On ne badine pas avec l’amour (1834) : les personnages

LES PERSONNAGES

DANS ON NE BADINE PAS AVEC L’AMOUR

I. Le thème du double

Blazius et Pluche

L’opposition ne saurait être plus flagrante qu’entre ces deux personnages : l’un gros, l’autre maigre ; l’un jouisseur, l’autre dévote ; l’un débonnaire avec le choeur, l’autre insultante. La ressemblance, en revanche, porte sur la fonction : ils sont tous deux les précepteurs des enfants et retirent une grande fierté de ce que Camille et Perdican sont devenus. Ce sont des personnages qui sont des doubles, tout simplement parce qu’ils renvoient à ceux qu’ils représentent, c’est-à-dire Camille et Perdican.


Blazius et Bridaine

Ce sont deux personnages grotesques. Mais ce grotesque, au-delà du comique, présente aussi un blâme à travers deux personnages aussi cupides et stupides l’un que l’autre. Ils finissent par représenter la bêtise bourgeoise, de personnages avides et gloutons, et qui veulent paraître plus cultivés qu’ils ne le sont. Ils passent leur temps à se dénoncer mutuellement, à dénoncer les autres et à se plaindre :

  • dans la scène 2 de l’acte I, Bridaine accuse Blazius de sentir le vin » ; dans la scène 5 de l’acte I, Blazius confie au baron que Bridaine est un ivrogne ;

  • Blazius révèle au baron que son fils se promène avec une jeune paysanne (I,5), tandis que Bridaine lui apprend que Perdican a offert sa chaîne à Rosette (III,5).

Le choeur insiste sur leurs ressemblances :

« Deux formidables dîneurs sont en ce moment en présence au château, maître Bridaine et maître Blazius. N’avez-vous pas fait une remarque ? c’est que lorsque deux hommes à peu près pareils, également gros, également sots, ayant les mêmes vices et les mêmes passions, viennent par hasard à se rencontrer, il faut nécessairement qu’ils s’adorent ou qu’ils s’exècrent. Par la raison que les contraires s’attirent, qu’un homme grand et desséché aimera un homme petit et rond, que les blonds recherchent les bruns, et réciproquement, je prévois une lutte secrète entre le gouverneur et le curé. Tous deux sont armés d’une égale impudence ; tous deux ont pour ventre un tonneau ; non seulement ils sont gloutons, mais ils sont gourmets ; tous deux se disputeront à dîner, non seulement la quantité, mais la qualité. » (I,3)

Camille et Perdican

Camille et Perdican sont promis l’un à l’autre par le Baron qui va les qualifier dans la scène 2 de l’acte I de « couple fort assorti » et remarque que « Mes deux enfants arrivent en même temps ». Ils sont donc dès l’ouverture de la pièce associés l’un à l’autre. Leurs différences sur les visions de la vie et surtout de l’amour ne sauraient masquer qu’ils sont pourtant l’un comme l’autre menés dans l’intrigue par la même chose : leur orgueil. Perdican va séduire Rosette parce que Camille a écrit un billet à une compagne de couvent qu’il était amoureux d’elle ; Camille va utiliser Rosette elle aussi pour se venger de la séduction de Perdican. Le thème du double est donc ici une leçon de morale amoureuse : l’orgueil mène à la dévastation du couple.


Camille et Rosette

Les deux jeunes femmes sont bien sûr opposées : la première refuse de croire en l’amour pour ne pas souffrir, l’autre croit naïvement les serments de Perdican ; la première n’hésite pas à faire preuve de violence et à utiliser les autres pour parvenir à sa vengeance, la seconde est tellement sensible qu’elle meurt de cette violence. Pourtant, elles sont toutes deux l’objet du désir de Perdican et on pourrait aller jusqu’à dire que Rosette est telle que Camille serait sans son éducation au couvent : une jeune femme encore naïve, ayant grandi dans un château de province, à la campagne. Rosette est donc un double de Camille à la fois idéalisée pour Perdican, puisqu’elle a su garder sa naïveté amoureuse enfantine, et à la fois dévalorisée, car elle n’est pas Camille, mais une paysanne. Pour finir, Rosette est « la soeur de lait » de Camille : l’expression signifie que les deux jeunes femmes ont été nourries au sein dans leur jeune âge par la même personne. Cet acte renvoie à la fraternité, avec le terme de « soeur » utilisé plusieurs fois.

II. Les grotesques : les adultes

Le monde des adultes est représenté par quatre personnalités : dame Pluche, le baron, maître Bridaine et maître Blazius.

Le baron n’a ni prénom, ni nom propre : il n’est désigné que par son statut social, la place qu’il occupe dans la société, son statut féodal de seigneur. Il joue le rôle traditionnel du père de comédie, mais, contrairement à l’usage théâtral, il ne représente pas un obstacle au bonheur de son fils.

Voici des extraits de pièces de Molière :

- L’Avare :

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- Les Femmes savantes :

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- Le Bourgeois gentilhomme :

http://www.dailymotion.com/video/xi9xd3

Le nom de Bridaine, très proche du mot “bedaine” est tout tourné vers la nourriture.

Le nom de Blazius suggère, par sa terminaison latine, le pédant traditionnel (Vadius, dans Les Femmes savantes de Molière).

Voici deux extraits des Femmes savantes de Molière :

- le sonnet de Trissotin :

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- la dispute entre les deux pédants, Trissotin et Vadius :

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Dame Pluche est peut-être une allusion à l’abbé Pluche (philosophe du XVIIIème siècle). Elle porte un nom ridicule. Noël-Antoine Pluche – Wikipédia

Noël-Antoine Pluche, plus connu sous l’appellation l’abbé Pluche, né le 13 novembre 1688 à Reims, paroisse Saint-Hilaire et mort le 19 novembre 1761 à La Varenne-Saint-Maur, près de Paris, est un prêtre français, célèbre pour son Spectacle de la nature, best-seller d’histoire naturelle. Pourtant, il ne s’agit pas à proprement parler d’un livre scientifique mais d’une vulgarisation traitant sur un ton alerte et facile de sujets sérieux. Il est loin de refléter « l’esprit des Lumières » qui régnera sur « La grande Encyclopédie » de Diderot et d’Alembert : l’abbé Pluche, sur les sujets qu’il connaît mal, se réfère à la Bible et ricane en évoquant les théories de Newton ; pour lui, la Terre a 6000 ans, et Dieu a créé Adam et Ève…

Chacun de ces personnages représente un aspect de la société : Bridaine représente l’Eglise, Blazius le Savoir, le baron l’autorité paternelle et sociale, Pluche la femme vertueuse.

III. Les sublimes : Camille et Perdican

Camille, Perdican et Rosette sont les seuls personnages à être identifiés par un prénom. Tous les autres ont un nom et/ou un titre.

Tous deux sont d’abord caractérisés par le désir d’un idéal : Camille recherche un idéal religieux qui lui apportera la tranquillité (n’oubliez pas sa réplique à la scène 5 de l’acte II : « Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir »), Perdican lui recherche un idéal amoureux aussi simple que des amourettes d’enfants.

Bien sûr, ils sont tous les deux en recherche d’un idéal qui est faux.
Camille,  d’abord,  se  trompe elle-même parce que  la  foi  et  l’amour de Dieu ne doivent  pas être choisis pour fuir la souffrance simplement. Elle continuera d’ailleurs de se tromper elle-même sur ses sentiments pour Perdican et ses motifs pour agir.

Perdican, ensuite,  recherche un idéal qui ne peut plus être atteint, car ils sont à présent adultes.

Le jeu du badinage n’est plus sans conséquences : il apporte la douleur et la mort. Nous avons donc deux héros marqués par le désir d’un idéal, du sublime, qu’il soit religieux ou amoureux. Pourtant, cet idéal est corrompu par leur corps, avec le refus de la souffrance ou de considérer que l’on a vieilli ; il est aussi corrompu par leurs défauts : jalousies, mensonges, actes irréfléchis et brutaux.

III. La présence du choeur

Le choeur renvoie au théâtre de la Grèce Antique. Il a une mission d’observateur et de commentateur. Dans On ne badine pas avec l’amour, le choeur incarne l’équivalent de la Cité, puisqu’il est composé des valets et des paysans, comme l’indique la didascalie intitiale. Il va bel et bien servir à la présentation des personnages principaux dans la scène d’exposition ou dans la scène 5 de l’acte I, quand il introduit Rosette. Enfin, il commente effectivement, que cela soit au début de la scène 3 de l’acte I ou au début de la scène 4 de l’acte III.

LE RÔLE DU CHŒUR DANS LA TRAGEDIE GRECQUE

  • Espace : dans la tragédie grecque antique, le chœur occupe un lieu spécifique séparé de la scène : l’orchestra.

  • Caractéristiques : il est constitué d’une dizaine de personnes, et est dirigé par un coryphée (le chef du chœur). Il chante et danse, en marge de l’action qu’il commente.

  • Origines : la tragédie grecque est, à l’origine, un ensemble de chants destinés à célébrer la gloire de Dionysos (dieu du vin et du théâtre). Ces chants étaient réalisés par deux voix : celle du coryphée et celle du chœur, qui se répondaient. Puis ont été introduits d’autres personnages indépendants du chœur, et qui jouaient sur la skene.

  • Fonctions du chœur : il a essentiellement un rôle informatif. Par intermittence avec le jeu des acteurs sur scène, il présente le contexte et résume les situations pour aider le public à comprendre les événements. Il commente donc l’action. Le coryphée, quant à lui, peut échanger des répliques avec les personnages en ne chantant pas.

Le choeur intervient très peu dans la pièce :

  • il s’adresse quelquefois aux spectateurs : I, 1 et I,3 (monologues) ;

  • il est également un personnage ou un groupe de personnages (en l’occurrence, les paysans) :

« Une place.

LE CHOEUR, PERDICAN.

PERDICAN

Bonjour, amis. Me reconnaissez-vous ?

LE CHOEUR

Seigneur, vous ressemblez à un enfant que nous avons beaucoup aimé.

PERDICAN

N’est-ce pas vous qui m’avez porté sur votre dos pour passer les ruisseaux de vos prairies, vous qui m’avez fait danser sur vos genoux, qui m’avez pris en croupe sur vos chevaux robustes, qui vous êtes serrés quelquefois autour de vos tables pour me faire une place au souper de la ferme ?

LE CHOEUR

Nous nous en souvenons, seigneur. Vous étiez bien le plus mauvais garnement et le meilleur garçon de la terre.

PERDICAN

Et pourquoi donc alors ne m’embrassez-vous pas, au lieu de me saluer comme un étranger ?

LE CHOEUR

Que Dieu te bénisse, enfant de nos entrailles ! chacun de nous voudrait te prendre dans ses bras ; mais nous sommes vieux, monseigneur, et vous êtes un homme.

PERDICAN

Oui, il y a dix ans que je ne vous ai vus, et en un jour tout change sous le soleil. Je me suis élevé de quelques pieds vers le ciel, et vous vous êtes courbés de quelques pouces vers le tombeau. Vos têtes ont blanchi, vos pas sont devenus plus lents ; vous ne pouvez plus soulever de terre votre enfant d’autrefois. C’est donc à moi d’être votre père, à vous qui avez été les miens.

LE CHOEUR

Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance. Il est plus doux de retrouver ce qu’on aime que d’embrasser un nouveau-né.

PERDICAN

Voilà donc ma chère vallée ! mes noyers, mes sentiers verts, ma petite fontaine ! voilà mes jours passés encore tout pleins de vie, voilà le monde mystérieux des rêves de mon enfance ! ô patrie ! patrie, mot incompréhensible ! l’homme n’est-il donc né que pour un coin de terre, pour y bâtir son nid et pour y vivre un jour ?

LE CHOEUR

On nous a dit que vous êtes un savant, monseigneur.

PERDICAN

Oui, on me l’a dit aussi. Les sciences sont une belle chose, mes enfants ; ces arbres et ces prairies enseignent à haute voix la plus belle de toutes, l’oubli de ce qu’on sait.

LE CHOEUR

Il s’est fait plus d’un changement pendant votre absence. Il y a des filles mariées et des garçons partis pour l’armée.

PERDICAN

Vous me conterez tout cela. Je m’attends bien à du nouveau ; mais en vérité je n’en veux pas encore. Comme ce lavoir est petit ! autrefois il me paraissait immense ; j’avais emporté dans ma tête un océan et des forêts, et je retrouve une goutte d’eau et des brins d’herbe. Quelle est donc cette jeune fille qui chante à sa croisée derrière ces arbres ?

LE CHOEUR

C’est Rosette, la soeur de lait de votre cousine Camille. [...] Monseigneur, elle veut mourir fille.» (I,4)

« Entre LE CHOEUR.

Il se passe assurément quelque chose d’étrange au château ; Camille a refusé d’épouser Perdican ; elle doit retourner aujourd’hui au couvent dont elle est venue. Mais je crois que le seigneur son cousin s’est consolé avec Rosette. Hélas ! la pauvre fille ne sait pas quel danger elle court en écoutant les discours d’un jeune et galant seigneur.

DAME PLUCHE, entrant.

Vite, vite, qu’on selle mon âne !

LE CHOEUR

Passerez-vous comme un songe léger, à vénérable dame ? Allez-vous si promptement enfourcher derechef cette pauvre bête qui est si triste de vous porter ?

DAME PLUCHE

Dieu merci, chère canaille, je ne mourrai pas ici.

LE CHOEUR

Mourez au loin, Pluche, ma mie ; mourez inconnue dans un caveau malsain. Nous ferons des voeux pour votre respectable résurrection.

DAME PLUCHE

Voici ma maîtresse qui s’avance. (à Camille qui entre. ) Chère Camille, tout est prêt pour notre départ ; le baron a rendu ses comptes, et mon âne est bâté.

CAMILLE

Allez au diable, vous et votre âne ; je ne partirai pas aujourd’hui.

Elle sort.

LE CHOEUR

Que veut dire ceci ? Dame Pluche est pâle de terreur ; ses faux cheveux tentent de se hérisser, sa poitrine siffle avec force et ses doigts s’allongent en se crispant.

DAME PLUCHE

Seigneur Jésus ! Camille a juré !

Elle sort. » (II,4)

  • il a pour rôle de commenter l’action :

« Devant le château.

Entre LE CHOEUR.

Plusieurs choses me divertissent et excitent ma curiosité. Venez, mes amis, et asseyons-nous sous ce noyer. Deux formidables dîneurs sont en ce moment en présence au château, maître Bridaine et maître Blazius. N’avez-vous pas fait une remarque ? c’est que lorsque deux hommes à peu près pareils, également gros, également sots, ayant les mêmes vices et les mêmes passions, viennent par hasard à se rencontrer, il faut nécessairement qu’ils s’adorent ou qu’ils s’exècrent. Par la raison que les contraires s’attirent, qu’un homme grand et desséché aimera un homme petit et rond, que les blonds recherchent les bruns, et réciproquement, je prévois une lutte secrète entre le gouverneur et le curé. Tous deux sont armés d’une égale impudence ; tous deux ont pour ventre un tonneau ; non seulement ils sont gloutons, mais ils sont gourmets ; tous deux se disputeront à dîner, non seulement la quantité, mais la qualité. Si le poisson est petit, comment faire ? et dans tous les cas une langue de carpe ne peut se partager, et une carpe ne peut avoir deux langues. Item, tous deux sont bavards ; mais à la rigueur ils peuvent parler ensemble sans s’écouter ni l’un ni l’autre. Déjà maître Bridaine a voulu adresser au jeune Perdican plusieurs questions pédantes, et le gouverneur a froncé le sourcil. Il lui est désagréable qu’un autre que lui semble mettre son élève à l’épreuve. Item, ils sont aussi ignorants l’un que l’autre. Item, ils sont prêtres tous deux ; l’un se targuera de sa cure, l’autre se rengorgera dans sa charge de gouverneur. Maître Blazius confesse le fils, et maître Bridaine le père. Déjà, je les vois accoudés sur la table, les joues enflammées, les yeux à fleur de tête, secouer pleins de haine leurs triples mentons. Ils se regardent de la tête aux pieds, ils préludent par de légères escarmouches ; bientôt la guerre se déclare ; les cuistreries de toute espèce se croisent et s’échangent, et, pour comble de malheur, entre les deux ivrognes s’agite dame Pluche, qui les repousse l’un et l’autre de ses coudes affilés. Maintenant que voilà le dîner fini, on ouvre la grille du château. C’est la compagnie qui sort ; retirons-nous à l’écart.»

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