le jardin des retours

Chronique n°32: 1682 Louis XIV s’installe à Versailles

Lien vers le site du château de VersaillesCe 6 mai 1682 Louis XIV, sa famille et la Cour quittent Saint-Germain-en-Laye, le Louvre, les Tuileries et Fontainebleau pour une résidence unique. Le roi veut en faire le centre de son pouvoir politique, l’épicentre de son influence et le lieu symbole de sa gloire à venir. Versailles naît.

Les faits

Non que le château soit achevé : commencés en 1664, les travaux majeurs vont durer jusqu’en 1690 et les dépendances nécessiteront des travaux permanents. Mais le château est habitable, et le moment propice. Les guerres de Dévolution (1667-1668 ) et de Hollande (1672-1678 ) ont vu le succès européen du roi : l’iconographie de la Galerie des Glaces va le magnifier. Le royaume est en paix, assez prospère, et les travaux quoique exorbitants ne représentent que 2 à 3% du budget de l’Etat. Environ 80 millions de Livres (2.4 milliards d’euros). Joël Cornette a calculé que le prix complet du chantier a coûté l’équivalent d’une année de budget de l’armée à l’époque. Mais avec « peu » on fait énorme.

Le roi peut contrôler la noblesse frondeuseEnorme est le succès politique de l’affaire. Le roi peut contrôler la noblesse. Louis XIV a 44 ans. Il n’a pas oublié le froid et la peur de la nuit du 5 janvier 1649 quand il a fui, enfant, Paris aux mains de le Fronde. Il n’a pas oublié les revirements d’alliances des Grands, y compris Gaston d’Orléans, son oncle, les manœuvres de sa mère, Anne d’Autriche, et face à eux l’obsession de Mazarin au service de l’Etat. Il veut museler la noblesse : que voir le Roi soit un honneur et ne pas être auprès de lui un immense malheur. Fédérer autour de lui les compétents et faire se courber les courtisans, rendus serviles par les prébendes et les charges honorifiques. Pour cela il faut un lieu, des moyens financiers, et une propagande intense à sa gloire. Ce sera Versailles.

Lorsque les travaux commencent en 1664, le château n’est qu’un pavillon de chasse du début du siècle. Un « château de cartes » selon Saint-Simon. Louis XIII y fuyait, parfois, les vanités du monde et noyait sa mélancolie dans la poursuite des cerfs. Paradoxalement aucun plan ne prévoit à l’origine l’extraordinaire rigueur géométrique qui place aujourd’hui la chambre du roi au centre du microcosme versaillais, comme le soleil est au centre du macrocosme universel. Les plans ont évolué, au fur et à mesure des ordres du Roi, et des suggestions de l’architecte Louis Le Vau, puis Jules Hardouin-Mansart, du peintre Charles Le Brun, du jardinier Le Nôtre, des ministres, et des courtisans, écoutés, parfois, mais si peu… Mille métamorphoses : « il n’y a pas un endroit à Versailles qui n’ait été modifié dix fois » écrit la princesse Palatine. Si 36 000 personnes s’affairent au chantier, 10 000 sont présentes dans le château, dont 6000 courtisans. Le pays compte environ 200 000 nobles mais les plus influents sont à Versailles. Car Versailles crée l’influence, les normes, les goûts, le style, la langue, l’étiquette, ce que Robert Muchembled a appelé « la société policée ».

Château au chantier considérable et incessant, Versailles fut aussi une ville neuve. Les terrains aplanis reçoivent trois grandes avenues le long desquelles les Grands construisent leurs hôtels. Ces trois axes se rejoignent face à l’entrée du château, face à la chambre du roi : le roi est maître de son royaume. La symétrie exacte du carrefour est le bassin d’Apollon : le roi est maître de la nature. Car Versailles est le centre de gravité du pouvoir royal.

Pour quoi faire ?

Versailles permet certes de domestiquer la noblesse et de centraliser le pouvoir, mais il est aussi un manuel de lecture du pouvoir comme les cathédrales sont des livres religieux. Versailles est une cathédrale politique.

Le premier lieu d’apprentissage politique est d’abord la Galerie des Glaces. S’y donne à voir l’histoire du royaume entre 1661 et 1678. Une propagande dont le sujet est le Roi seul. L’installation du Roi à demeure accélère les travaux de Charles Le Brun, qui s’achèvent en 1684. Encadrée par le Salon de la Guerre et le Salon de la Paix, la Galerie donne à lire 27 tableaux. Au centre de la Galerie, Le roi gouverne par lui-même, véritable grammaire de l’absolutisme : entouré de dieux, d’allégories, de figures mythologiques, le roi tient seul le timon d’un navire. L’Etat c’est moi : citation apocryphe mais qui prend ici tout son sens.

Louis XIV au centre de l'univers et de la marche du mondeLe deuxième lieu est l’immense espace des jardins. Le roi s’y veut maître de la nature. Et il en a fallu du génie pour aplanir, assécher, contrôler cette vallée boueuse que Le Nôtre va édifier en modèle du style « à la française » pour l’Europe entière. Comme le château, les jardins subiront sans cesse des modifications. Pour aboutir à un résultat politique autant que végétal. Apollon, cousin solaire du Roi, est le centre autour duquel rayonnent axes et pôles : grand canal, bassins, jardins à thème, labyrinthes, grottes, parterres et bosquets structurent un espace entièrement inféodé à la puissance royale. Le roi en est tant entiché qu’il écrira (ou fera écrire) un guide de ses jardins : les Manières de montrer les jardins de Versailles sont un livre de propagande avec itinéraire précis, arrêts et explications à la gloire politique du roi.

Le dernier lieu est enfin la chapelle. Achevée en 1710, elle a été récemment restaurée. Comme Charlemagne à Aix-la-Chapelle, le roi s’y tient sur une tribune qui le place à mi-chemin entre les courtisans et Dieu. L’Escorial n’a pas ici influencé Versailles : le palais de Philippe II plaçait la chapelle au centre. Versailles y place la chambre du Roi. Mais le roi s’y prône comme le roi Très-Chrétien. L’édit (néfaste) de Fontainebleau qui a forcé à l’exil en 1685 près de 200 000 protestants, et la lutte mortelle contre les jansénistes ont placé le roi comme défenseur absolu du catholicisme romain. Parce que ne pas être comme le Roi est attenter à son autorité. La défense de la catholicité du royaume est une des fonctions royales. Une, mais non pas seule : la position excentrée de la chapelle souligne cette nuance.

Château centre de l’absolutisme, jardins d’un roi démiurge, chapelle d’un demi-dieu. Versailles se donne à lire autant qu’à vivre. Cette double fonction politique et symbolique est imitée dans toute l’Europe.

Modèle et lieu de mémoire

Caserte en Italie, Hampton Court en Angleterre, Sans-Souci et Kassel en Allemagne, Tsarskoïe-Selo en Russie, sont des imitations partielles de Versailles au XVIII° siècle, l’un pour la Galerie, l’autre pour les jardins, la chapelle, etc. La seule volonté d’imitation totale est restée inachevée : à Herrenchiemsee en 1867 Louis II de Bavière, après Neuschwanstein, a voulu montrer qu’il était un roi puissant. Une partie des jardins et le corps central de bâtiments ont été construits, au prix d’une dépense immense. Cette démesure faillit provoquer sa chute – sa noyade en 1886 lui épargna ce déshonneur. Roitelet romantique à l’ère des Empires, il montre la conservation du pouvoir symbolique de Versailles.

Parce que depuis 1789 Versailles n’est plus le centre du pouvoir politique. Le serment du Jeu de Paume a certes été prêté dans la salle du château mais après le départ contraint du roi à Paris, le château a été vidé de son mobilier, et les projets se multiplient (musée de maquettes, musée de l’art français). En 1815 Louis XVIII a la sagesse de ne pas s’y réinstaller : trop connoté, trop absolutiste, la Révolution française est passée par là. Guizot y crée en 1837 un musée d’histoire de France. Les travaux y altèrent gravement l’esprit du lieu. Entre 1871 et 1879 le palais héberge le gouvernement et la Chambre, échaudés par l’expérience parisienne de la Commune. S’y maintient toujours l’hémicycle du Parlement réuni en Congrès.

Proclamation de l'Empire allemand (1870) dans la Galerie des GlacesElle conserve un pouvoir d’attraction symbolique. L’Empire allemand y est proclamé en 1871, l’Allemagne humiliée par le Traité de 1919. La visite de Hitler en 1940 passe inaperçue dans les livres d’histoire, car le château est dans un piètre état. A tel point qu’il faut une loi de sauvegarde, en 1953, pour qu’il retrouve ses meubles, et que le cinéma le réutilise. Sacha Guitry signe cette année-là Si Versailles m’était conté, qui a beaucoup fait pour l’image royale au temps de Trente Glorieuses. L’image de De Gaulle en Louis XIV et ses gouvernements en cour flagorneuse indiquent une époque nouvelle pour le château, à nouveau assimilé au pouvoir politique sans en être le siège.

Depuis Versailles s’ouvre au tourisme. Inscrit en 1979 au Patrimoine mondial de l’Humanité, il est plus que jamais redevenu le château mythique de l’absolutisme artistiquement restauré. Et c’est bien ce qui pose problème aujourd’hui : le visiteur en retient Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, mais bien rarement l’histoire postérieure. La volonté actuelle de reconstituer les parties non encore restaurées telles qu’elles se présentaient en 1715 est un parti pris historiographique contestable mais lucratif.

Ce parti-pris témoigne, encore aujourd’hui, de l’assimilation entre le château et son créateur. Le 6 mai 1682 ouvre une ère d’intense construction de l’imaginaire politique national.

© Hugo Billard (2007)


Publié par Hugo Billard le 24 juillet 2007 dans Non classé
Vous pouvez laisser une réponse, ou un trackback depuis votre site.

Une réaction à “Chronique n°32: 1682 Louis XIV s’installe à Versailles”

  1. frankois madouf
    4 août 2007

    Commentaire remarquable, qui donne envie de (re) visiter versailles (j’y étais il y a deux semaines). Cependant je tiens à remarquer que les commentaires des audioguides ne sont pas tout a fait a la hauteur du lieu, car noyés dans un flot d’information superficielles balancées de façon moyennement organisée.
    Mais bon, ne serait-ce que pour la chapelle et la galerie des glaces recemment re-restaurés et ouverts, ça vaut carrément le coup.
    vous nous y emmenerez?

Laisser une réponse

Vous devez être identifié pour écrire un commentaire.