le jardin des retours

Nouvelle rentrée, nouvelle école?

Helen Levitt, New York, vers 1940Chaque rentrée scolaire s’exprime en moi par des sentiments mélancoliques et joyeux. Mélancoliques face au temps qui passe, aux élèves qui partent vers d’autres horizons intellectuels, que l’on a porté sans savoir ce qui grandira. Je me souviens alors qu’en 1883, dans sa lettre aux instituteurs, Jules Ferry rappelait: « ce n’est pas dans l’école, c’est surtout hors de l’école qu’on pourra juger ce qu’a valu votre enseignement ». Comme un cuisinier aux fourneaux qui ne verrait pas les pupilles gourmandes et les papilles affolées des gastronomes. Joyeux parce qu’à nouvelles têtes nouvelles humeurs et à nouveaux programmes nouvelles approches, et que chaque année est un prétexte à être heureux en éveillant au monde tel qu’il va ceux qui veulent y comprendre quelque chose.

Donc lorsque dans sa « lettre aux éducateurs » Nicolas Sarkozy appelle à « remettre la culture générale au coeur de notre ambition éducative », à cultiver « l’interdisciplinarité », à confronter « les grandes oeuvres de l’esprit humain » à tous, y compris dans ma chère banlieue, j’applaudis des deux mains. Lorsqu’il écrit qu’ « à un enfant qui ne sera jamais musicien, il ne faut pas renoncer à donner le goût de la musique », qu’ « il ne faut pas que les enfants restent enfermés dans leur classe », que nous pourrons « choisir la pédagogie » la mieux adaptée aux élèves dans des établissements qui « auront une plus grande autonomie dans le choix de leur projet et de leur organisation », je dis oui, mais comment? Pourquoi avoir supprimé les travaux interdisciplinaires au collège et réduit ceux des lycées à la portion congrue? L’école aura pour objectif de faire « mieux comprendre la nature du fait religieux », d’empêcher que s’étiole « la culture humaniste » et que régresse « la culture scientifique ». Mais que met-on derrière ces termes? Ils sont pourtant présents dans les programmes! J’enseigne la diffusion du christianisme, l’Islam d’Avicenne et le Judaïsme de Maïmonide en classe de Seconde, le développement des Sciences et la séparation des Eglises et de l’Etat en Première, les religions dans le monde aujourd’hui en Terminale… tout est dans les programmes, alors pourquoi insister dans cette lettre sur ces inquiétudes, que j’approuve? Parce que l’Etat (Jules Ferry autant que Nicolas Sarkozy) a de l’institution scolaire une image inféodée. Jules Ferry sans l’affirmer clairement: il suggère aux instituteurs de se référer aux conseils des programmes. Nicolas Sarkozy en l’affirmant sans nuances.

Les annonces de la rentrée sont intéressantes. Aider à l’insertion des handicapés à l’école, bravo! Limiter les rigidités de la carte scolaire, pourquoi pas si l’on donne plus de moyens humains aux établissements lésés. Un grand service public de l’orientation? Il existe déjà, à l’état parcellaire, enfoui sous les décombres d’un décentralisation très mal gérée depuis quelques années. Multiplier les passerelles entre les filières? Excellent, et développer les VAE et les GRETA aussi, s’ils en reçoivent les moyens humains et matériels. Développer la formation des professeurs, très bien! Les jeunes profs seront un peu moins des bouche-trous pour classes difficiles! Redéfinir, en concertation, le mêtier d’enseignant, pourquoi pas, même si l’usine à gaz est une tentation facile… Toutes ces annonces sont, comme les années précédentes, de bonnes idées. Le tout est de savoir si elles sont des effets d’annonce pour un Etat-média ou si les réalisations suivront. Nous verrons, et je prendrai ma part à ce qui sera possible.

Guy Môquet ou la mémoire instrumentalisée par l'EtatEn revanche, il me faudra lire en classe, le 22 octobre, la jolie lettre de Guy Môquet à ses parents.

Je m’y refuse.

En l’écrivant je ne prends pas grand risque. Il faudra que ce jour-là les lycées organisent les modalités de lecture et d’analyse à fin d’édification exemplaire de cette lettre. Il n’y est pas ordonné que les professeurs d’histoire en seront les instruments. Mais pourquoi ce refus? Parce que je suis, depuis toujours, rétif aux oukases de ceux qui considèrent détenir la vérité. J’avais, sur ce blog, exprimé un avis nuancé mais non hostile à l’idée de lire, un jour, dans les programmes, cette lettre de Guy Môquet. Elle fait partie des textes souvent étudié en classe de Première, lorsque s’impose le cours sur la France dans la Seconde Guerre mondiale.

Mais l’idée d’étudier un texte dans un but moral, donc politique, en quelques minutes, sans son contexte, un jour donné, est une absurdité pour qui est attaché bec et ongles à la neutralité de l’historien. On ne s’est pas battu contre les orientations marxistes de l’histoire pour se retrouver dans le même cas de figure de l’autre côté de l’échiquier politique. Il y a encore une autre raison. L’instrumentalisation de l’histoire est un fait politique ancien. L’histoire a toujours, peu ou prou, été utilisée par le pouvoir ou par certains historiens, dans un but politique. Est-ce pour cela qu’il faut l’accepter? Faut-il accepter que l’Etat dise à l’historien ce qu’il faut penser d’un événement historique et lui imposer une analyse morale de ce phénomène? Que l’Etat propose une commémoration, soit! C’est son rôle, c’est sa fonction, et le Panthéon est utilisé pour cela. Que l’Etat dicte comment enseigner un phénomène historique, là non! Je refuse cette « caporalisation mémorielle ».

Jean-Pierre Azéma, dans le magazine L’histoire de ce mois n’écrit pas autre chose: « Laissons donc les enseignants organiser leurs cours comme ils l’entendent, et, s’ils font le choix de cette lettre, ils sauront la lire au bon moment, mis en perspective par les travaux qui l’éclairent« . Le ministre de l’Education nationale a, semble-t-il, anticipé ce genre de réactions: dans le dossier qui accompagne, au bulletin officiel, l’annonce de la journée du 22 octobre, une dizaine d’autres textes accompagnent la lettre de Guy Môquet. Le problème reste.

A bientôt, et bonne rentrée à tous!

Hugo Billard


Publié par Hugo Billard le 6 septembre 2007 dans Actualité
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3 réactions à “Nouvelle rentrée, nouvelle école?”

  1. [...] en discuter, rendez-vous sur le forum ! A lire également le billet d’Hugo sur son [...]

  2. [...] les nouveautés de la rentrée, le billet d’Hugo Billard, professeur d’Histoire-Géo, en cliquant ici. Pour discuter de ces nouvelles réformes, rendez-vous sur le forum [...]

  3. [...] utile Comité de Vigilance face aux Usages de l’Histoire (CVUH) dont j’ai pu citer, ici ou là, quelques membres, reprend, dans une tribune refusée par Libération, une citation de [...]

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