le jardin des retours

Fernand Braudel

Fernand Braudel est un des historiens à l’origine du concept de géohistoire.
Dans son ouvrage majuscule La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (1946-1949), l’historien majeur Fernand Braudel s’impose un pari audacieux: « Rien n’est plus net que la Méditerranée de l’océanographe, du géologue, ou même du géographe: ce sont là domaines reconnus, étiquetés, jalonnés. Mais la Méditerranée de l’histoire? » (p.12), et devant l’immensité de la tâche, il avoue: « peut-on saisir, en même temps, d’une façon ou d’une autre, une histoire qui se transforme vite,braudel.jpg tient la vedette du fait de ses changements mêmes et de ses spectacles -, et une histoire sous-jacente plutôt silencieuse, à coup sûr discrète, quasi insoupçonnée de ses témoins et de ses acteurs et qui se maintient, vaille que vaille, contre l’usure obstinée du temps? » (p.22).

Devant cet apparent paradoxe historique et devant l’immensité de la tâche, il prévient: »j’espère aussi que l’on ne me reprochera pas mes trop larges ambitions, mon désir, mon besoin de voir grand. L’histoire n’est peut-être pas condamnée à n’étudier que des jardins clos de murs. Sinon ne faillirait-elle pas à l’une de ses tâches présentes, qui est aussi de répondre aux angoissants problèmes de l’heure, de se maintenir en liaison avec les sciences si jeunes mais si impérialistes de l’homme? Peut-il y avoir un humanisme actuel, en 1946, sans histoire ambitieuse, consciente de ses devoirs et de ses immenses pouvoirs? »

Son maître Marc Bloch le répétait : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier« .
Et pour entamer son ouvrage monumental (2000 pages), Braudel intitule le premier tome « la part du milieu » et étudie l’évolution des usages du paysage, du sol et des ressources méditerranéennes, posant les jalons de milliers de recherches à venir et créant, à la suite de Marc Bloch et Lucien Febvre, l’Ecole des Annales dont l’immense mérite a été de pousser à la pluridisciplinarité dans les études historiques et à la naissance très progressive de ce que l’on nomme aujourd’hui la géohistoire.
Pour lire un peu sur l’oeuvre de Braudel et son influence sur les pratiques historiennes et géographiques, un compte-rendu/article de Christian Grataloup dans la belle revue électronique espacestemps.net.
Hugo Billard


Publié le 30 juin 2006 par Hugo Billard dans Lire

La mère allaitante

Naissances et traditions: le thème de la mère allaitante est un thème récurrent de la littérature, des contes, des viergeallaitanteCluny.jpgreprésentations picturales, mais plutôt rarement dans la sculpture. Une incursion dans l’art de civilisations a priori lointaines laisse pourtant éclater l’essentiel des traditions de chaque civilisation: la naissance, le rapport à la mère, l’initiation/éducation au monde adulte, l’entrée dans le monde guerrier, l’accouplement, la domination, le rapport à Dieu, la mort violente,sont les thèmes communs à toutes les traditions. Peut importe le lieu, le matériau, la qualité réelle ou supposée, l’ancienneté de l’oeuvre: l’oeuvre a été réalisée, pour une raison donnée, dans un objectif précis, et chez les Bourguignons de Cluny comme chez les Bamiléké du Cameroun, les maternités sont offertes au regard comme une annonce, la construction d’un idéal, et l’instruction à des références communes.

Annonce d’abord du cadre institutionnel dans lequel se vit la maternité: sous le regard de la maternité bamiléké1.jpgdivinité (maternité de Cluny), ou sous le regard du groupe lors de procession quand les reliques sont menées en procession (maternité Bamiléké). Construction d’un idéal de transmission physique dans des sociétés viriles où la mère est à la fois protectrice et nourricière. Instruction à des références communes enfin: la maternité comme idéal féminin ET masculin, la maternité comme obligation pour la survie du groupe et de ses valeurs, la maternité comme hommage rendu à l’exemple des dieux nourriciers protecteurs promenés ensemble ou adorés dans les mêmes lieux.

Se pose la question de l’universalité, donc de la légitimité ou non de ce genre de comparaisons. Le petit livre de Sally Price, Arts primitifs; regards civilisés (ENSBA, 2006; lien en anglais) jette un regard critique sur la tentation qu’ont les intellectuels occidentaux à comparer « leurs » oeuvres, occidentales, pensées, théorisées, et les oeuvres de « l’autre », vues comme intuitives, pulsionnelles, naturalistes/naturelles. Il ne s’agit pas ici de comparer qualitativement une oeuvre face à une autre, mais bien de présenter le fait que toutes les traditions, chacune replacée dans son contexte, ses pratiques, ses usages, véhiculent et expriment un certain nombre d’idéaux semblables, sur lesquels le géohistorien, s’il veut comprendre les cosmogonies des différentes traditions, se doit de s’arrêter. La plus évidente réside dans le rapport à la divinité, les plus présentes sont celles de la naissance et de la mort, de la violence et de la sagesse, du rapport aux anciens et de l’initiation des enfants. Nous y reviendrons.

La naissance et les liens que cette idée crée dans le regard et le lien sociaux sont le sujet d’une jolie exposition au Muséum national d’Histoire naturelle-Musée de l’Homme (Paris, jusqu’au 4 septembre 2006), et peuvent être observées également dans quelques études d’histoire de l’art, encore rares.

Crédits iconographiques: Ministère de la culture (Vierge allaitante de Cluny) et Musée du Quai Branly (Maternité Bamiléké).

 

 


Publié le 29 juin 2006 par Hugo Billard dans Lire

Lieux: Vézelay (2)

La basilique de Vézelay, implantée sur un promontoire rocheux consacré à des cultes dès les temps pré-chrétiens, propose au visiteur attentif une très étonnante géographie sacrée dont les fondements tiennent autant d’une culture classique du christianisme que d’un ésotérisme chrétien . L’ensemble des jeux d’entrée, la déambulation, la crypte au sol de roche recueillant des reliques dites de Marie de Magdala (dite Marie-Madeleine), sont autant d’étapes qui initient moulinmystique.jpgprogressivement le croyant à une pédagogie des mystères du christianisme. Basilique, donc espace dédié à la vie monastique, elle a subit les affres du vandalisme protestant au XVI° siècle, du vandalisme révolutionnaire, et ne dût son salut qu’à Prosper Mérimée et Viollet-le-duc qui lui assurèrent une protection juridique et une restauration assez fidèle, tant du portail, d’une partie du narthex, de la nef romane, que du chœur gothique.

Illustration: chapiteau du « moulin mystique », basilique de Vézelay. Une interprétation y désigne Saint Paul recevant le grain de la parole divine par Moïse.

Un lieu qui incite à penser la géographie des religions et spiritualités. En 2002 le Festival International de Géographie de Saint-Dié avait consacré son thème central à la géographie des religions : une réflexion sur les liens entre religions et géographie, la notion de lieu saint, les relations à la nature, aux déserts, les usages de l’eau dans les rites… tout y incitait à un parcours initiatique dans une géographie du sacré à recouvrer. Vézelay est de ces lieux où souffle l’esprit.

Hugo Billard


Publié le 25 juin 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

Lieux : Vézelay (1)

« Vézelay, Virziliacum, Vicelianum et, loin dans le temps, la terre de Vitellius… Un nom qui, nous disent les savants, révèle les droits anciens d’une romanité conquérante, qui évoque les sources fécondantes et l’occupation du sol gaulois par les Romains, qui se diffuse dansimg0091.jpg la mémoire des peuples. Une région fertile, où la terre inlassablement se délivre de ses dieux et déesses de bronze, épanche ses richesses minérales. Un résumé de tout ce qui fait la croissance des nations, l’antiquité du peuplement, groupé dans les grottes de la Cure et, beaucoup plus tard, dans les villas gallo-romaines, la voracité d’une économie grosse dépensière de biens naturels comme la sidérurgie du bois de Ferrières. Un lieu qui connut aussi ses « grandes heures » et s’est coulé dans la forme inoubliable d’une « colline inspirée ». Un haut lieu, pour tout dire, qui a gagné depuis des siècles la place qui lui est offerte ici. Un lieu, en somme, qui s’est soulevé, pris de génie, dans un effort sismique et vigoureux, un lieu que l’homme, enfin, digne héritier, a reconnu et embelli. Un de ces lieux où bat le cœur d’une nation, et davantage puisque le dimanche 1er juillet 1984, Vézelay est entrée officiellement dans le Patrimoine mondial, culturel et naturel de l’Unesco. André Malraux se targuait, dit-on, d’avoir fait connaître Vézelay jusqu’au Japon. Plus discret et profond, Max-Pol Fouchet s’exclamait : « Vézelay, c’est de la mémoire ». »

Extrait de Guy Lobrichon, « Vézelay », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, tome III, Paris, Gallimard, coll° Quarto, p.4141. Pour aller plus loin dans la découverte de ce lieu inspirant : voir la notice du site de l’Unesco, le grand tympan, et le « chemin de lumière » de la basilique (à 14h le jour du solstice d’été).
Bonne route!

Hugo Billard


Publié le 22 juin 2006 par Hugo Billard dans Non classé

Pour une géographie de la nuit

Un café géo du 11 janvier 2000 a laissé filer une perle. Le géographe canadien québécois Luc Bureau a publié, aux éditions Hexagone (Canada), une Géographie de la nuit qui devrait faire des émules. A relier avec les travaux historiques sur la nuit, sa perception et son monde comme celui de Simone Delattre, Les Douze heures noires (Albin Michel, en 2000 aussi). Le compte-rendu du café géo donne quelques lumières sur le sujet :

« La nuit montre là où se trouve l’homme. (…) D’où viennent la parole, la poésie, le feu, le droit, la première ville, la fête, la tromperie ? Leur origine se perd dans la nuit des temps. Luc Bureau fait des « hypothèses ». La nuit a inventé la parole : le langage parlé n’est pas d’une nécessité absolue de jour (il existe les gestes). La nuit est le lieu prétexte à l’apparition de la parole. Pour le linguiste Claude Hagège, si l’homme a toujours été doté de la faculté de la parole, il ne l’a utilisé que tardivement, paut-être face à la nécessité qu’impose la nuit. La nuit a inventé le droit, c’est-à -dire l’intrusion de la parole dans l’obscurité des relations humaines. La parole est le fondement du droit (« parole d’honneur », « tenir parole »). S’il y a continuité de la parole et du droit, on peut faire l’hypothèse que l’origine du droit est nocturne. Pour le juriste Jean Carbonnier, le jour est dissociation et absence de droit, la nuit est rassemblement et naissance du droit. La nuit a inventé le temps : les nuits d’amour sont trop courtes, les nuits de souffrance interminables. Les Gaulois et les Germains ne mesuraient-ils pas les « jours » en nuits ? Et le mot anglais « moon » ne vient-il pas d’une racine indo-européenne signifiant « mesure » ? Du reste « in a fortnight » signifie « dans quinze jours », mais vient de « dans quatorze nuits ». La nuit a inventé la ville : parmi les mythes fondateurs, certains convoquent le rêve et le songe. Toute fondation concrète, diurne, est précédée d’une fondation rêvée, imaginée, nocturne. Virgile nous dit qu’Enée rêve de fonder Albe, où vont naître Romulus et remus. Si Rome ne s’est certainement pas faite en un jour, elle s’est peut-être faite en une nuit. Mais l’urbanisme rationnel et impavide a remis en cause cette primauté de la nuit. Vus les résultats « diurnes », on ferait peut-être mieux d’astreindre urbanistes et architectes au travail de nuit. Leurs ateliers deviendraient des « rêvoirs » (Bachelard). »

Pour aller plus loin, lire le compte-rendu dans son intégralité, c’est passionnant. Et si vous connaissez et avez lu le livre, commentez-le sur ce blog!

Hugo Billard


Publié le 21 juin 2006 par Hugo Billard dans Lire

Elisée Reclus

« L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l’argile; elles sont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la crête des flots; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées; la foudre en a fait de l’hydrogène et de l’oxygène, puis d’un nouveau chox a fait ruisseler en eau ces éléments primitifs. Tous les agents de l’atmosphère et de l’espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incesamment l’aspect et la position de la goutelette imperceptible; elle aussi est un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos.Toutefois notre regard n’est point assez vaste pour embrasser dans son ensemble le circuit de la goutte, et nous nous bornons à la suivre dans ses détours et ses chutes depuis son apparitions dans la source jusqu’à son mélange avec l’eau du grand fleuve ou de l’océan. Faibles comme nous le sommes, nous tâchons de mesurer la nature à notre taille; chacun de ses phénomènes se résume pour nous en un petit nombre d’impressions que nous avons ressenties. Qu’est le ruisseau, sinon le site gracieux où nous avons vu son eau s’enfuir sous l’ombrage des trembles, où nous avons vu se balancer ses herbes serpentines et frémir les joncs de ses îlots? La berge fleurie où nous aimions à nous étendre au soleil en rêvant de liberté, le sentier sinueux qui borde le flot et que nous suivions à pas lents en regardant le fil de l’eau, l’angle du rocher d’où la masse unie plonge en cascade et se brise en écume, la source bouillonnante, voilà ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque tout entier. Le reste se perd dans une brume indistincte.

« Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, Arles, Actes Sud, coll° Babel, 1995, 1° éd. 1869, pp.7-8image: @ www.actes-sud.fr

A lire: le Compte-rendu sur le site des Cafés Géo

Hugo Billard


Publié le 21 juin 2006 par Hugo Billard dans Lire

Géohistoire et géographie historique

Qu'est-ce que la géographie historique? Pour le très pince-sans-rire Roger Brunet dans ses Mots de la géographie, un dictionnaire critique (1992), elle est le "traitement géographique de situations du passé." Elle se limitait pour l'essentiel jusque dans les années 1980 à l'étude de l'évolution de la formation territoriale d'un Etat, d'une région, d'une ville, d'un peuple.
Rien de très différent finalement que de justifier ce que Danton criait dans un discours à la Convention en janvier 1793: "Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées". La géographie historique a longtemps été l'instrument d'un discours de justification territoriale et idéologique. Mais elle n'était en cela pas très différente des autres sciences humaines.

Depuis une vingtaine d'année certains géographes et historiens utilisent le terme de géohistoire. La géographe Martine Droulers dans son Brésil: une géohistoire (2001), Alain Reynaud dans Une géohistoire, la Chine des printemps et des automnes (1992), Christian Grataloup dans Lieux d'histoire, essai de géohistoire systématique (1996), la géniale revue Espaces-Temps, la revue de géopolitique Hérodote, la revue Géographie et culture, ont posé les jalons qui cherchent à dédramatiser la relation entre le temps long et l'étude de l'utilisation de l'espace par les sociétés.

Mais ça sert à quoi la géohistoire? ça sert à donner les moyens d'expliquer un phénomène, en face d'une situation et dans un espace donné. En utilisant les champs du savoir accessibles à celui qui pense, en partant des techniques de l'histoire et de la géographie. Bref, la géohistoire ça pousse à penser, au-delà des chapelles.

Hugo Billard


Publié le 21 juin 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

Le musée du Quai Branly: voyage au coeur de l’Autre

Aujourd'hui est inauguré à Paris le Musée du Quai Branly. Son site déjà richissime permet de voyager au coeur des cultures de tous les peuples non-occidentaux. Selon les cas et les époques, leur art a eu pour nom "art nègre", "art primitif", "art premier", mais ils ne sont pas qu'africains ou malgaches, n'ont rien de primitif (allez voir les expos de l'ambassade d'Australie), et n'étaient ni les premiers ni les derniers. On les appellera quand même arts premiers sinon ça va être compliqué.
Pour une première approche initiatique, le mieux est d'éviter la foule des premières semaines en allant visiter le pavillon des Sessions du musée du Louvre. Le révélateur muséal des arts premiers en France, Jacques Kerchache, y avait regroupé une sélection subjective des plus belles pièces d'art précolombien, africain, australien, océanien, et j'en passe. Ne regardez pas les fiches d'identité des oeuvres, laissez l'oeil agir et imaginez-les en situation. Et ensuite seulement allez voir dans un livre à quels peuples ils correspondent. Laissez le charme agir…

branly.jpgLe symbole du musée du quai Branly est une sculpture de Chupicuaro, une très jolie terre cuite mexicaine du VII-II° siècle (la datation a encore des faiblesses), elle semble rire de notre ignorance crasse…
Pour ceux qui s'interrogent sur l'histoire de l'image des peuples premiers en Occident et sur l'utilité d'une géographie (à faire) des peuples premiers, lisez la brève de comptoir de Gilles Fumey sur l'excellentissime site des cafés géo. Allez, bon voyage!

© musée du quai Branly

Hugo Billard


Publié le 20 juin 2006 par Hugo Billard dans Non classé

Le jardin des retours, un titre

Le jardin des retours est le nom que le paysagiste Bernard Lassus a donné à l’écrin végétal qui entoure la Corderie Royale de Rochefort.

C’est également le nom qu’Erik Orsenna a donné au chapitre de conclusion de son Voyage au pays du coton. Petit précis de mondialisation, chez Fayard (2006). On peut donc faire de la géographie et de l’histoire par la poésie et par le verbe !

Je me suis donc murmuré à l’oreille, en toute mégalomanie, qu’il fallait créer un blog consacré à la géographie historique et à l’histoire de la géographie, et tout ça sans pédanterie (on va essayer, ça va pas être de la tarte).

Toute participation est bienvenue: un voyage tout seul c’est comme un repas sans amis !

Larguez les amarres !!!


Publié le 20 juin 2006 par Hugo Billard dans Comprendre