Je n’ai pas l’habitude, sur ce blog, de me donner la parole. Mais ces temps-ci sont un peu spéciaux. Un philosophe (Robert Redeker) est obligé de se cacher pour avoir écrit dans un journal, un prix Nobel de littérature (Orhan Pamuk) s’exile parce que sa vie est menacée, et un journal (Charlie Hebdo) doit se défendre de l’accusation infâmante de « racisme » pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Nous vivons en France dans un pays qui prône la liberté d’expression et qui s’en gargarise souvent à l’étranger. Je suis fonctionnaire de l’Etat. En son nom je me dois d’en défendre les valeurs à mon échelle. Je suis historien. Je sais que rien ne se fait, pas même le maintien d’une situation, sans lutte ni volonté. Mais surtout, je suis citoyen, donc je l’ouvre.
Mercredi 7 et jeudi 8 février 2007 a lieu à Paris le procès du journal Charlie Hebdo. Il est reproché à ce journal et à son directeur, Philippe Val, d’avoir publié, le 6 février 2006, des caricatures de Mahomet. Ces caricatures avaient été publiées dans un journal danois, et là-bas très attaquées. Certaines organisations dont deux représentent officiellement les musulmans de France attaquent le journal pour « racisme ». Charlie Hebdo sait très bien se défendre, et une grande partie de la presse et de la classe politique l’appuie, donc il ne s’agit pas ici de défendre Charlie. Je veux expliquer pourquoi je soutiens Charlie Hebdo.
Contre l’intégrisme
La première raison est la simple liberté d’expression. En droit, soit la publication est autorisée, et alors chacun a le droit d’exprimer ses idées. Soit la publication est interdite ou condamnée, et c’est parce qu’elle a contrevenu aux lois (diffamation, racisme et antisémitisme, appel à la haine). C’est ce deuxième cas qui est porté devant les tribunaux. La justice dira. Mais sur le fond comme sur la forme je ne vois aucune atteinte portée contre un individu qui pourrait s’en plaindre lui-même, ni appel à la haine contre les croyants. En revanche j’y comprends une attaque féroce contre les intégristes, ceux qui ne comprennent dans la religion que la lettre, et non l’essence, ceux qui ne comprennent que l’exclusivisme (je suis, donc je suis meilleur que les autres), et non les fondements (je suis, donc je suis meilleur). Les intégristes de tout poil, religieux comme athées, sont dangereux lorsqu’ils considèrent détenir seuls la vérité. Ils peuvent le penser : les lois sont là pour le permettre et encadrer leur expression. Ils ne peuvent pas l’imposer, ou en passant par les seuls moyens légaux d’expression (la parole, l’écrit, l’élection), et à condition de respecter les lois. Etre intégriste est considérer que l’on détient la vérité. Or qui détient la vérité, en religion, sinon Dieu ? Quel fidèle peut avoir l’outrecuidance de se considérer comme l’égal du modèle absolu ? C’est cette absurdité consubstantielle à l’intégrisme, en religion, en politique, dans les mœurs, dans les préjugés sociaux, que combattent les esprits libres. Ibn Arabi, Averroès, Giordano Bruno, Spinoza, le Chevalier de la Barre, Sophie Shöll, ont été des esprits libres, chacun dans leur culture, leur époque, leur contexte. Charlie Hebdo est un journal satirique. Son objet est de se moquer des puissants, et en se moquant, de faire réfléchir son lecteur. En cela ce journal est indispensable à tout esprit assez humain pour se considérer comme imparfait et en recherche de perfection.
Contre la confusion des genres
La deuxième raison est que j’aime l’Islam. J’aime le texte du Coran, j’aime ce que la civilisation musulmane a légué à l’humanité, j’aime ce que beaucoup d’esprits ont pu créer grâce à leur foi en l’homme. J’aime lorsque je lis d’Abd-el-Kader, mystique et premier héros d’une Algérie libre, ces mots : « La certitude qui s’ajoute à la foi ne peut être acquise que par le dévoilement de la réalité ésotérique des choses et la vision de leur malakût (souveraineté intérieure, maîtrise de soi) ». On ne peut atteindre Dieu que par une recherche profonde en soi-même, et non dans l’opposition à l’autre. Le Paradis, dans aucune religion, ne s’atteint par la violence, et l’image des milles vierges est une invention du haut Moyen Age, comme le Purgatoire. Et pourquoi une récompense « matérielle » pour une recherche spirituelle? La Sagesse, dans aucune spiritualité, même athée, ne s’atteint contre, mais avec l’autre. Le problème vient, comme dans toute spiritualité qui a été mêlée au temporel, lorsque l’on mêlé intérêts temporels et recherche spirituelle, la Croisade vers Jérusalem et la lutte contre nos propres tares, la Djihad contre l’Infidèle et le djihad intérieur (combats contre nos vices).
Donc lorsque je crois comprendre que derrière une attaque contre un journal se cache une lutte d’influence au sein des organisations musulmanes de France (c’est à celui qui utilisera le mieux les médias pour se dire le plus représentatif), alors je me dis que l’on mélange l’honneur d’une spiritualité et les rivalités temporelles. Et l’Inquisition n’est jamais lointaine…En revanche, que des musulmans, que des croyants, se soient sentis blessés de voir Mahomet mêlé à la violence, je le comprends complètement. Mais ce n’est pas la caricature qui est en cause ici, ce sont les faits montrés, ceux qui mêlent Dieu et les usages de la violence. Ce n’est pas au bout du doigt que se trouve la lune, mais dans la direction du bras tendu vers le Ciel.
Contre le relativisme culturel
La troisième raison est que j’ai pour habitude de considérer qu’un Etat est là pour organiser une nation dans un cadre géographique donné et d’appliquer à tous les mêmes lois selon les mêmes valeurs. Quelles sont les valeurs dans lesquelles la France se reconnaît ? La Liberté : idéal jamais atteint dans lequel les libertés sont concentrées et encadrées pour éviter qu’elles ne nuisent aux autres. L’Egalité : idéal jamais atteint dans lequel les individus, quelle que soit leur origine, leur culture et leur provenance, doivent être traités avec une même dignité et selon l’idée qu’ils peuvent être meilleurs demain. Sans la liberté, l’égalité est impossible, ou alors elle n’est que formelle (totalitarismes communistes). La Fraternité : capacité qu’ont les individus, dans le respect des libertés de chacun, une fois compris que l’autre est mon égal, de dialoguer librement et d’égal à égal, pour qu’ensemble nous devenions meilleurs.
1+1=3.
Donc lorsque l’on me dit qu’une caricature de Mahomet est un acte raciste, je m’interroge. Les conditions d’exercice de ma liberté sont-elles remises en cause ? Non, je peux dire tout ce que j’en pense, approuver, critiquer, tout ce que je veux (pas comme en Algérie, en Tunisie ou en Egypte, par exemple, qui financent beaucoup des groupes qui attaquent Charlie Hebdo). Suis-je considéré comme inférieur à l’autre ? Non, si je suis croyant je ne suis inférieur qu’à Dieu, et qui serait Dieu s’il s’abaissait à prendre au sérieux ce qui se veut une moquerie contre des hommes (une grande querelle médiévale était de savoir si Jésus riait, ce qui pose la question de son humanité, non de sa divinité, qui ne lui est pas liée). La fraternité est-elle remise en cause par les caricatures ? Non : la fraternité se construit, elle n’existe pas en soi. Et choquer peut être un moyen de provoquer une discussion, donc de se mieux connaître.
En revanche si Charlie Hebdo était condamné cela signifierait que n’importe qui peut considérer qu’une caricature, qu’un article, qu’une expression affirmée, sans attaque ad hominem, est une atteinte contre sa propre pensée et sa propre identité. Ceux qui attaquent Charlie Hebdo se verraient confirmés dans leur idée que les musulmans de France sont un peuple à part et qui mérite des lois différentes au sein de la République. C’est pour éviter cela que la loi sur la laïcité a été votée en 1905 : pour que la liberté de conscience et d’expression soit égale pour tous les habitants du territoire ! Dans ce cas, cela signifierait qu’un croyant ne peut pas se moquer de lui-même ni accepter la critique, donc qu’il n’a pas besoin d’un échange avec l’autre, donc qu’il considère avoir atteint un état de conscience tel qu’il est l’égal de Dieu. Blasphème ! Cela signifierait que chaque être, dans notre nation, a une bombe à retardement dans son chapeau. Et que la République n’a plus conscience d’elle-même ni n’est capable de défendre ses valeurs.
Conclusions
Dans certaines traditions que j’approuve, il est recommandé de n’être « ni un athée stupide ni un libertin irréligieux », parce que l’athéisme intégriste empêche tout dialogue avec les croyants, et parce que le désintérêt pour la religion empêche de comprendre qu’au-delà des apparences les hommes sont parfois différents de soi. Bref, qu’au-delà de moi il y a quelqu’un d’autre que je ne connais pas. Donc qu’au-delà des apparences il existe d’autres vérités que, sans le dialogue et le 2e degré, l’on ne peut pas comprendre. Les caricatures sont un vecteur qui permet d’atteindre le 2e degré. Elles sont indispensables aux esprits libres.
Et quand je lis que pour 79% des Français la critique des religions est inacceptable, je me dis que le chemin est encore long, pour les religions, pour faire comprendre l’essence de la foi.
J’attends vos réactions argumentées, si vous avez eu le courage de tout lire. Et ce billet n’a pas pour objet d’épuiser ni le sujet ni mes idées sur lui.
A bientôt
Hugo Billard
Publié le 7 février 2007 par Hugo Billard dans
Actualité