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« Va Pensiero » pour l’unité italienne

Riccardo MutiNous parlons souvent, dans les cours ou dans les médias, de l’art en politique par le biais de la propagande ou du storytelling de nos hommes politiques.

Il est aussi des moments de grâce où l’on se souvient que l’art exprime ce qui nous dépasse.

Le 12 mars 2011, pour les 150 ans de la République italienne, l’Opéra de Rome joue Nabucco de Verdi sous la direction de Riccardo Muti.

Créée en 1842 à Milan par Verdi, Nabucco raconte la révolte et la souffrance des Hébreux exilés à Babylone par Nabuchodonosor. Lors de sa création, les patriotes de Jeune-Italie ont immédiatement considéré un de ses chants, « Va Pensiero », comme un hymne à la libération du territoire italien de ses oppresseurs autrichiens, et Verdi devient un acronyme: Viva Vittorio Emanuele Re d’Italia. Le « Va Pensiero » du Nabucco appartient depuis lors à l’imaginaire politique italien: c’est un chant de résistance autant qu’un chant national. Pour les Italiens, Va Pensiero c’est la Marseillaise + Le Chant des Partisans.

Dans La Croix, Riccardo Muti explique l’importance de Nabucco et du Va Pensiero pour les Italiens.

Le contexte des festivités des 150 ans de l’Italie est particulier. Accusé de détournements, de corruption, de liens avec la mafia, sans compter ses frasques avec de jeunes filles, le président du Conseil Silvio Berlusconi est dans la salle. Ses télévisions sont accusées d’avoir, depuis plus de deux décennies, appauvri considérablement le niveau culturel des Italiens. Son gouvernement comprend des membres de la Lega Nord, un parti qui prône la séparation du nord et du sud de l’Italie en deux Etats distincts. Des coupes majeures viennent d’avoir lieu dans le budget de la culture, acculant à la faillite un certain nombre d’institutions majeures de ce magnifique pays. Quelques minutes avant la représentation de Nabucco, le maire de Rome, qui appartient pourtant au parti de Berlusconi, a pris la parole pour dénoncer la diminution du budget de la culture. Pourtant la représentation se déroule sans incident jusqu’au Va Pensiero.

Dans le Times de Londres, Riccardo Muti raconte l’ambiance: « Au tout début, il y a eu une grande ovation dans le public. Puis nous avons commencé l’opéra. Il se déroula très bien, mais lorsque nous en sommes arrivés au fameux chant Va Pensiero, j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le Va Pensiero allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la lamentation des esclaves qui chantent : « Oh ma patrie, si belle et perdue ! ».

Dans sa chronique matinale sur France Culture, Philippe Meyer raconte la suite avec une certaine émotion dans la voix.

La salle bisse le Va Pensiero. Un homme crie « Viva l’Italia ». Muti prend la parole et accepte de rejouer. La salle, debout, entonne en même temps que le choeur cet appel à la liberté. Comme en 1848 des papiers griffonnés tombent des balcons vers le parterre.

Le texte de l’intervention de Riccardo Muti est sous la vidéo (source: agoravox). Les images sont mauvaises, mais l’émotion…

Image de prévisualisation YouTube

Muti : Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Choeur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ».

Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène.

Muti : Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un Choeur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. (source: agoravox)

Et si vous voulez le passage de la Grande Illusion de Jean Renoir auquel fait allusion Philippe Meyer à la fin de sa chronique, elle est ici.

Le texte du « Va Pensiero » et sa traduction sont là.

Merci
H. Billard

(image: Riccardo Muti photographié pour le journal italien L’Unità)


Publié par Hugo Billard le 26 avril 2011 dans Non classé
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2 réactions à “« Va Pensiero » pour l’unité italienne”

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