Dans le Paris de la Régence, alors que le petit Louis XV fait l’apprentissage du métier de Roi sous la férule commode de son oncle le Régent, a lieu une expérience fort étrange: un Ecossais du nom de John Law (prononcez « lass ») veut échanger de l’argent sonnant et trébuchant contre du papier. Est-ce la naissance du billet de banque?
Pas exactement. Généralement les affaires se réglaient en monnaie « sonnante et trébuchante ». Or dès avant la mort de Louis XIV l’Etat est très fortement endetté, et l’habitude a été prise d’émettre du papier monnaie en en garantissant la valeur sur les terres du pays. Le Régent Philippe d’Orléans, qui gouverne au nom de l’enfant Louis XV à partir de 1715, fait appel aux banquiers pour investir et relancer l’économie. Parmi ceux-là l’Ecossais John Law.
Law n’est pas un inconnu.
Il est un mercantiliste, c’est-à-dire un penseur de l’économie qui considère que la fonction de l’Etat est d’assurer la richesse du pays. Pour lui si l’Etat est très endetté c’est parce que les gens n’ont pas suffisamment d’argent pour investir et que l’Etat a dû se substituer à eux. Il faut donc qu’il y ait beaucoup plus d’argent en circulation. Pour organiser cette distribution il propose la création d’une grande banque de crédit sur le modèle de la Banque d’Angleterre (créée en 1691), qui prêterait de l’argent à très faible taux d’intérêt pour faciliter la circulation de l’argent, développer le commerce et notamment le commerce en provenance des colonies antillaises. Pour éviter une circulation difficile de grandes quantités de pièces il propose la généralisation des billets de banque et des billets au porteur (sortes de chèques). Le régent donne son accord, permet la création d’une banque privée d’escompte (prêt) et d’émission (création de papier monnaie), et John Law l’ouvre à Paris, rue Quincampoix.
Face au succès, Law va plus loin.
Il crée une Compagnie chargée par le roi de gérer les mines, les terres et le commerce du castor dans les terres françaises des Amériques (Antilles, embouchure du Mississippi, Québec). En investissant fortement là-bas, il pense pouvoir enrichir ceux à qui il prête, s’enrichir, et ainsi rapporter de l’argent au royaume. En 1718 et 1719 le succès est tel que la banque privée devient banque royale et étend les investissements de la Compagnie de commerce aux terres françaises d’Afrique (Sénégal) et d’Asie (littoral indien), s’installant même en Chine. Fin 1719 il va encore plus loin : le régent le charge de gérer la dette publique et la frappe de monnaie. Law propose alors de réformer l’impôt en abolissant tous les impôts pour ne taxer que le capital, ce qui obligerait les Français à investir partout. Consécration lui est offerte en janvier 1720, il devient Contrôleur général des Finances, c’est-à-dire Ministre de l’Economie du royaume.
Et c’est là que tout va basculer.
La banque de Law a trop prêté. Appâtés par les gros profits promis par le commerce américain, africain et asiatique, beaucoup de Français qui avaient un peu d’argent se sont rués sur les emprunts de Law. Lorsqu’apparaissent les premières difficultés de remboursement, en janvier 1720, beaucoup d’emprunteurs s’affolent, exigent d’être remboursés, mais les banquiers de Law n’ont pas suffisamment de réserves pour faire face aux demandes. Le coup de grâce est porté en février lorsque quelques grands personnages du royaume (Conti, Bourbon) exigent, et le font savoir, le paiement de leurs dividendes et le remboursement de leurs emprunts. Toute la place de Paris s’affole.
Le 17 juillet 1720 une immense émeute a lieu au Palais-Royal et rue Quincampoix.
La foule en rage exige son argent en monnaie. Invectives, bagarres, on s’empoigne, on se blesse, on s’étouffe. Trois morts, peut-être quatre. Mais c’est le signal de la fin. Tout le monde vend. Devant cette débandade, le régent doit lâcher John Law. Sa banque est dissoute en octobre 1720. Arguant du statut de banque privée l’Etat ne rembourse presque pas les emprunteurs, réalisant par là même une excellente affaire financière (Law s’était chargé du remboursement partiel de la dette de l’Etat). Quand à John Law, lâché par tous après être devenu un des hommes les plus importants et les plus riches du royaume, il s’exile, s’enfuit plutôt, et meurt misérablement, à Venise, en 1729.
Malgré tout l’expérience Law a été en partie bénéfique pour l’Etat, mais pas pour tous.
Ses finances sont en partie assainies, le commerce colonial est lancé, et le système fiscal simplifié. Mais psychologiquement les effets sont désastreux : de très nombreux petits débiteurs sont ruinés, et parmi eux beaucoup de petits investisseurs des villes (commerçants, artisans, petits nobles), et l’image du papier-monnaie devient un repoussoir absolu. Lorsque sous la Révolution le gouvernement va vouloir introduire l’assignat sous forme de papier-monnaie, la confiance dans cette monnaie sera presque nulle.
Pour aller plus loin, le livre majeur sur le sujet est déjà ancien : Edgar Faure, en 1977, a publié dans la collection « Trente journées qui ont fait la France » un 17 juillet 1720. La banqueroute de Law, chez Gallimard.
A bientôt
© Hugo Billard 2007.
Publié le 1 septembre 2007 par Hugo Billard dans Non classé