le jardin des retours

Lilo Petersen se souvient des « Oubliées »

Lilo Petersen est allemande. Sa mère était antinazie, réfugiée en France après 1933, avec elle. Les 14 et 15 mai 1940, alors que l’offensive allemande a commencé, craignant l’action d’une « cinquième colonne », le gouvernement de Paul Reynaud a procédé à l’internement des Allemands présents à Paris, puis sur tout le territoire dans les jours qui suivent.

La première « rafle » du Vel d’Hiv

Le 15 mai 1940 Lilo Petersen et sa mère sont internées, comme des milliers d’autres, à Paris, au Vélodrome d’Hiver. En 1942 ce lieu sera celui de la grande Rafle du Vel d’Hiv.

Peut-on comparer ces deux événements? Denis Blanchot, dans sa précise et nuancée postface, rappelle les faits: en 1940 « il n’y a pas de violence caractérisée, de ratissage policier, d’arrestations systématiques » (p.203). Reprenant la thèse de Denis Peschanski il rappelle qu’en 1940 le Vel d’Hiv est un lieu d’internement (pas de volonté de déshumanisation) alors qu’en 1942 il est un lieu d’expression de l’antisémitisme officiel. En 1940 les femmes célibataires étrangères sont les seules convoquées. En 1942 les femmes et les enfants juifs y sont parqués avant de partir vers la mort. Les intentions et les moyens sont différents dans les deux cas. Mais la douleur reste: Lilo Petersen utilise, en l’interrogeant, le terme de »rafle » pour 1940.

En 1942, rangée de bus rue Nélaton, le long du Vél d'HivIl faut dire que son itinéraire est un itinéraire qui interroge l’histoire: fille de résistante antinazie, elle a fuit l’Allemagne avec sa mère après le suicide de l’amant de sa mère, Stefan Lux, journaliste auprès de la SDN. Convoquée au Vel d’Hiv le 15 mai 1940, elle est « internée dans un camp de concentration français [Gurs], survivante des fonctionnaires de Vichy, jeune Allemande bringuebalée dans le Reich » (p.154) après que sa lointaine famille la rapatrie, orpheline, mère d’un enfant qui ne survivra pas, elle survit entre bombardements anglais et traque par la Gestapo.

[légende de la photo: Rangée de bus rue Nélaton, le long du Vél d’Hiv, en 1942. Les photos
étaient interdites à l’intérieur lors de la Grande Rafle].

Que montre ce livre, au-delà du cas exemplaire par son itinéraire de Lilo Petersen?

Il rappelle l’importance de cette rafle/internement de mai 1940, faite par la République dans le contexte de la drôle de guerre et alors qu’Hitler lance la blitzkrieg. Attention quand même: la rafle du Vel d’Hiv de 1940, passée sous silence (d’où le titre « les Oubliées ») n’a que bien peu à voir dans les intentions ni dans les moyens avec la grande rafle de 1942.

Il pose des questions à l’historien, que Denis Blanchot énonce dans sa postface.

D’abord un fait. La France des années 1930 était à la fois lieu d’accueil des opposants au nazisme et « modèle planétaire » (p.214) en matière de fichage et surveillance des étrangers: 4 millions de fiches en 1940 dans les cartons de la Police de l’Immigration.

Ensuite un élément d’analyse: les méthodes d’entraide et de dissimulation de la résistance allemande antinazie ont fortement contribué à la mise en place de la résistance française: « un résistant sur quatre, en France, à cette époque, est allemand ou germanophone » (Guilhem Zumbaum-Tomasi, cité p.223).

Enfin un élément de mémoire: 80% des résistants allemands passent dès 1945 en zone communiste, la future RDA, ce qui pose aujourd’hui l’essentiel du problème de la mémoire allemande de la Seconde Guerre mondiale. Les vagues antisémites en RDA jusqu’en 1956 poussent encore plus les résistants communistes allemands à se taire.

Le camp de GursLe camp de Gurs, un camp de concentration en France

Un des grands chapitres du livre de Lilo Petersen est consacré à sa survie dans le camp de concentration français de Gurs (voir aussi ici). Ce camp a servi en 1939 à enfermer les résistants espagnols qui fuyaient la victoire de Franco, puis en 1940 à enfermer des ressortissants étrangers comme Lilo, et ensuite à y parquer des Juifs dans le cadre de la collaboration entre le régime de Vichy et l’Allemagne nazie.

A bientôt

Hugo Billard


Publié par Hugo Billard le 14 février 2008 dans Comprendre,Lire
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Une réaction à “Lilo Petersen se souvient des « Oubliées »”

  1. […] mes anciens élèves, aujourd’hui lycéens, je vous conseille plutôt la critique de mon collègue Hugo Billard sur son […]

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