Antigone (1944) de Jean Anouilh : lecture analytique n° 3 : Antigone et Créon

antigone et creon lecture analytique

antigone et creon lecture analytique tableau complété

CRÉON
Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
ANTIGONE
Si, je sais ce que je dis, mais c’est vous qui ne m’entendez plus. Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. (Elle rit.) Ah!  je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! C’est le même air d’impuissance et de croire qu’on peut tout. La vie t’a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi.
CRÉON, la secoue.
Te tairas-tu, enfin ?
ANTIGONE

Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j’ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j’ai raison, mais tu ne l’avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
CRÉON
Le tien et le mien, oui, imbécile !
ANTIGONE
Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir.
CRÉON
Allez, commence, commence, comme ton père !

 

ANTIGONE
Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus la plus petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
CRÉON
Tais-toi ! Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide.
ANTIGONE
Oui, je suis laide ! C’est ignoble, n’est-ce pas, ces cris, ces sursauts, cette lutte de chiffonniers. Papa n’est devenu beau qu’après, quand il a été bien sûr, enfin, qu’il avait tué son père, que c’était bien avec sa mère qu’il avait couché, et que rien , plus rien ne pouvait le sauver. Alors, il s’est calmé tout d’un coup, il a eu comme un sourire, et il est devenu beau. C’était fini. Il n’a plus eu qu’à fermer les yeux pour ne plus vous voir. Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au bonheur ! C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous quelque chose de laid au coin de l’oeil ou de la bouche. Tu l’as bien dit tout à l’heure, Créon, la cuisine. Vous avez des têtes de cuisiniers !
CRÉON, lui broie le bras.
Je t’ordonne de te taire maintenant, tu entends ?
ANTIGONE
Tu m’ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ?
CRÉON

L’antichambre est pleine de monde. Tu veux donc te perdre ? On va t’entendre.

 

ANTIGONE
Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m’entendre !
CRÉON, qui essaie de lui fermer la bouche de force. Vas-tu te taire, enfin, bon Dieu ?
ANTIGONE, se débat.
Allons vite, cuisinier ! Appelle tes gardes !

axe

Relevé

Outil d’analyse

Interprétation

Tais-toi.Te tairas-tu, enfin ?Tais-toi !Je t’ordonne de te taire maintenant, tu entends ?Vas-tu te faire, enfin, bon Dieu ?

 

Allons vite, cuisinier !

Appelle tes gardes !

Répétition OrdresImpératif 

Juron

Créon ne fait que répéter le même ordre : il veut qu’Antigone se taise. Si on l’entend, il ne pourra plus la sauver. Il y a une gradation : il s’énerve de plus en plus (il emploie le juron « bon dieu », dans la dernière réplique.A la fin de l’échange, c’est Antigone qui donne des ordres. Les rôles ont été inversés.
bon Dieu juron
CRÉON
Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.CRÉON, la secoue.
Te tairas-tu, enfin ?≠
ANTIGONE
Si, je sais ce que je dis, mais c’est vous qui ne m’entendez plus. (…) La vie t’a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi.
ANTIGONEPourquoi veux-tu me faire taire ? (…) tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
Si : adverbeQuestion rhétorique Répliques courtesPhrases courtes 

Répliques longues

tirades

Phrases longues

Antigone dit toujours le contraire de ce que dit Créon. Antigone parle beaucoup plus que Créon : celui-ci subit le dialogue, il ne le mène pas. Il n’est plus dans son rôle de roi.
C’est vous qui ne m’entendez plus. Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre.Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. Il n’a plus eu qu’à fermer les yeux pour ne plus vous voir. Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au bonheur ! C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous quelque chose de laid au coin de l’oeil ou de la bouche. Vous avez des têtes de cuisiniers ! votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir ! Pronom personnel Antigone ne s’adresse pas qu’à Créon : à travers lui, elle vise tous ceux qui, comme Créon, ont une certaine conception du bonheur.Le bonheur fait fuir Antigone.Elle insiste sur le pronom « vous », pour mieux montrer à quel point elle est dégoûtée.
je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! C’est le même air d’impuissance et de croire qu’on peut tout. La vie t’a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi.Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j’ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j’ai raison, mais tu ne l’avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.Tu l’as bien dit tout à l’heureTu m’ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ? Tutoiement Elle se place au-dessus de Créon, elle ne le respecte plus. Elle hésite entre le vouvoiement (marque de respect) et le tutoiement , mais c’est celui-ci qui domine dans cette scène.
Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu’au bout. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent Pronom personnel « nous » 

 

 

 

 

 

Elle s’associe à son père : elle pense comme Oedipe, elle agit comme lui. Comme lui, elle refuse le bonheur proposé par Créon.
Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer Indications de lieumétaphore 

 

 

 

 

 

Antigone distingue deux lieux : le lieu dans lequel se trouvent Créon et tous ceux qui ont la même conception du bonheur ; l’autre lieu est celui dans lequel se dirige Antigone (la mort, qu’elle appelle un « royaume » : en mourant, elle rejoint son père et ils deviennent des personnages importants).
avec vos rides, votre sagesse, votre ventre.votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !ces cris, ces sursauts, cette lutte de chiffonniers gradations 

 

 

 

 

 

 

Elle rabaisse Créon : d’une part, elle se moque de son ventre (il est bien portant, il ne manque de rien : en quelque sorte, il est heureux) ; d’autre part, elle se moque de l’espoir (espérer, c’est vouloir obtenir quelque chose, c’est égoïste).[Elle utilise les mêmes mots que le choeur dans son monologue : ouverture]
avec vosrides, votre sagesse, votreventre.La vie t’a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi. Champ lexical du corps 

 

 

 

 

 

Antigone rabaisse Créon : il est âgé, il est ventripotent. Derrière ces moqueries, elle dénonce sa conception du bonheur : une personne âgée est censée avoir de l’expérience, donc une forme de sagesse.
(Elle rit.)CRÉON, la secoue.CRÉON, lui broie le bras.CRÉON, qui essaie de lui fermer la bouche de force.

ANTIGONE, se débat.

didascalies 

 

 

 

 

Elle ne respecte pas Créon.Au fur et à mesure, Créon perd ses moyens, utlise la force physique : il ne réussit pas à la faire taire.
Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j’ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ?Tu m’ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ? Questions rhétoriques 

 

 

 

 

Elle répond aux questions de Créon par d’autres questions. Elle s’oppose radicalement à lui, elle ne discute pas vraiment avec lui, mais veut imposer son point de vue.
CRÉON
Le tien et le mien, oui, imbécile !ANTIGONE
Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! CRÉON
Allez, commence, commence, comme ton père !ANTIGONE
Comme mon père, oui !Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !

CRÉON
Tais-toi !

ANTIGONE
Oui, je suis laide !

Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au bonheur !

Vous avez des têtes de cuisiniers !

ANTIGONE
Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m’entendre !

ANTIGONE, se débat.
Allons vite, cuisinier ! Appelle tes gardes !

exclamations Petit à petit, le ton monte entre eux.
tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent.Vous avez des têtes de cuisiniers ! comparaisons 

 

 

Antigone dévalorise Créon : elle ne le respecte plus. Le chien est un animal qui se contente des restes. Elle, elle ne veut pas se contenter des restes : elle veut tout.
Elle le compare aussi à un cuisinier : Créon est roi, mais elle le rabaisse.
me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage.vos pauvres têtes de candidats au bonheur !Tu m’ordonnes, cuisinier ?Allons vite, cuisinier ! Métaphoresinsultes

 

 

Elle poursuit la même idée : celle du chien, que l’on récompense.A la fin du texte, elle n’utilise plus de comparaisons, mais des métaphores : elle le rabaisse davantage encore.
Moi moi Pronom personnel Elle veut montrer en quoi elle est différente des autres : il y a « vous », d’un côté ; « moi », de l’autre.
je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir.Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Répétition du verbe « vouloir »anaphore Elle pense d’abord à elle, à ses désirs. Elle ne pense qu’à elle.Quand elle dit « je ne veux pas », elle montre en quoi elle est différente des autres.
je veuxtout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui Répéition de l’adverbe « tout » IdemAntigone n’écoute qu’elle. Créon, lui, doit imposer la loi. Quel camp choisir ?
Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir.CRÉON
Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide.ANTIGONE
Oui, je suis laide ! Papa n’est devenu beau qu’après, quand il a été bien sûr, enfin, qu’il avait tué son père, que c’était bien avec sa mère qu’il avait couché, et que rien , plus rien ne pouvait le sauver. Alors, il s’est calmé tout d’un coup, il a eu comme un sourire, et il est devenu beau. C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous quelque chose de laid au coin de l’oeil ou de la bouche.
Champ lexical de la beautéoppositionsantithèses La définition de la beauté selon Antigone (et son père Oedipe) n’est pas celle des autres : Ismène, Hémon sont beaux, dans la pièce, tandis qu’Antigone est maigre, noiraude, donc moins belle.Elle renverse la situation : elle prétend qu’elle est belle, que les autres sont laids. Pour elle, la beauté n’est pas que physique, elle est aussi intérieure, morale.
C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Antithèseparadoxe 

 

 

 

Idem : plus on est beau physiquement, plus on est laid intérieurement, d’après Antigone. Elle ne cache pas ses sentiments.
Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir ! Personnificationallégorie 

 

 

 

Antigone personnifie l’espoir : elle veut montrer qu’elle n’aime pas l’espoir, qu’elle le rejette. Si on a de l’espoir, on est prête à renoncer à sa morale, à ses valeurs.

[le monologue du choeur : celui-ci critiquait également l'espoir]

PLAN DU COMMENTAIRE

Problématique : en quoi peut-on dire qu’Antigone et Créon en s’entendent plus ici ?

Clipart chiffre romain 1 un gifle dialogue est devenu impossible entre les deux personnages.

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Clipart chiffre romain 2 deux gifAntigone se révolte ici.

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Conclusion : la conception du bonheur d’Antigone s’oppose à celle de Créon.

Et si on transformait notre sujet en un sujet de Brevet ?

DEVOIR DE TYPE BREVET : Antigone

 

I.                   UN DIALOGUE VIOLENT (6,5 points).

  1. « Avec vos rides, votre sagesse, votre ventre » (lignes 2-3) :

a)      Comment appelle-t-on cette figure de style ? (1 point)

b)      Relevez, dans la suite du texte, deux autres passages dans lesquels Antigone utilise le même procédé (1 point).

  1. « La secoue », « lui broie le bras », « qui essaie de lui fermer la bouche de force » :

a)      Comment appelle-t-on, au théâtre, les parties en caractère italique ? (0,5 point)

b)      Montrez que Créon perd patience, des lignes 32 à la fin (1 point).

  1. « Moi, je veux […]. Je ne veux pas […]. Je veux être sûre […]. » (l. 13 à 15) : comment nomme-t-on cette répétition ? Pourquoi Antigone se répète-t-elle ? (1,5 pt)

  2. « Ah ! je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! » (lignes 4-5) :

a) Quel est le lien logique entre la proposition soulignée et la proposition principale ? (1 point)

a)      Transformez cette phrase de façon à faire apparaître une proposition subordonnée ou coordonnée de conséquence (1 point).

II.                LA REVOLTE D’ANTIGONE (6,5 points).

  1. a) « Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer » (lignes 1-2) : qui est désigné par le pronom personnel « vous » dans cette phrase ? (0,5 point)

b) « Je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! » (lignes 3-4) : qui est désigné par le pronom personnel « te » dans cette phrase ? (0,5 point)

c) Comparez vos réponses a) et b) : comment expliquez-vous ce changement ? (1 point)

  1. Des lignes 1 à 31 : comparez la longueur des répliques de Créon et d’Antigone. Quelles remarques pouvez-vous faire ? Comment l’expliquez-vous ? (1 point)

  2. Observez les répliques de Créon, aux lignes 6, 17, 22, 32 et 36 :

a)      Quel verbe est répété à plusieurs reprises ? (0,5 point)

b)      Quel type de phrase Créon utilise-t-il surtout. Pourquoi ? (1 point)

c)      Donne le mode des verbes suivants : « te tairas-tu » (l. 6) et « allez » (l. 17) (1 point).

  1. Comment appelle-t-on les questions suivantes : « Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ? » (l. 7-8) et « Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ? » (l. 33) ? Justifiez votre réponse (1 point).

III.             DEUX CONCEPTIONS OPPOSEES DU BONHEUR (6,5 points).

  1. a) Des lignes 1 à 10, relevez une comparaison (1 point).

b) Cette comparaison est-elle dégradante ou valorisante pour Créon ? Justifiez votre réponse (1 point).

c)      Relevez, dans la suite du texte, des lignes 11 à 16, deux expressions qui reprennent cette comparaison (1 point).

  1. Comment appelle-t-on les figures de style suivantes :

a)      « C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux » (l. 28-29) ? (1 point)

b)      « Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer » (lignes 1-2) (1 point) ?

  1. « Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !» (lignes 20-21) : qui est désigné par le pronom personnel « nous » dans cette phrase ? (0,5 point)

  2. Sans recopier le texte, expliquez ce qu’est le bonheur selon Antigone (1 point).

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