La journaliste russe Anna Politkovskaïa est morte, assassinée dans le hall de son immeuble, samedi, à Moscou. Depuis les médias du monde entier la présentent comme une icône de la liberté de la presse, et les critiques contre le président russe Vladimir Poutine n'ont jamais été aussi cinglantes. Pourquoi?
Anna Politkovskaia était une journaliste d'investigation, c'est-à-dire que l'essentiel de son travail consistait à se rendre sur le terrain, à constater et confronter des phénomènes et des témoignages, à les comprendre, à les expliquer à ses lecteurs et au besoin à dénoncer des situations. Bref, elle menait son travail comme Albert Londres: pour "porter la plume dans la plaie".
Son principal champ d'enquête, la politique russe, l'a menée à effectuer une série de reportages sur les actions politiques et militaires de Moscou dans la petite république de Tchétchénie . La Russie est une fédération de Républiques, la Tchétchénie est une des plus petites d'entre elles. Un mouvement séparatiste avait proclamé en 1991 l'indépendance de cette petite républiques voisine de la Géorgie et de la Mer Caspienne. Une série de guerres s'en est suivie (1994-1995, 1999-2001) entre la Fédération de Russie et ces séparatistes liés à des groupes terroristes et islamistes. Ces guerres successives ont fait plusieurs dizaines de milliers de morts et ont déplacé près de 350 000 personnes. La "pacification" de la Tchétchénie a donné lieu à un grand nombre d'exactions, d'emprisonnements, d'actes de torture, de trafics, de corruption à grand échelle, dans un mépris généralisé des droits humains, mêlant les autorités locales, les responsables militaires et économiques tchétchènes, et les responsables politiques et militaires de Moscou. C'est au moment où devait paraître dans le journal Novaïa Gazeta une grande enquête d'Anna Politkovskaïa sur les réseaux de corruption en Russie qu'elle a été assassinée.
Ses enquêtes de terrain et son statut d'ovni dans une presse russe plutôt apathique, pratiquant l'autocensure, en ont fait, de son vivant, une journaliste reconnue et saluée à l'étranger. En Russie elle avait échappé à deux tentatives d'empoisonnement, notamment parce qu'elle avait cherché à servir d'intermédiaire lors de négociations avec des preneurs d'otages (en 2002 à Moscou au théâtre de la Doubrovka et en 2004 à Beslan dans une école). Elle gênait les réseaux de corruption et les pouvoirs en place. Les réactions des organes de presse et des gouvernements de beaucoup des grands pays du monde ont poussé le gouvernement russe à promettre une enquête. Mais le classement de Reporters Sans Frontières sur l'état de la liberté de la presse place la Russie à la 138e place des Etats les plus dangereux pour les journalistes (sur 167; le 167e est la Corée du Nord). La liberté d'investigation des journalistes donc les libertés individuelles des citoyens ne semblent ne pas être une priorité du pouvoir de Vladimir Poutine.
Anna Politkovskaia avait publié plusieurs livres en français, dont "Douloureuse Russie. Journal d'une femme en colère " dans lequel elle répondait à la question "Ai-je peur?": "L'Etat liquidera ou empoisonnera tous ceux qui ne sont pas "les nôtres" (…) Je refuse de me cacher et d'attendre dans ma cuisine des jours meilleurs, comme le font les autres" (phrase reprise dans l'article que Le Monde lui a consacré aujourd'hui). Le Monde daté du 11 octobre 2006 publie des extraits frappants de "Douloureuse Russie" (lire notamment le dialogue surréaliste entre elle et Ramzan Kadyrov, l'homme fort de Tchétchénie, un homme brutal contrôlé par Moscou… ça en dit long sur les risques qu'elle prenait dans son travail de journaliste).
Pour aller plus loin - notamment pour les Terminales qui ont la Russie dans leurs programmes d'histoire et de géographie - le site Géoconfluences propose un dossier clair et complet sur la géographie de la Russie et un numéro de l'excellent émission Le Dessous des Cartes était en 2000 consacré à la Russie : Jean-Christophe Victor y revenait longuement, à l'aide de cartes, sur la guerre en Tchétchénie.
La liberté de la presse est une des libertés fondamentales. La liberté du travail des journalistes une des garanties de la liberté d'opinion des citoyens. La presse doit sans cesse lutter contre les censures extérieures et aussi contre les autocensures. Au rédacteur en chef qui lui reprochait qu'un de ses articles sur les industries de la Ruhr n'était pas "dans la ligne du journal", Albert Londres aurait répondu "Un reporter, Monsieur, ne connaît qu'une ligne: celle du chemin de fer".
Bonne lecture
Hugo Billard
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11 réponses à ce jour ↓
1 Jean-Stéphane // 11 oct 2006 le
Eh oui, malheureusement, quand une personne décide de montrer le monde tel qu’il est vraiment et montre à quel point on nous ment, il est évident que cette personne dérange certains (gouvernement ou autres).
C’est dommage qu’on en arrive à tuer pour empêcher quelqu’un de parler…
C’est bien la preuve que nous vivons dans un mode dangereux où toute vérité n’est pas bonne à dire et où, bien que la liberté d’expression existe, il veut mieux garder certaines choses pour soi et les cacher du grand jour.
2 Hugo Billard // 11 oct 2006 le
Bonjour,
Le courage d’exprimer ses opinions et la capacité à endurer physiquement et moralement les attaques d’une autorité ne seraient-ils que l’apanage de quelques-uns (cf Platon)? Y aurait-il ceux qui ont le courage de parler au nom de tous et des valeurs jugées universelles et les autres, les moutons? Ou pensez-vous que “vivons sûrs, vivons cachés” soit tenable sur le long terme? L’étude de l’histoire montre que la première occurence reste la meilleure pour l’avenir, me semble-t-il…
A bientôt
Hugo Billard
3 kévin // 13 oct 2006 le
Certes en arriver là , est assez dramtique. De nos jours se faire tuer pour dire les faits tels qu’ils sont…
Mais se garder ses opinions pour ne pas etre exposé aux dangers qui nous entourent, est ce vraiment la meilleur solution?
Je ne pense pas! Regarde tous les evenements qui se passent sans même que tu ne puisse agir et dont tu peut etre la cible (attentat, accident, ou tout autres choses). On peut tous mourrir sans même avoir dit ce que l’on pense!
Dire les verités la ou elles sont, malgres le plus grand risque encouru est quand même benefique. d’un parce qu’elle fait refléchir, fait ouvrir les yeux. Mais aussi Parce qui s’en est suivi nous prouve bien que ce qui a ete dit est vraie…
Cela nous permet de nous battre contre tous ça
Et donc cntrairement a toi Jean-Stéphane je pense que la verité est bonne à dire, non pas d’un point de vue personnelle, mais d un point de vue global pour permettre au monde d’avancer, et d’avancer dans la bonne direction.
A beintot kevin
4 Anna Politkovskaïa at Partagez la connaissance ! // 23 nov 2006 le
[...] Lire cet article sur le blog Histoire “Le jardin des retours” [...]
5 kala // 3 fév 2007 le
slt tt le monde est ce que vous savez exactement ce qu a dit anna politovskaia contre le gouvernement russe ou plus partyiculierement contre poutine??
si vous savez vous pourriez citer ou donner des titres de journaux ou autre qui en parlent car baucoup de sites lui sont consacré mais ils tournent tous autour du pot sans reellement donner de faits concréts
merci
6 Hugo Billard // 4 fév 2007 le
Bonjour Kala,
Anna Politkovskaia critiquait la montée des tendances autocratiques du pouvoir de Poutine: inféodation des gouverneurs de province, tracage d’élections locales, usage de la torture notamment en Tchétchénie, silence sur les exactions de l’armée et au sein de l’armée, muselage des journalistes par des pressions personnelles et contre les rédactions (contrôle du papier, du transport des journaux, pressions physiques). Et bien d’autres choses.
Le mieux est de lire son livre “Tchétchénie, le déshonneur russe” pour lequel j’ai mis un lien dans l’article. Tout y est disséqué. Vous pouvez aussi lire les travaux de Marie Mendras sur la Russie de Poutine (travaux universitaires moins polémiques dans la forme mais qui présente dans leur contexte, depuis la fin de l’URSS, l’évolution de la vie politique et sociale de la Russie.
A bientôt
H. Billard
7 kala // 4 fév 2007 le
merci baucoup pour cette reponse maintenant je sui mieux informé sur le sujet
8 Liberté d’expression - Les dossiers du WebPédagogique - LeWebPédagogique // 7 mar 2007 le
[...] Hugo Billard, sur Le Jardin des retours… - Charlie Hebdo ou le procès de la liberté d’expression : dans cet article, Hugo évoque le procès où Charlie Hebdo doit se défendre de l’accusation infâmante de « racisme » pour avoir publié des caricatures de Mahomet. - Retour sur la carrière d’Anna Politkovskaia, considérée par certains comme une icône de la liberté de la presse. [...]
9 Denis // 7 mar 2007 le
Juste une précision pour Albert Londres. Parlant de chemin de fer, il voulait sans doute évoquer le déroulé du journal, tel qu’on le nomme encore en presse magazine (j’ai entendu “budget” aussi récemment à l’Est Républicain). Une mise à plat, case numérotée par case numérotée, dans laquelle on inscrit les articles, les publicités, l’ours etc.
Sur Politkovskaïa, je suis vraiment très admiratif et respectueux. Il y a toujours des courages singuliers de part le monde.
Mais il faut constater deux choses, malgré tout.
1/ Dans tous les cas, même en allant au plus loin, il reste toujours des limites. Politovskaïa ne pouvait aller au delà d’un certain point, où le relais des médias étrangers aurait été bienvenu.
2/ La question de la Tchétchénie retourne rapidement aux oubliettes.
En conséquence…
Dans vingt ou trente ans, cinquante peut-être, la déportation de fait des populations tchétchènes (on fabrique des réfugiés, c’est classique), la terreur et la sélection ethnique en découlant seront sans doute reconnues par la communauté internationale (comme on dit! ah “communauté internationale”
Dans la pire hypothèse, on évoquera peut-être même un génocide.
Il faudrait se prémunir d’un tel futur au temps présent. C’est une problématique très aiguë pour quiconque s’est intéressé à l’opinion publique au temps de la Shoah, et de la possible conscience qu’on en avait.
A ce jour, ce que je peux certifier, c’est que la politique russe en Tchétchénie a bénéficié des complaisances de l’Ouest dans des proportions invraisemblables avant la chute du mur de Berlin en 89. Opportunément Poutine a su profiter des attentats de 2001 et mettre son gaz dans la balance.
Le courage d’une Politovskaïa est formidable. Ce qui est étonnant et fou, c’est l’absence complète d’un courage pourtant bien moins exigeant dans les grandes démocraties pour signifier et qualifier la politique russe, et sans doute en spécifier la nature. Le silence, l’indifférence et même souvent le relais de thèses invraisemblables, acceptées brutes de fonderie.
Denis
Il est à signaler que le Tibet (qui n’est pas pétrolier, mais simplement stratégique comme l’était l’Afghanistan) subit une situation similaire et que l’enjeu économique chinois l’a fait passer à l’arrière-arrière plan en quelques années.
10 David.M // 9 avr 2007 le
le lien entre l’assassinat de cette journaliste et le gouvernement Poutine (bien ke assez evident) a t il été prouvé?? et des mesures pourraient elles etre prises contre ce gouvernement ou la puissance de la russie est elle trop importante pour que l’on puisse lui dire quoi que ce soit??
11 Hugo Billard // 10 avr 2007 le
Bonjour David,
Le lien est sans doute évident pour qui veut bien croire qu’il est évident, mais une action internationale ne peut se faire qu’en fonction des intérêts des Etats, et ce pb est considéré par le droit international comme une affaire intérieure russe. Donc pas d’intervention possible. Et si intervention était possible, il faudrait prouver le lien entre l’assassinat et le gouvernement russe. Une enquête est en cours en Russie, et RSF suit l’affaire.
A bientôt
H. Billard
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