE – Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR – Taisez-vous. Restez assise, n’interrompez pas… Et d’émettre les sons très haut et de toute la force de vos poumons associée à celle de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Euréka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d’un air chaud plus léger que l’air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, ceux-ci s’agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c’est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capables de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls, tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s’écrouler…
L’ELEVE – … dans les oreilles des sourds.
LE PROFESSEUR – C’est ça, mais n’interrompez pas… et dans la pire confusion…Ou par crever comme des ballons. Ainsi donc, Mademoiselle…(L’Elève a soudain l’air de souffrir). Qu’avez-vous donc ?
L’ELEVE – J’ai mal aux dents, Monsieur.
LE PROFESSEUR – Ça n’a pas d’importance. Nous n’allons pas nous arrêter pour si peu de chose. Continuons…
L’ELEVE, qui aura l’air de souffrir de plus en plus. – Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR – J’attire au passage votre attention sur les consonnes qui changent de nature en liaisons. Les f deviennent en ce cas des v, les d des t, les g des k et vice versa, comme dans les exemples que je vous signale : « trois heures, les enfants, le coq au vin, l’âge nouveau, voici la nuit ».
L’ELEVE – J’ai mal aux dents.
LE PROFESSEUR – Continuons.
L’ELEVE – Oui.

Texte C – Georges Feydeau, On purge bébé, 1910.

Rose est femme de ménage chez les Follavoine.

FOLLAVOINE – Au fait, dites donc, vous …!
ROSE – Monsieur ?
FOLLAVOINE – Par hasard, les … les Hébrides1 … ?
ROSE, qui ne comprend pas – Comment ?
FOLLAVOINE – Les Hébrides ? … Vous ne savez pas où c’est ?
ROSE, ahurie – Les Hébrides ?
FOLLAVOINE – Oui.
ROSE – Ah ! non ! … non ! (Comme pour se justifier). C’est pas moi qui range ici ! … C’est Madame.
FOLLAVOINE, se redressant en fermant son dictionnaire sur son index de façon à ne pas perdre la page – Quoi ! quoi, « qui range » ! Les Hébrides ! … des îles ! bougre d’ignare2 ! … de la terre entourée d’eau … vous ne savez pas ce que c’est ?
ROSE, ouvrant de grands yeux – De la terre entourée d’eau ?
FOLLAVOINE – Oui ! de la terre entourée d’eau, comment ça s’appelle ?
ROSE – De la boue ?
FOLLAVOINE, haussant les épaules – Mais non, pas de la boue ! C’est de la boue quand il n’y a pas beaucoup de terre et pas beaucoup d’eau ; mais quand il y a beaucoup de terre et beaucoup d’eau, ça s’appelle des îles !
ROSE, abrutie – Ah ?
FOLLAVOINE – Eh ! bien, les Hébrides, c’est ça ! c’est des îles ! par conséquent, c’est pas dans l’appartement.
ROSE, voulant avoir compris – Ah ! oui ! … c’est dehors !
FOLLAVOINE, haussant les épaules – Naturellement ! … c’est dehors !
ROSE – Ah ! ben, non ! non, je les ai pas vues.
FOLLAVOINE, quittant son bureau et poussant familièrement Rose vers la porte. – Oui, bon, merci, ça va bien !
ROSE, comme pour se justifier. – Y a pas longtemps que je suis à Paris, n’est-ce pas ?
FOLLAVOINE – Oui ! … oui, oui !
ROSE – Et je sors si peu !
FOLLAVOINE – Oui ! ça va bien ! Allez ! … Allez retrouver Madame.
ROSE – Oui, Monsieur ! (Elle sort).
FOLLAVOINE – Elle ne sait rien, cette fille ! rien ! qu’est-ce qu’on lui a appris à l’école ? « C’est pas elle qui a rangé les Hébrides » ! Je te crois, parbleu ! (Se replongeant dans son dictionnaire). « Z’Hébrides … Z’Hébrides … ». C’est extraordinaire ! je trouve zèbre, zébré, zébrure, zébu ! … Mais les Z’Hébrides, pas plus que dans mon œil ! Si ça y était, ce serait entre zébré et zébrure. On ne trouve rien dans ce dictionnaire !

1. Les Hébrides sont des îles situées à l’ouest de l’Ecosse.
2. Bougre d’ignare : ignorante.

I – APRÈS AVOIR PRIS CONNAISSANCE DE L’ENSEMBLE DES TEXTES, VOUS RÉPONDREZ A LA QUESTION SUIVANTE.   (4 points)

Qu’est-ce qui rend ces trois textes comiques ? Vous justifierez votre réponse en vous appuyant sur des éléments précis.

Il –  VOUS TRAITEREZ ENSUITE UN DES TROIS SUJETS SUIVANTS AU CHOIX. (16 points)

    • Commentaire :
      Vous commenterez l’extrait de La Leçon d’Eugène Ionesco.
    • Dissertation :
      Les aspects comiques d’une pièce de théâtre (texte et représentation) ne servent-ils qu’à faire rire ? Vous vous appuierez pour répondre à cette question sur les textes du corpus ainsi que sur les pièces que vous aurez lues ou dont vous aurez vu une représentation.
    • Écriture d’invention :
      Vous écrirez un dialogue de comédie dans lequel un Monsieur Jourdain contemporain se vante devant un ami d’un savoir récemment acquis. Vous pourrez utiliser certains procédés comiques présents dans les textes du corpus. Vous veillerez à employer un niveau de langue approprié aux personnages et à la situation.