le jardin des retours

Monarchie élective?

Laurence Hansen-Love me demande un billet sur l’idée de « monarchie élective ». Le voici. Plus long que prévu.

Dans la pétition lancée le 14 février, Jean-François Kahn et le journal Marianne appellent à une « vigilance républicaine » contre les actions du président de la République, jugeant qu’il y aurait aujourd’hui un risque de « dérive vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective ». Dans une chronique pour Libération mercredi dernier Alain Duhamel, peu suspect de pro-sarkozysme, dénonce dans cette pétition une « posture homérique » et dénonce l’agitation du « spectre de la monarchie élective ».

Alors qu’est-ce qu’une monarchie élective?

Une monarchie est élective lorsque le chef de l’Etat est élu et porte un titre monarchique (roi est un titre devenu nom commun). Il existe aujourd’hui un certain nombre de monarchies électives: le Saint-Siège (le monarque en est le pape), les Emirats Arabes Unis (le roi est élu parmi les 7 émirs de la fédération), Andorre même parce qu’elle est co-dirigée par l’évêque de Seo d’Urgell et par le président de la République française (élu, lui). D’autres exemples dans l’article que Wikipédia consacre à cette notion (mais oui, mais oui, il y a d’excellents articles dans Wikipédia, n’en déplaise aux grincheux).

Evidemment s’arrêter là serait trop simple. Quelques réflexions/analyses personnelles.

Le Sarkozysme est-il un Bonapartisme?

A quoi font allusion ceux qui accusent Nicolas Sarkozy de faire dériver son pouvoir jusqu’à confiner à la monarchie élective? Dans l’histoire politique française il est un moment qui a été un clivage majeur entre les partisans d’un régime autoritaire et les partisans d’un régime libéral: les conditions de naissance du Second Empire. En 1848 Louis-Napoléon Bonaparte a été élu au suffrage universel masculin (à 74%) premier président de la Deuxième République. Le 2 décembre 1851 le même conserve le pouvoir par un coup d’Etat (exit la démocratie) et le 2 décembre 1852 il se proclame Empereur Napoléon III (exit la République).

Depuis lors « Napoléon le Petit », comme Victor Hugo le surnomma, est l’image que l’on agite face à tous ceux dont le pouvoir semble prêt à déroger aux libertés publiques (en tout cas à l’idée que l’on s’en fait), ou prêt à menacer les fondements du régime sur lequel ces libertés s’appuient (la République).

Et comme la communication de Nicolas Sarkozy interroge la pertinence de certains éléments du modèle républicain (laïcité, égalité), ou lance des idées pour satisfaire tous ceux qui crient (quotas de pêche, gastronomie à l’Unesco), ou par incompétence manifeste (Shoah en CM2, l’Afrique « qui n’a pas d’histoire »), elle désoriente et laisse croire que Nicolas Sarkozy veut tout remettre en cause. Sa présence dans la presse, entre show médiatique et peopolisation, sa volonté de laisser croire qu’il contrôle tous les dossiers de ses collaborateurs (pardon, des ministres), pousse certains à croire qu’il veut accaparer l’ensemble du pouvoir exécutif autour de ses mains, sans contrepouvoirs. Toutes les institutions qui se placent ordinairement entre le président et le quotidien sont écartés (les syndicats, les partis, le gouvernement, les corps constitués, les élus…): Sarkozy utilise les médias comme on peut utiliser les trous noirs, ce sont des bretelles d’autoroutes dans l’espace-temps, qui permettent d’aller plus vite sur le même chemin qui mène aux électeurs.

De Gaulle par le caricaturiste MoisanL’accusation est ancienne

C’est oublier que l’on fit le même reproche de « monarchie élective » à Charles de Gaulle (caricaturé, à droite, par Moisan). Mitterrand a fustigé dans le régime de la 5e république un Coup d’Etat permanent: contre l’élection directe au suffrage universel, contre le référendum, contre l’article 16, bref tout ce qui fait le pouvoir présidentiel. Valéry Giscard d’Estaing a été considéré comme un monarque (ce que l’affaire des diamants n’a pas arrangé). François Mitterrand a été quasi divinisé par les caricaturistes (le Bebête Show de Jean Roucas comme les Guignols de l’Info première époque). Seuls Georges Pompidou (mort trop tôt) ou Jacques Chirac (pour cause de cohabitation et de méfiance vis-à-vis de la presse) ont été épargnés par cette accusation de monarchie rampante du pouvoir.

Nicolas Sarkozy suit le même modèle. Avec pour différence qu’il vient après 15 années pendant lesquelles le pouvoir exécutif se trouvait rééquilibré (cohabitation ou divisions dans le même camp). Et que sa communication est agressive, permanente, et semble passer son temps à vouloir peser sur la presse (le président parle de ses amis et ses amis sont patrons de presse, donc même s’il n’y avait pas collusion l’amalgame est vite fait par le télespectateur/électeur). Et comme ses amours médiatiques avec une jolie chanteuse italienne ont amené les médias à ressortir le couplet éculé de la belle princesse, le parallèle monarchique est aisé à utiliser…

L’accusation révèle une faiblesse de la presse et de la vie politique autant que les manoeuvres qu’elle condamne

Alors monarchie élective? Non. D’ailleurs le texte de Jean-François Kahn s’inquiète du risque d’une dérive, pas qu’elle soit consubstantielle à la république. Ce qui n’empêche pas d’autres d’aller encore plus loin dans la critique: soit par haine de l’homme, soit par haine du régime politique inventé par De Gaulle, soit par refus de la politique menée, soit par opportunisme à quelques jours des municipales.

L’expression « monarchie élective » est un porte-flingue facile, faux sur la forme, mais son succès est un symptôme de plus d’une maladie qui touche le pays depuis de nombreuses années: l’absence d’une opposition politique crédible structurée, identifiée, réactive idéologiquement. Comme en 1848-1851, quand l’opposition anti-napoléonienne et la presse se déchiraient pour des histoires d’ego plus que d’idées.

Et quand il n’y a pas d’opposition politique audible, c’est la presse qui joue ce rôle, avec l’image que cela donne: un pays où un homme politique semble diriger seul, contrôler une partie des médias, et être détestée par l’autre. Mais c’est un sentiment, pas une réalité. Et la vie politique, ce sont autant des sentiments que des réalités.

A bientôt

Hugo Billard

P.S.: pour mes élèves qui sont en vacances… utilisez le blog de philo de Laurence, une mine de fiches pour réviser et pour penser (ce qui n’est pas incompatible…).


Publié par Hugo Billard le 23 février 2008 dans Actualité,Comprendre
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4 réactions à “Monarchie élective?”

  1. Lyonel Kaufmann
    24 février 2008

    Article/billet d’une excellente teneur et qualité. Comme quoi on peut être en vacances et penser (ce qui n’est pas incompatible…) 😉
    Bonnes vacances! (moi, j’ai recommencé la semaine dernière…)

  2. […] Un billet intéressant de Hugo Billard, sur son blog « le jardin des retours », concernant la monarchie élective dans l’histoire et qui revient sur cette accusation portée contre la présidence de Nicolas Sarkozy. […]

  3. bricabraque
    24 février 2008

    Bravo pour cet excellent article.

    J.B.

  4. Camille Desmoulins
    14 avril 2008

    Très bon article, merci!
    Petite question : je croyais qu’Andorre n’était pas une monarchie élective, mais une monarchie attributive (l’évèque n’est pas élu).
    Bonne soirée!

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