Nécromancie et magies en tous genres
0 Commentaire(s) Publié le 12 novembre 2006 par imaginaires dans Comprendre, Jouer avec les mots, Lire
Les nécromanciens et autres -manciens sont légions dans les oeuvres de fantasy et les jeux vidéos. Mais que signifient réellement ces mots, d’où viennent-ils et comment sont-ils formés ?
Le suffice -mancie, -mancien vient du grec manteia, la divination. A l’origine, les sciences en -mancie servent donc à prédire le futur.
Ainsi, un nécro-mancien est un sorcier qui interroge les cadavres pour connaître le futur (necros, le cadavre), un chiro-mancien est un voyant qui interroge les mains et en particulier les lignes de la main pour prédire le futur de quelqu’un (cheiros, la main), un oniro-mancien est un sorcier qui interprète les rêves pour connaître le futur (oniros, le rêve), un carto-mancien est un devin qui utilise des cartes…
Dans l’antiquité, donc, le nécromancien est un devin qui utilise des cadavres pour pratiquer son art.
J’en profite pour vous livrer l’un des premiers textes de la littérature occidentale représentant une scène de nécromancie. Il est tiré de la Pharsale du poète latin Lucain qui est un poème épique racontant l’épopée de César et la guerre civile qu’il a menée contre Pompée.
« La farouche Érichtho avait abandonné, comme trop doux encore, les rites criminels, les noirs enchantements usités parmi ses compagnes ; elle avait porté les secrets de son art à un plus haut degré d’horreur. Elle s’était interdit la demeure des vivants, et pour être plus chère aux dieux des morts, elle habitait parmi des tombeaux dans l’asile même des ombres chassées de leurs couches. Ni l’air qu’elle respire, ni le ciel dont elle jouit, ne l’empêchent d’entendre ce qui se passe chez les mânes et dans le conseil infernal. Sur le visage de cette femme impie, qu’un jour serein n’éclaira jamais, une maigreur hideuse se joint à la pâleur de la mort. Ses cheveux mêlés sur sa tête sont noués comme des serpents. C’est lorsque la nuit est la plus noire et le ciel le plus orageux qu’elle sort des tombes désertes et qu’elle court dans les champs déserts pour aspirer les feux de la foudre. Ses pas imprimés sur la terre brûlent le germe des moissons fécondes. Elle souffle, et l’air qu’elle respire en est empoisonné. Elle ne daigne pas adresser aux dieux du ciel des vÅ“ux suppliants : aux premiers accents de sa voix, ils se hâtent de l’exaucer sans jamais lui donner le temps de redoubler le chant magique. Ses autels ne sont éclairés que par des torches funéraires, et son encens ne fume que sur des brasiers qu’elle a pris aux bûchers des morts. Elle ensevelit des vivants que l’âme anime encore ; le destin leur devait de longues années ; la mort s’en empare à regret. Recommençant à rebours la cérémonie des funérailles, elle rappelle les morts de la tombe et leur fait quitter leur couche. Elle va dérober les os brûlants encore d’un fils, et les flambeaux que des parents ont portés aux funérailles, et les débris à demi consumés du lit où le mort reposait, et les lambeaux de ses voiles funèbres, et ses cendres qui exhalent l’odeur de la chair. Mais a-t-on conservé dans la pierre ces corps dont le principe humide est tari, et dont la substance est durcie et desséchée, elle exerce sa fureur sur eux, plonge ses mains dans leurs yeux, arrache leurs prunelles glacées, ronge la pâle dépouille de leurs mains décharnées ; elle rompt avec ses dents le nÅ“ud fatal et le lacet des pendus ; dévore les cadavres, ronge la croix, déchire les chairs battues par l’orage ou brûlées par les feux du soleil. Elle arrache les clous des mains des crucifiés, boit le sang corrompu qui dégoutte de leurs plaies, et si la chair résiste aux morsures, elle s’y suspend. Si on laisse étendu sur la terre un mort privé de sépulture, elle accourt avant les oiseaux, avant les bêtes féroces ; mais elle n’a garde d’employer ses mains ou le fer à déchirer sa proie ; elle attend que les loups la dévorent, et c’est de leur gosier avide qu’elle se plaît à l’arracher. Le meurtre ne lui coûte rien, sitôt qu’elle a besoin d’un sang qui fume encore et qui jaillisse de la plaie ou qu’elle veut pour ses sacrifices, pour ses rites funèbres une chair vive et un cÅ“ur palpitant. Elle déchire les entrailles d’une mère et en arrache un fruit prématuré pour l’offrir à ses dieux sur un autel brûlant. S’il lui faut des ombres plus terribles, elle choisit parmi les vivants et fait des mânes à son gré. Toute mort est à son usage : de la joue éteinte des adolescents, elle enlève le duvet tendre ; de celui qui meurt dans la virilité, ce sont les cheveux qu’elle ravit. Elle assiste à la mort de ses proches, et sans pitié pour ce qu’elle a de plus cher, elle se jette sur le mourant, feint de lui donner le dernier baiser et lui tranche la tête ou lui entrouvre la bouche, et attachée au palais, elle murmure sur ses lèvres éteintes et lui confie les noirs secrets qu’elle fait passer aux Enfers.
[Sextus, le fils de Pompée vient voir la sorcière et lui demande qui sera victime de la guerre civile.]
« Jeune homme, répondit-elle, s’il ne s’agissait que de quelques destins obscurs, il me serait facile d’obtenir des dieux, en dépit d’eux-mêmes, tout ce que tu demanderais. Il est accordé à mon art de prolonger une vie dont les astres pressent la fin ou de trancher des jours qu’ils veulent prolonger jusque dans l’extrême vieillesse. Mais les événements publics forment une chaîne qui, dès l’origine du monde, les tient liés et indépendants. Si l’on y veut changer quelque chose, l’ordre universel en est ébranlé, et tout l’univers s’en ressent. Alors, nous, magiciens de Thessalie, nous avouons que la Fortune est plus forte que nous. Si tu te contentes de prévoir l’avenir, mille routes faciles te seront ouvertes pour arriver à la vérité. La terre, les airs, le chaos, les mers, les campagnes, les rochers de Rhodope, tout va parler. Mais puisqu’un carnage récent nous fournit des morts en abondance, enlevons-en un qui n’ait pas perdu toute la chaleur de la vie et dont les organes encore flexibles forment des sons à pleine voix : n’attendons pas que ses fibres desséchées par le soleil ne puissent plus nous rendre que des accents faibles et confus. »
Elle dit, et redoublant par ses charmes les ténèbres de la nuit, elle s’enveloppe la tête d’un nuage impur et va courant sur un champ de morts qui n’étaient point ensevelis. À son aspect, les loups prennent la fuite, les oiseaux détachent leurs griffes de 1a proie, même avant d’y avoir goûté. Cependant la Thessalienne, parmi ces cadavres glacés, en choisit un, dont le poumon, n’ayant reçu aucune atteinte, lui rende les sons de la voix. Elle en trouve plusieurs, et son choix suspendu tient une foule de morts dans l’attente : lequel d’entre eux va revoir la clarté ? Si elle eût voulu relever à la fois toutes ces troupes égorgées et les renvoyer aux combats, les lois de la mort auraient fléchi, et par un prodige de son art puissant, un peuple rappelé des rivages du Styx aurait reparu sous les armes.
À la fin, elle choisit parmi ces morts un interprète des destinées ; et traînant à travers des rochers aigus ce malheureux condamné à revivre, elle va le cacher au fond d’une montagne consacrée à ses mystères ténébreux. Cette caverne se prolonge et descend presque jusqu’aux Enfers. Une sombre forêt la couvre de ses rameaux courbés vers la terre et dont aucun jamais ne se dirigea vers le ciel : l’if au noir feuillage la rend impénétrable au jour. Au-dedans croupissent d’immobiles ténèbres, et l’intérieur de l’antre est revêtu d’une humide moisissure qu’engendre une éternelle nuit. Jamais ce lieu ne fut éclairé que d’une lumière magique : l’air n’est pas plus pesant et plus noir au fond de l’antre du Ténare, sur les confins de ce monde et de l’empire des morts. Aussi les dieux des Enfers ne craignent-ils pas d’envoyer les mânes dans la caverne d’Érichtho, car quoiqu’elle fasse violence aux destins, l’ombre qu’elle évoque peut douter elle-même si elle sort des Enfers ou si elle y entre. L’enchanteresse était vêtue comme les Furies, d’un voile peint de couleurs bizarres. Elle découvre son visage et rejette sa chevelure de vipères entrelacées ; et voyant que les compagnons de Sextus et Sextus lui-même, tremblants à son aspect, avaient la pâleur sur le front et les yeux fixés à terre : « Revenez, leur dit-elle, de la frayeur dont vous êtes atteints ; ce corps va reprendre la vie, et ses traits vont se rétablir dans un état si naturel, que les plus timides pourront sans crainte le voir et l’entendre parler. Je vous pardonnerais de trembler si je vous faisais voir les noires eaux du Styx et les bords où le Phlégéton roule ses ondes enflammées ; si je paraissais moi-même au milieu des Furies, si je vous montrais Cerbère secouant sous ma main sa crinière de serpents, et les Géants enchaînés par le milieu du corps et frémissants de rage ; mais ici, lâches que vous êtes, que craignez-vous devant des mânes, tremblants eux-mêmes devant moi ? »
Alors faisant au cadavre de nouvelles blessures, elle versa dans ses veines un sang nouveau plein de chaleur. Elle a eu soin d’y mêler des flots de l’écume lunaire. Elle y mêle toutes les horreurs de la nature : l’écume du chien qui a l’onde en horreur, les entrailles du lynx, les vertèbres noueuses de l’hyène, la moelle du cerf nourri de serpents, le rémora qui retient le navire, malgré le souffle de l’Eurus gonflant la voile, les yeux du dragon, la pierre sonore que l’aigle couve et réchauffe, le serpent ailé des Arabes, la vipère de la mer Rouge, la membrane du céraste encore vivant, la cendre du Phénix sur l’autel de l’Orient. Ayant aussi mêlé les vils poisons et les poisons fameux, elle ajoute des herbes magiques, souillées dans leur germe par sa bouche impure, et tous les venins qu’elle-même a créés.
Alors sa voix plus puissante que tous les philtres se fait entendre aux dieux des morts. Ce n’est d’abord qu’un murmure confus et qui n’a rien de la voix humaine. C’est à la fois l’aboiement du chien, le hurlement du loup, le cri lugubre du hibou, le sifflement des serpents : il tient aussi du gémissement des ondes qui se brisent contre un écueil, du mugissement des vents dans les forêts, et du bruit du tonnerre en déchirant la nue. Toutes paroles qui pénètrent jusque dans le fond, des Enfers.
« Euménides, dit-elle, et vous, crimes et tourments du Tartare ; et toi, Chaos, toujours avide d’engloutir des mondes sans nombre ; et toi, monarque des Enfers, que tourmente sans cesse ton immortalité ; effroyable Styx ; et vous, Champs Elysées, que moi ni mes compagnes nous ne verrons jamais ; toi, Proserpine, qui, pour l’Enfer, as quitté le ciel et ta mère ; toi, qu’on adore là -bas, sous le nom d’Hécate, et par qui les mânes et moi nous communiquons en secret ; et toi, gardien des portes de l’Enfer, toi, qui jettes à Cerbère nos entrailles pour l’apaiser ; et vous, Parques, qui allez reprendre un fil que vous avez coupé ; et toi, nocher de l’onde infernale, qui, sans doute, es las de repasser de l’un à l’autre bord les ombres que j’évoque ; noires divinités, écoutez ma prière, et si ma bouche est assez impure, assez criminelle pour vous implorer, si jamais elle ne vous nomma sans s’être remplie de sang humain, si j’ai égorgé tant de fois sur vos autels et la mère et l’enfant qu’elle avait dans ses flancs, si j’ai rempli les vases de vos sacrifices des membres déchirés de tant d’innocents qui auraient vécu, soyez propices à mes vÅ“ux. Je ne demande point une ombre dès longtemps enfermée dans vos cachots et accoutumée aux ténèbres. À peine celle que j’évoque a-t-elle quitté la lumière, elle descend, elle est encore à l’entrée du noir séjour, et la rappeler par mes charmes ce ne sera point l’obliger à passer deux fois chez les morts. Souffrez donc, si la guerre civile est de quelque prix à vos yeux, que l’ombre d’un soldat qui, dans le parti de Pompée, se signalait il y a quelques instants, instruise le fils de ce héros et lui annonce le sort de leurs armes. »
Après qu’elle a proféré ces paroles, elle relève la tête, la bouche écumante, et voit debout devant ses yeux l’ombre du mort étendu à ses pieds qui, tremblante elle-même à la vue de ce corps livide et glacé, le considère et frémit de rentrer dans cette odieuse prison. Ces veines rompues, ce sein déchiré, ces plaies profondes l’épouvantent. Le malheureux ! On lui enlève le plus grand bienfait de la mort, l’avantage de ne plus mourir.
Érichtho s’étonne que l’Enfer soit si lent à lui obéir. Elle s’irrite contre le mort, et d’un fouet de couleuvres vivantes, elle frappe à coups redoublés le cadavre encore immobile. Alors, par les mêmes fentes de la terre ouverte à sa voix, elle hurle après les mânes et trouble le silence de l’éternelle nuit.
« Ô Tisiphone ! Et toi, Mégère, vous demeurez tranquilles à ma voix ! Vous ne chassez pas avec vos fouets vengeurs cette âme rebelle à travers les noirs espaces de l’Érèbe ! Tremblez, chiennes d’enfer ! Que je ne vous appelle par les noms que vous méritez ! Que je ne vous traîne hors des Enfers, à la clarté des cieux et que je ne vous y retienne ! Je vous poursuivrai à travers les bûchers et les funérailles dont je vous défendrai l’approche ; je vous chasserai des tombeaux ; je vous écarterai des urnes. Et toi, Hécate, je souillerai, je rendrai livide et sanglante la face que tu prends pour te montrer aux dieux du ciel ; je te forcerai à garder celle que tu as dans les Enfers. Toi, Proserpine, je dirai à quel indigne appât tu t’es laissé prendre et retenir dans les royaumes sombres ; par quel incestueux amour tu t’es livrée au morne roi des morts, et que ta mère, après ton infamie, n’a pas voulu te rappeler. Pour toi, le plus injuste, le plus méchant des dieux, tremble que je n’entrouvre les voûtes infernales ! Oui, j’y ferai pénétrer le jour ! Tu seras tout à coup frappé de sa lumière M’obéirez-vous ? ou faut-il que j’appelle celui dont la terre n’entend jamais prononcer le nom sans frémir ; celui qui d’un Å“il assuré regarde en face la Gorgone ; celui qui châtie Érinys tremblante sous ses fouets sanglants ; celui qui siège au-dessous de vous et aussi loin que vous l’êtes du ciel, dans les abîmes du Tartare, dont vos yeux mêmes n’ont jamais mesuré la profondeur ; le seul enfin de tous les dieux qui, après avoir juré par le Styx, peut être impunément parjure ? »
À peine elle achevait, une chaleur soudaine pénètre le sang du cadavre ; et ce sang commence à couler dans toutes les veines du corps. Dans son sein glacé jusqu’alors, les fibres tremblantes palpitent, et la vie rendue à ce corps qui en avait oublié l’usage, en s’y glissant, se mêle avec la mort. Les muscles ont repris leur vigueur, les nerfs leur ressort ; le cadavre ne se lève point peu à peu et en s’appuyant sur ses membres, il est repoussé par la terre et il se dresse tout à la fois. Ses yeux ouverts sont immobiles : ce n’est pas le visage d’un homme vivant, mais d’un homme qui va mourir ; la roideur de la mort et sa pâleur lui restent. Il paraît stupide d’étonnement de se voir rendu au monde. Mais aucun son ne sort de sa bouche, l’usage de la voix et de la langue ne lui est rendu que pour répondre à la Thessalienne : « Révèle-moi, lui dit-elle, ce que je veux savoir, et sois sûr de ta récompense ; car si tu me dis vrai, je t’exempte à jamais d’obéir aux évocations de l’Hémus. Je composerai ton bûcher, je charmerai ta tombe de telle sorte que ton ombre ne sera plus obsédée par les enchantements. Tu revis pour la dernière fois, et ni les paroles, ni les herbes magiques ne troubleront pour toi le sommeil du Léthé quand je t’aurai rendu la mort. Les oracles des dieux du ciel ne montrent l’avenir qu’à travers un nuage ; mais celui qui cherche la vérité chez les dieux des Enfers, s’en va, sûr de l’avoir trouvée. Ce sont les oracles de la mort que l’homme courageux consulte. Ne ménage donc pas celui qui t’ose interroger ; ne déguise rien, je t’en conjure ; nomme les choses et les lieux et que la voix qui t’est rendue soit la voix même des destins. » »
Si, aujourd’hui, le terme de nécromancien désigne dans la fantasy, jeux vidéos ou littérature, un magicien ranimant des cadavres et usant de la magie du sang pour combattre, c’est que le sens du suffixe -mancien s’est généralisé à toutes les pratiques magiques. On peut donc trouver les termes de pyromancien (pur, le feu), hydromancien (hydor, l’eau), aeromancien (aer, l’air) et géomancien (gè, la terre) pour désigner la magie élémentaire. De même, la science-fiction parle parfois de psychomancie (pychè, l’âme) pour désigner des pouvoirs paranormaux influant sur l’esprit, voir même de technomancie (technè, l’art, la technique) pour nommer des pouvoirs ayant un rapport avec la technologie.
Et c’est ainsi que les joueurs de jeux vidéos pratiquent le grec ancien chaque jour sans le savoir !
Chiron


