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Hans HOLBEIN, Les Ambassadeurs (1533)

 

Hans HOLBEIN, Les Ambassadeurs (1533)

207 x 209 cm, Londres, The National Gallery

 

Hans Holbein le Jeune est un peintre et graveur allemand, né à Augsbourg en 1497 et mort à Londres  en 1543.

 

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Deux hommes près d’une étagère remplie d’objets. Un tableau signé Holbein. Au premier abord, tout n’est que luxe, pouvoir, arrogance. Mais il y a une fausse note : une forme blanchâtre lévite au milieu de la scène, menaçante. Pour découvrir la clé apparente du tableau, il faut le regarder de biais. Alors l’image se déforme, les richesses s’effacent, et la grande triomphatrice se dévoile : la mort balaye tout.

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Alors que signifie vraiment cette mise en scène ? Ces deux hommes méprisent-ils la mort ou s’apprête-t-elle à les emporter ?

1. Peut-on braver la mort ?  

Là, devant nous, il y a cette drôle de chose : il s’agit d’un crâne, peint selon la technique de l’ANAMORPHOSE ; une anamorphose est la projection allongée d’une forme.

Un crâne ? Oui, « UNE  VANITE » c’est-à-dire une catégorie particulière de nature morte dont la composition allégorique suggère que l’existence terrestre est vide, vaine, la vie humaine précaire et de peu d’importance. Une allégorie est la personnification d’une idée abstraite : ici, la Mort est personnifiée et elle apparaît au premier plan sous la forme d’un crâne capable d’apparaître et de disparaître.

Cette anamorphose est-elle seulement destinée à rappeler que nulle puissance n’égale celle de la Mort, que le pouvoir, politique, intellectuel ou religieux, ne donne que l’illusion de la jeunesse et de la domination ? que la prestance, les étoffes lourdes, le pavage délicat sur lequel on se tient, tout cela n’est que  «vanité» ?

Essayer de vaincre la mort ? Le corps humain semble mal préparé : corps enfoui sous les couches de vêtements, objets en désordre, accumulation de motifs ; face à une vie humaine artificielle, lourde et compliquée, la mort apparaît pleine de santé. Seul élément naturel non modifié par l’homme, elle seule, sur ce tableau, bénéficie d’une lumière spéciale qui vient de droite (ligne oblique). Elle exprime même le rire avec sa mâchoire ouverte jusqu’aux oreilles ; c’est elle qui semble être le véritable héros du tableau. A première vue, la leçon des Ambassadeurs est donc simple et édifiante :

 – d’un côté, il y a le point de vue de la mort qui fait apparaître la vanité des réalités terrestres. Ni le luxe, ni le pouvoir, ni même le savoir ne nous permettront de lui échapper.

 – de l’autre, il existe un point de vue perpendiculaire, qui permet « d’aplatir » la mort, de la faire disparaître : celui de ce Christ presque invisible dans le coin supérieur gauche.

 

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Holbein utilise donc le mouvement physique du spectateur autour du tableau pour lui faire prendre conscience d’un mouvement qu’il est censé accomplir dans son âme : se détourner d’abord des biens terrestres, pour se tourner ensuite vers Dieu et gagner son salut dans l’Au-delà.

Mais la leçon des Ambassadeurs ne s’arrête pas là car il existe un autre mouvement à accomplir : celui qui doit nous plonger dans les détails du tableau et en particulier nous faire observer cette solide étagère en H sur laquelle s’appuient nos deux Ambassadeurs. Ils semblent dominer la mort. Qu’est-ce qui leur donne cette prétention ?

2. La mort politique

Qui sont ces deux hommes ? Le plus visible, celui de gauche, est JEAN DE DINTEVILLE, ambassadeur de France nommé par FRANÇOIS 1er à Londres pour obtenir le soutien d’HENRI VIII contre le Saint-Empire ; il doit son allure imposante à l’épaisse pelisse doublée d’hermine qu’il porte sur une chemise de soie rouge et à sa médaille de l’Ordre de Saint-Michel ; son manteau est court car il est ambassadeur de « robe courte » (détenteur de pouvoir politique). Il tient un poignard dans sa main droite, sur lequel est inscrit son âge : 29 ans seulement !

 A l’occasion des Fêtes de Pâques de 1533, il a invité son ami GEORGE DE SELVE à Londres et c’est lors de cette rencontre qu’Holbein a peint cette scène, ou plutôt, cette mise en scène…

 GEORGE DE SELVE a 25 ans (son âge est indiqué sur le livre) ; il est évêque de Lavaur (Tarn) et diplomate : il est donc ambassadeur en   «robe longue» (détenteur de pouvoir religieux), et habillé plus sobrement de sombre.

 Les deux ambassadeurs et amis ne se regardent pas, ils posent sérieusement, imbus de l’importance intellectuelle et sociale qu’ils sont désireux de montrer, grâce au décor soigneusement choisi et disposé autour d’eux.

 1533, les deux ambassadeurs sont donc jeunes ; ils partagent une même vision du métier de diplomate symbolisé par cette étagère : en haut la perfection avec l’ordre du ciel ; en bas, l’ordre de la terre, précaire, traversé par des signes de mauvais augure : l’étui auquel manque une flûte, le luth dont une des cordes est cassé, le livre d’arithmétique ouvert à la page traitant de la division, et enfin le globe terrestre renversé.

 

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En approfondissant la lecture de ce chef-d’œuvre, nous comprenons alors ce que montre ce tableau :  il nous montre la résolution d’un problème politique grave. Un changement des rapports de force en Europe menace la survie de la France, pourtant première puissance européenne. En effet, Le Portugal et la Castille construisent des empires d’échelle mondiale, et avec la bénédiction du Pape, ils se partagent le monde. Ainsi les nouvelles terres découvertes à l’Est sont au Portugal et celles à l’Ouest à l’Espagne. De plus, Castille et Aragon sont réunis sous la couronne de l’ennemi héréditaire, le Saint-Empire romain-germanique (à l’Est) et les Anglais sont encore présents à Calais. La France est donc quasiment cernée sur tous les fronts.

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Pour sauver la France, les Ambassadeurs abattent trois atouts :

a) Premier atout matérialisé par ce livre ouvert contenant l’hymne de Luther, le fondateur du protestantisme : la division de la chrétienté entre catholiques et protestants. En soutenant les princes et villes protestantes du Saint-Empire romain germanique, ils affaiblissent le Saint-Empire déjà constitué de nombreux  états.

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b) Deuxième atout : l’ouverture vers le monde musulman symbolisé par ce tapis.

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Quand ce tableau est réalisé, l’Empire Ottoman est aux portes de Vienne (Autriche), et menace la chrétienté. Mais les Ambassadeurs négocient tout de même un traité avec lui pour détourner les forces du Saint-Empire sur son front Est (pays Ottoman).

c) Troisième atout : les sentiments du roi d’Angleterre HENRI VIII symbolisé par ce sol qui imite celui de l’abbaye de Westminster à Londres.

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C’est là qu’avec le soutien des français, il a épousé ANNE BOLEYN, après avoir répudié sa première épouse liée au Saint-Empire romain germanique. De cette manière, la France conjure la possibilité d’une alliance entre l’Angleterre et le Saint-Empire.

Il y donc dans ce tableau une allusion directe au mouvement de LA REFORME qui secoue alors l’Eglise et une référence directe à la mission de l’Ambassadeur GEORGE DE SELVE.

3. Conclusion

Les Ambassadeurs sont donc les représentants d’une nouvelle religion ; une religion qui autorise que l’on joue contre le Pape, contre la chrétienté et contre le Saint-Empire, quand les intérêts supérieurs d’un pays sont en jeu : la religion de la politique et de la raison d’état. C’est l’idée de MACHIAVEL : un an avant la réalisation du tableau, MACHIAVEL publie Le Prince où il démontre que la politique obéit à des règles propres. Il écrit : « Le Prince est souvent obligé pour maintenir l’Etat, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut […] que tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »

Les Ambassadeurs sont donc fondamentalement un éloge du mouvement : mouvement de l’âme avec la conversion du croyant qui se détourne des vanités pour se tourner vers Dieu, mouvement de la diplomatie et des diplomates qui transforment la menace de guerre en paix, et enfin mouvement artistique : sous nos yeux effarés, Holbein apprivoise la Mort.

Collège Duhamel, le 27 mai 2014

N.B. (Sources utilisées pour la constitution de ce document : 1. L’essentiel de ce document est une transcription de l’exposé de Canal Educatif  2.  D’autres informations sont empruntées à Anne Bordier, Claire Obscur)


Publié par duhamel le 26 mai 2014 dans 3ème,5ème
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