Pourquoi faut-il toujours attendre la mort des grands historiens pour parler de leur oeuvre? Parce qu’il faut un prétexte, me direz-vous, et qu’alors le contexte s’y prête. Alors parlons-en. C’est Pierre Assouline, sur son blog, qui l’annonce: l’historien états-unien Eugen Weber est mort, il y a quelques jours, à un âge avancé mais c’est toujours trop jeune pour les esprits curieux.
Professeur à l’UCLA (Los Angeles), Eugen Weber est l’historien des mutations de la France rurale au XIX° siècle, de l’imaginaire politique rural, des conséquences de la révolution industrielle sur le dynamisme des “terroirs”, de l’imprégnation du monarchisme, du bonapartisme puis de la république dans nos villages. Il est l’historien d’un de ces très grands livres qui font peur aux étudiants en histoire avant de s’en saisir, et qu’ils ne peuvent plus lâcher dès qu’ils l’ont commencé: La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914). Ce livre a été publié en français en 1983, il n’a que peu de rides, et c’est un livre idéal pour comprendre ce qu’est la méthode historique: des faits, des faits, des faits, des territoires de plus en plus larges, et ensuite seulement une synthèse généraliste. Ce livre est bourré d’exemples, d’anecdotes, de tranches de vie: d’abord “les choses telles qu’elles étaient“, l’image du roi, la division des terroirs, le travail quotidien, l’imaginaire du pain comme instrument de survie et instrument de pouvoir, ensuite “les agents du changement“, ces flux terrestres tentaculaires, routes, trains, canaux, exode rural, service militaire, l’école, Dieu et l’Etat (tout cela rappellera bien des choses à mes élèves de Première; ce n’est pas la Révolution française et la capacité d’acheter des terres, contrairement à ce que pensait Soboul, mais l’insertion de ces agents du changement qui a inséré l’Etat dans les campagnes), enfin “changement et assimilation“: fêtes, foires, veillées, les transformations liées à la presse, les conflits entre respect des traditions et usages de la modernité. Questions anciennes autant que contemporaines.
Weber, c’est un style, visible dès les premières lignes de ce livre: “Vous n’avez pas besoin d’aller en Amérique pour voir des sauvages” songeait un Parisien en traversant la campagne bourguignonne vers 1840. “Les Peaux-Rouges de Fenimore Cooper sont ici” écrivait Balzac, dans ses Paysans (1844). De fait, de nombreux témoignages nous suggèrent qu’une grande partie de la France du XIX° siècle était habitée par des sauvages. Louis Chevalier nous a appris qu’on épinglait de ce terme les pauvres des villes - “classe laborieuse, classe dangereuse” - vers le milieu du siècle dernier. Mais on peut aussi bien l’appliquer, et pendant une période plus longue, à certaines parties de la population rurale, tout aussi étranges et peu connues, tout aussi laborieuses, quoique peut-être moins dangereuses, parce que moins concentrées.” (p. 17 de la compilation publiée par Fayard en 2005, La France de nos aïeux, regroupant La fin des terroirs, 1983, et Les imaginaires et la politique au XIX° siècle, 1991). Vous pouvez lire quelques extrait de ses analyses sur l’école comme ferment d’intégration des campagnes à l’Etat (en pdf sur le site de Sciences Po Bordeaux).
Eugen Weber a bien sûr été discuté, critiqué (l’essentiel de ses sources portent sur le sud de la ligne Saint-Malo/Genève, ce qui fausse ses généralisations par ailleurs rares), continué, mais son oeuvre marque un tournant dans les études historiques sur la France du XIX° siècle. Il a aussi écrit des travaux importants sur L’Action française, sur La France des années 30, sur les mythes politiques, et, plus récemment, sur les millénarismes.
La France rurale a été le creuset de recherches d’un Américain en province: comme Paxton obligeant les historiens français à remettre en cause leurs idées sur la France de Vichy, Weber (dans un tout autre registre bien sûr) a poussé les historiens français à remettre en cause leurs idées traditionnelles (et fortement teintées alors d’une imprégnation déterministe et marxiste) sur ces Français des terroirs dont le destin construit la France contemporaine.
Pour se faire plaisir, le programme de printemps des cours d’Eugen Weber à l’UCLA sur l’Ouest depuis les Lumières. Boutade à moitié sérieuse: à quand des cours/séminaires de longue durée dans nos lycées?
A bientôt
Hugo Billard
Pour écouter cet article: Ecouter le billet sur Eugen Weber

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1 Lire son billet de blog et le transformer en podcast ! - Usages des TICE - LeWebPédagogique // 29 mai 2007 le
[…] Hugo Billard vient mettre l’un de ses derniers billets en version audio ! Le blog devient podcast, le billet devient accessible aux mal voyants. Julien reviendra bientôt sur toutes les techniques et pratiques du podcast éducatif… Une nouvelle aventure ! […]
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