le jardin des retours

Modernité en Occident et au Japon : quel choc des cultures?

Dans le Monde daté du 31 août 2006, Philippe Pons dresse le compte-rendu très clair d'une rencontre organisée au Japon entre l'Université de Tokyo et l'EHESS (Paris) sur le thème: "Sécularisation et nouvelles formes de religiosité". A priori, un sujet aride. Et pourtant…

La modernité entendue en Occident conjugue "rationalisation scientifique, affirmation de l'autonomie de l'individu-sujet et spécialisation des institutions" (=indépendance face aux institutions religieuses): cette sécularisation passe notamment "par une disqualification de la loi religieuse en tant que fondement de la vie sociale". La laïcité à la française est une des formes instituées de cette sécularisation.

La modernité entendu au Japon est différente. Si l'Etat, les institutions japonaises, ont séparé la religion et l'Etat, comme en France, ce n'est pas par opposition directe aux religions (même si le culte shinto avait servi de justificatif idéologique au militarisme nippon jusqu'en 1945).

Autant le Christianisme et l'Islam se définissent par un prosélytisme et une volonté de s'étendre au monde entier (ce que l'on appelle l'universalisme; pour rappel, "catholique" signifie "universel"), autant ni le bouddhisme ni le culte shinto n'ont de volonté universalisante manifeste. "Dans les religions du Livre [Christianisme, Judaïsme, Islam], la croyance et les pratiques qui en sont l'expression constituent le lien qui unit l'homme à Dieu. Mais pour les bouddhistes japonais, la religion est une voie vers la délivrance des souffrances, un cheminement vers la sagesse transcendante; tandis que, dans le shinto populaire, celle-ci se contente d'exalter la vie et la nature, sans contrepartie morale ou pratique inquisitoriale". Ce qui explique en partie que l'Etat et la société japonaise de l'après-1945 ne se sont pas construit contre les religions traditionnelles : ni prosélytisme ni culpabilisation ni universalisme rigoureux; ceci peut aussi expliquer l'attraction exercée en Occident par les philosophies orientales depuis les années 1960/1970.

 Néanmoins, Occident (Europe et Amérique du Nord) et Japon sont sensibles à un "désenchantement du monde" (lire Max Weber et Marcel Gauchet là-dessus; vous pouvez écouter une conférence de Marcel Gauchet donnée à l'Université de tous les Savoirs ICI ) qui accélère un mouvement de multiplication des religiosités diffuses (sectes et groupes en tous genres). "A ce croire émietté, bricolage des traditions occidentales et orientales, non exempt d'un recours à une religiosité magique, s'ajoute un apport de la science qui favorise inopinément l'émergence de nouvelles croyances – voire nourrit un nouvel obscurantisme" (Danièle Hervieu-Léger, présidente de l'EHESS).

Si les religions universalistes, lorsqu'elles s'accompagnent d'une construction politique (voir l'Iran depuis 1979 par exemple, l'Arabie Saoudite depuis les années 1930, ou les intentions de certains partis ultraconservateurs en Pologne ou aux Etats-Unis), mènent à un fondamentalisme plus ou moins contrôlé, le bouddhisme et le shintoïsme, parce qu'ils se sont interpénétrés, semblent peu influencer des tendances semblables aux fondamentalismes.

A suivre…

Odon Vallet Pour qui s'intéresse aux fondements et à l'influence des religions et de leurs pratiques, notamment en classe de Première (cours sur les constructions nationales) et en Terminale (cours sur les relations internationales et celui sur les pratiques culturelles), je conseille la lecture d'un petit livre très bien écrit d'Odon Vallet, Petit lexique des idées fausses sur les religions, en poche pour moinsLes religions dans le monde de 5 euros, à mettre entre toutes les mains. Et en plus c'est très agréable à lire et pas prétentieux (comme tout ce qu'écrit ce monsieur, je suis un de ses groupies). Pour aller plus loin, du même auteur, on peut lire Les religions dans le monde, en poche aussi, moins cher qu'un ticket de cinéma: toutes les religions y sont expliquées (fondements, mythes, pratiques, influence), avec simplicité et intelligence.

Par ailleurs, l'excellente revue Le Monde des Religions , dirigée par Frédéric Lenoir (et dans laquelle Odon Vallet tient une chronique) consacre son numéro de juillet-août, encore disponible, à Jésus et Bouddha. Les articles y sont riches et accessibles à tous, ce qui n'est pas une mince affaire d'ordinaire dans la presse. Pour ceux qui doivent préparer un cours, je conseille en plus la lecture de ces quelques éléments supplémentaires sur le site de l'Académie de Grenoble.

Bonnes lectures

Hugo Billard 


Publié le 31 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

Naguib Mahfouz et Albert Cossery : les écrivains du Caire

L'écrivain égyptien Naguib Mahfouz est mort. Prix Nobel de littérature en 1988 , cet écrivain prolifique est considéré comme un des plus grands du monde arabe pour la qualité de sa production littéraire, parce qu'il s'est opposé dans ses écrits à la dictature de son pays (à Nasser d'abord), et parce qu'il a été très critiqué par les extrémistes pour son approbation du rapprochement entre Israël et l'Egypte (il a même été pour cela victime d'une tentative d'assassinat en 1994).

Naguib Mahfouz est l'écrivain du Caire, depuis Le Caire, comme le très subtil Albert Cossery est l'écrivain du Caire depuis Paris: en amoureux de la langue. Pour Mahfouz, une écriture sèche et saccadée. Pour Cossery, toute la poésie langoureuse d'une langue précise. Pour s'en convaincre et surtout pour les lire, deux extraits qui concernent une prise de conscience du personnage principal et qui introduisent leurs romans:

Naguib Mahfouz "A nouveau, il respire le souffle de la liberté, mais l'air est chargé d'une poussière suffocante et d'une chaleur insoutenable. Il retrouve son complet bleu et ses chaussures de caoutchouc, mais il n'y a personne pour l'attendre. Voici la vie qui reprend son cours, voici la porte muette de la prison qui se referme sur les secrets désespérés. Voici les routes accablées de soleil et les voitures folles, les passants et les hommes attablés, les maisons et les boutiques, et pas une lèvre qui laisse échapper le moindre sourire. (…) L'heure est venue pour que la colère éclate et se consume…". Extraits de Naguib Mahfouz, Le voleur et les chiens , éd. Babel (1996 pour la trad. française), p.7.

Albert Cossery "Gohar était réveillé à présent; il venait de rêver qu'il se noyait. Il se souleva sur le coude et regarda autour de lui, les yeux emplis d'incertitude, encore hébété par le sommeil. Il ne rêvait plus, mais la réalité était si proche de son rêve qu'il demeura un instant perplexe, fortement conscient d'un danger qui le menaçait. "Par Allah! c'est la crue! pensa-t-il. Le fleuve va tout emporter." Mais il ne tenta aucun geste de fuite devant l'immence de la catastrophe; au contraire, il resta accroché au sommeil comme une épave, et ferma les yeux." Extraits d'Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, éd. Joëlle Losfeld, 1993 (rééd. 2004), p.5.

(Merci à Gaëlle de m'avoir fait découvrir Mahfouz et à Jeff pour m'avoir confirmé dans l'adoration littéraire de Cossery.) 

A propos de l'Egypte au cinéma, lisez aussi ce qu'écrit Pierre Assouline sur son blog à propos du beau film L'immeuble Yacoubian, qui est d'abord un livre considéré comme un "chef d'oeuvre" par un grand spécialiste de l'Orient comme Gilles Kepel, et lire aussi la critique d'Olivia Marsaud.  

Bonnes lectures.

Hugo Billard

Dernière minute : un portrait de Naguib Mahfouz bien écrit sur le site du Monde 


Publié le 30 août 2006 par Hugo Billard dans Lire

Blogs et démocratie – la suite

Sur le site du journal Le Monde ce matin, un article de l'AFP donne quelques indications supplémentaires sur l'Internet en France.

D'après une étude Ipsos-média datée du 28 août 2006: la France compte 27 millions d'internautes, dont 24% de 15-24 ans et… 22% de plus de 50 ans. Le nombre de bloggeurs a doublé en un an (18% des connectés) et 11% sont abonnés à un flux RSS.

Légère surreprésentation de Paris sur la province, nette surreprésentation des étudiants, ce qui laisse augurer d'un bel avenir pour une technologie aujourd'hui aussi indispensable que le téléphone (jusqu'à ce qu'il le remplace quand des logiciels comme Skype se seront encore améliorés).

Reste à faire une étude précise des usages que ces nouveaux internautes & bloggeurs font de l'Internet, et son impact politique sur l'année électorale à venir… 

Bon surf

Hugo Billard


Publié le 29 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

Blogs et démocratie

Dans Le Monde daté d'hier et ce matin (dimanche 27-lundi 28 août), Jean-Michel Lenormand présente quelques éléments sur la blogosphère en France (voir ici l'article).

"12% des utilisateurs de l'Internet ont créé une petite fenêtre sur la Toile avec vue imprenable sur leur moi, pour ne pas dire leur ego. (…) 36% des internautes visitent ces blogs alors que cette proportion n'excède pas 24% au Royaume-Uni, 18% en Italie et 9% en Allemagne." Qui sont-ils? "les 12-24 ans (…) représentent la moitié des troupes".

Mais alors pourquoi une si apparente frénésie d'expression de soi?

"Fin juillet, le Herald Tribune se penchait sur cette "mystérieuse adoption enthousiaste", considérant qu'elle pourrait bien refléter les particularismes des Français, foncièrement individualistes, contestataires et enclins à étaler leurs états d'âme." Un prolongement électronique du coq gaulois? Plus sérieusement, JM Lenormand explique: "la prolifération des blogs ressemble aussi à un moyen de contourner quelques blocages inhérents à la société française". Lesquels? Reprenons et commentons ce qu'il esquisse dans ce petit article :

1. Un moyen de s'adresser à une partie d'électeurs considérés comme rétifs aux moyens classiques de la communication politique: les blogs de DSK, de Ségolène Royal, d'Alain Juppé, sont les plus fréquentés, en attendant leur multiplication, sans doute, dans les semaines qui viennent. Pourtant il n'y a jamais eu, depuis les années 1960, autant de militants inscrits dans les partis politiques. Il faudrait se demander si les nouveaux militants sont les mêmes que ceux qui bloggent. Pour aller plus loin sur la e-democratie, lire ce qu'en pense Eric Legale , patron des webmestres du site de la ville d'Issy-les-Moulineaux.

2. Une réserve immense d'informations pour comprendre et acheter. Le succès des encyclopédies collaboratives en ligne (comme wikipédia, malgré ses défauts la plus fréquentée) ne se dément pas. Le tout est de savoir lire et comprendre en ligne – l'éducation critique y a de beaux jours devant elle. La Toile et ses blogs peuvent aussi être un lieu – critique – de renouvellement des disciplines. Lire le travail de Roy Rosenzweig sur les historiens et wikipedia, qui est une réflexion plus large sur les usages de l'internet par les disciplines classiques (et merci à Daniel Letouzey, du très riche Clioweb, de l'avoir signalé et de livrer une synthèse des débats sur le sujet)

3. Une source de conseils consuméristes, par le biais des forums notamment. Avec les risques inhérents à ce genre de "lieux", notamment les messages-spams (il n'y a pas que les boîtes aux lettres qui sont infectées) et les messages de forums qui sont en apparence anodins, en réalité des publicités.

4. Pour Loïc Le Meur, un des "pionnier(s) de la blogosphère française", les blogs "remplissent la fonction qui autrefois était assurée par les cafés". C'est vrai et faux: les cafés faisaient fonction de chauffage (voir "les mots" de Sartre), de buvette (à quand un ordinateur-cafetière?). Mais pour ce qui est du café lieu de séduction, lieu d'empoignades, lieu de lecture commentée des journaux, lieu de projets, alors oui, il y a des points communs. 

En espérant que la Toile permette ensuite de retourner au café avec les internautes rencontrés sur les blogs. Mais est-ce le cas? Pour ceux qui se rendront aux Rendez-vous de l'Histoire de Blois du 12 au 15 octobre (thème: "l'argent, en avoir ou pas"), les Clionautes y seront et animeront un stand et participeront le 13 à 17h au Festival Off une table-ronde sur la mutualisation sur le net – nous sommes en plein dans le sujet. Voilà une bonne occasion de rencontrer ceux qui sont un nom, rarement un visage, sur Internet.

Bref, malgré tout, pas d'inquiétude: les blogs ne sont qu'un moyen comme un autre de communiquer, et je me demande si on ne surfe pas quand même sur les blogs et sites qui vous ressemblent… Dis-moi où tu surfes, je te dirai qui tu es. Lire là-dessus les analyses de Philippe Lejeune.

Bon voyage! Et que la discussion s'amorce, dans les commentaires ci-dessous, et au café si vous le voulez!

Hugo Billard 


Publié le 28 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

Haro sur Günter Grass ?

grass.JPG Le grand écrivain allemand Günter GRASS défraie la chronique en Allemagne depuis sa révélation au journal Frankfurter Allgemeine Zeitung d’avoir appartenu aux Waffen-SS lorsqu’il avait 17 ans, en 1944 (lire l'interview en français et en allemand).

Cette révélation n’est pas la première du genre :la génération des Allemands nés à la fin des années 1920/début des années 1930 a été souvent enrôlée dans l’armée allemande (le pape Benoît XVI n’a jamais caché cet épisode dramatique de son existence, par exemple).

Qui est Günter Grass ? Sans aucun doute le plus grand écrivain de langue allemande de son époque. Le Prix Nobel lui a été attribué en 1999 « pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire ». La notice du Comité Nobel et le discours de réception du Prix (en allemand ou en anglais) par Grass donnent toutes les indications pour avoir envie de le lire.

Günter Grass révèle les conditions mentales dans lesquelles son embrigadement a eu lieu (il parle de « l’enthousiasme » que pouvait susciter l’aura de Hitler). Le problème qui se pose est ici : pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour révéler cet épisode de sa vie alors qu’il est considéré comme la figure morale la plus importante de l’Allemagne de l’après-guerre ? Certains parlent de coup marketing tordu pour la sortie de son nouveau livre, En épluchant les oignons, qui sortira en septembre. Mais ça ne ressemble pas au personnage. Lire ce qu'en écrit Pierre Assouline sur son blog le 15 août, par exemple. Quelques-uns crient au scandale et à l’infâmie, demandant qu’on lui retire pêle-mêle médailles, honneurs et Prix Nobel (voir ici une revue de presse assez complète). Ils ne méritent sans doute même pas une mention, ceux-là.

Et si la seule raison était la peur, tout simplement ? Celle de révéler, lui qui a été porté comme un modèle de la reconstruction morale de l’Allemagne, que Grass n’est que Günter, un homme comme les autres… Beaucoup d’écrivains, comme Salman Rushdie, le défendent, et la pression médiatique baisse un peu.

Mais cet épisode médiatique révèle beaucoup des malaises persistants au sein de la société allemande dans la reconstruction de la mémoire de la seconde guerre mondiale, autant que sur l’usage des médias aujourd’hui. Daniel Vernet, dans le Monde, livre une analyse très nuancée à ce propos.

Le mieux reste de lire Günter Grass. Le Tambour (1960), porté à l’écran par Volker Schlondorff en 1979, Mon Siècle (2001), En crabe (2002, lire aussi ici), en attendant le livre qui suscite toutes ces polémiques, En épluchant les oignons (2006), et en espérant une traduction française rapide.

Les lycéens y trouveront matière à réflexion, en Terminale notamment, lorsqu'il s'agit d'étudier la mémoire de la Seconde guerre mondiale.

Qui sommes-nous pour nous ériger en juges, et vomir aujourd’hui ce que nous adorions hier ?

Bonne lecture.

Hugo Billard


Publié le 17 août 2006 par Hugo Billard dans Actualité,Comprendre,Lire

L’Affaire Dreyfus en images

Pour compléter l’article consacré à l’Affaire Dreyfus, quelques éléments sur la presse, la caricature et l’antisémitisme.

 

 
 
La caricature parue dans le Figaro du 14 février 1899, intitulée « Surtout ne parlons pas de l’Affaire Dreyfus… », cache souvent le travail de son auteur, Caran d’Ache (parfois confondu avec l’entreprise suisse de crayons qui porte son nom). Sa vie est intéressante pour l’histoire des arts graphiques, et bien au-delà, de la caricature politique et antisémite.
 

De nombreuses illustrations et caricatures sont disponibles sur Internet, par exemple sur le site de l'Université de Toronto (centre d'études sur le XIX° siècle), comme la "Une" du "Petit Journal" sur la dégradation du Capitaine Dreyfus est reprise sur de nombreux sites comme Thucydide.

Qu’est-ce que la caricature politique ? Vous trouverez quelques réponses ici (site de l'encyclopédie canadienne) et (le site virtuel du Musée du Protestantisme français).

Et qui sont les anti-dreyfusards ? Cette question en amène une autre : pourquoi un tel déchaînement d’antisémitisme dans une partie de la presse, et donc dans la caricature ? Dominique Natanson y répond sur son site dans une perspective plus large, et très utile.

Les images sont comme les mots. Elles peuvent tuer aussi.

Hugo Billard


Publié le 16 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

L’Affaire Dreyfus

Je ne vais pas ici refaire l’Affaire Dreyfus : elle a occupé les médias cette année et va occuper probablement un peu plus que d’ordinaire les cours des lycées l’an prochain.

« Le 12 juillet 1906, au terme de douze ans de lutte acharnée, le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935) est réhabilité par un arrêt de la Cour de cassation, la plus haute cour de justice en France. La justice est rendue, la vérité démontrée, le droit appliqué. Le xx e siècle commence avec l’affirmation des droits les plus imprescriptibles de la personne et du citoyen. Cette exceptionnelle bataille, après le procès de 1894 et le temps du J’accuse… !, a profondément marqué la conscience des peuples et des personnes, en faisant triompher le droit et la vérité sur la raison d’État. »

Ce texte vient du dossier de présentation d’une excellente exposition qui a lieu jusqu’au 22 octobre au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, à Paris ; le site rappelle l’Affaire, propose un dossier pédagogique (en pdf) et des illustrations.

A ne pas rater : le cycle Cinéma de cette exposition, en septembre 2006, qui permettra de (re)voir de nombreux films, téléfilms et reportages.

L’Affaire a toujours intéressé les historiens – une Société internationale, le SIHAD, s’y consacre – parce qu’elle interroge sur la manière dont on conçoit l’équilibre des pouvoirs, le rôle de la presse, la définition de la Nation et celle de l’Autre. Elle inaugure ce que l’on peut appeler l’ère des intellectuels, ces savants qui s’engagent dans le champ politique, syndical, social, médiatique, au nom de valeurs qu’ils considèrent comme devant être défendues. Il faut donc retourner aux sources : le texte du J’Accuse de Zola (une plaque rappelle l’événement depuis le mois dernier au 142 rue Montmartre à Paris), sa Lettre à la jeunesse (à lire à tout âge), les Preuves de Jaurès, à remettre dans le contexte de l’antisémitisme français de l’époque. Le site Ouest-France a dressé une géographie urbaine de l’Affaire à Rennes.

Et aujourd’hui ? Les programmes scolaires la présentent. Une très documentée biographie de Dreyfus écrite par Vincent Duclert, de l’EHESS, fait événement (à écouter ici). De nombreux sites se font l’écho de l’Affaire (voir les liens proposés par Clioweb et ceux des Clionautes). Et les institutions ne sont pas en reste. La Justice – la Cour de cassation plus exactement, s’interroge aussi sur son rôle (une belle conférence de Jean-Denis Bredin au milieu de riches interventions). Le ministère de la Culture a aidé la Ville de Mulhouse, d’où Dreyfus était originaire, a créer un site très riche pour commémorer la réhabilitation. L’Assemblée nationale commémore et rappelle l’Affaire par de nombreux textes d'époque. Le Président de la République, le 12 juillet 2006, prononce un discours très remarqué. Un projet de Maison Zola-Musée Dreyfus est même à l’œuvre.

142ruemontmartrejaccuse.jpgMais naît une affaire dans ce qui n’est plus l’Affaire : certains s’interrogent sur les non-dits de l’armée aujourd’hui, même si l’on croyait les polémiques rangées au placard (discours du ministre de la Défense en 1998), quand d’autres polémiquent sur son entrée ou non au Panthéon (lire Badinter). On peut s’interroger sur la "commémorite" – non pour le sujet ici, très utile, mais par l’accumulation des fêtes et cérémonies mises en place par l’Etat depuis quelques décennies – une analyse intéressante qui vient des sociologues et des anthropologues.

Une Affaire qui passionne parce qu’elle pose et repose la question de l’identité française, de la justice, du châtiment et du pardon.

Un dossier à étudier lorsque l'on essaie de comprendre les étapes et les conditions de la construction de la démocratie française (au lycée en classe de première, avec une mention spéciale en 1ère STG; dans les instituts d'études politiques et les classes prépa).

Bonnes lectures et bonne visite de l'expo!

 

Hugo Billard

 


Publié le 15 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

Atlas historique sur Internet

L’Atlas historique sur le net est un des sites de Guillaume Balavoine, cartographe au journal Le Monde, éditeur de l’Open Directory Project (Google).

Ce site présente ce qu’est une carte, comment et à partir de quoi on construit une carte, pour quelle destination

Par exemple : sur 1989-2002, titrée « la fin de l’histoire ? » : une page expliquant les grands enjeux et les questionnements géopolitiques de l’époque, liés à des cartes historiques à différentes échelles.

D’autres exemples parmi une bonne centaine: la carte des chemins de fer en Europe avant 1914, celle du traité de Washington de 1959 qui réglemente l’exploitation du continent antarctique, celle des religions pratiquées dans le monde aujourd’hui, pour ne prendre que des cartes thématiques.

Le sommaire est très détaillé, une recherche thématique comme géographique est possible. Pour chaque carte présentée, des liens vers d’autres cartes analogues, des sites web, une bibliographie, sont proposés.

Particulièrement utile pour les professeurs et leurs élèves, des fonds de cartes historiques très nombreux sont à télécharger en .pdf, comme par exemple celui du partage de la Pologne en 1939-1940, que l’on trouve aussi bien en fond vierge qu’en carte complétée.

Les conditions d’utilisation du site sont très favorables à l’usage dans le cadre scolaire: « Toute mise en réseau, toute rediffusion, sous quelque forme que ce soit, même partielle, est donc interdite. Ce droit est personnel, il est réservé à l’usage exclusif et non collectif du licencié (hormis pour un usage scolaire sous la forme de supports de cours ou d’illustration de travaux scolaires et sous réserve de la citation de la source. Au cas où ceux-ci seraient mis en ligne, il est demandé de mettre un lien vers la page d’accueil de ce site). Il n’est transmissible en aucune manière. »

Bel exemple de ce qu’Internet peut produire de bon lorsqu’il allie compétence et réponse à des besoins. Un site très utile pour la préparation comme pour l’usage des TICE en cours d’histoire, de géographie, ou pour un TPE.

Bonne lecture !

Hugo Billard

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Publié le 12 août 2006 par Hugo Billard dans sur le net

La Science c’est béton!

Le Musée des Arts et Mêtiers du Conservatoire National des Arts et Mêtiers (CNAM) est un des lieux majeurs de l’histoire des sciences et techniques en France. Son site très complet permet l’accès à des œuvres et thèmes – idéal pour une visite en famille ou en classe, par exemple.

En ce moment une surprenante et passionnante exposition sur le béton, son histoire et ses usages (jamais je n’aurai pensé m’intéresser ainsi au béton). Expo jusqu’au 5 novembre 2006! Le CNAM est aussi (et surtout) une instance pluri-universitaire destinée à l’enseignement, à la recherche et à la formation continue dans tous les domaines (sauf les lettres et langues).

Pour ceux qui veulent s’approcher plus lentement des sciences et techniques en raison d’un vieux traumatisme scolaire (comme je me sens d’eux solidaire !), commencez par la station de métro Arts-et-mêtiers, vous vous sentirez comme dans le Nautilus du capitaine Nemo (merci Jules Verne), et les façades du métro sont garnies d’explications illustrées très efficaces.

Pour ceux qui viennent avec des enfants et qui veulent poursuivre l’expérience, rendez-vous au Palais de la Découverte, au Muséum d’Histoire Naturelle (toujours l’idéal pour eux), et si vous avez une journée entière à consacrer à la Cité des Sciences de la Villette, vous verrez comment se rassurer sur sa propre intelligence tout en comprenant du premier coup les mécanismes complexes de la nature et des hommes (dans un cadre très différent du CNAM, donc à voir aussi).

Bonnes visites

Hugo Billard


Publié le 11 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre

L’abolition des privilèges

Nous fêtons cette nuit du 4 au 5 août le 217e anniversaire de l’abolition des privilèges par l’Assemblée nationale, qui est le vrai commencement juridique de la Révolution française. On peut trouver facilement le texte intégral des décrets de cette folle nuit et le contexte qui permet de le comprendre.

L’idée d’une abolition des privilèges n’est pas nouvelle : la doctrine utilitariste de Pietro Verri, certains des encyclopédistes (excellent site sur la genèse de l’Encyclopédie), mais peu la jugeaient réalisable.

La lecture des compte-rendus de séance révèle que l’abolition des privilèges est en réalité, même si elle a d’abord été demandée par le Tiers Etat, une proposition d’une partie de la noblesse et du clergé, en partie par volonté théorique, en partie par crainte d’un renouvellement de la Grande Peur qui venait de s’écouler dans les trois semaines précédentes.

Si les privilèges n’existaient plus en théorie, il fallait dans ce cas préparer le nouveau système des droits. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est connue, mais il fallait tout réorganiser : la Révolution et l’Empire mettront une quinzaine d’années pour cela, sans partir complètement de rien. Par exemple, se posait au XVIII° siècle la question des droits d’auteur (privilège ? autorisation ?) que Beaumarchais a contribué à forger et qu’Antoine Compagnon étudie.

Mais cette idée d’une abolition des privilèges comme abolition des abus trouve un écho symbolique et idéologique dans les décennies qui suivent, comme lors de la révolte des canuts de Lyon en 1832, pour ne prendre qu’un exemple proche de l’événement.

L’abolition des privilèges est étudiée en Seconde dans le cours sur la Révolution française, mais les échos de cet événement sont à connaître aussi dans la construction de l’identité sociale et de l’idée républicaine de l’égalité (programme de Première sur les nationalismes et travaux en ECJS sur la notion d’égalité).

Hugo Billard


Publié le 4 août 2006 par Hugo Billard dans Comprendre