Nécromancie et magies en tous genres

NécromancienLes nécromanciens et autres -manciens sont légions dans les oeuvres de fantasy et les jeux vidéos. Mais que signifient réellement ces mots, d’où viennent-ils et comment sont-ils formés ?

Le suffice -mancie, -mancien vient du grec manteia, la divination. A l’origine, les sciences en -mancie servent donc à prédire le futur.

Ainsi, un nécro-mancien est un sorcier qui interroge les cadavres pour connaître le futur (necros, le cadavre), un chiro-mancien est un voyant qui interroge les mains et en particulier les lignes de la main pour prédire le futur de quelqu’un (cheiros, la main), un oniro-mancien est un sorcier qui interprète les rêves pour connaître le futur (oniros, le rêve), un carto-mancien est un devin qui utilise des cartes…

Dans l’antiquité, donc, le nécromancien est un devin qui utilise des cadavres pour pratiquer son art.

J’en profite pour vous livrer l’un des premiers textes de la littérature occidentale représentant une scène de nécromancie. Il est tiré de la Pharsale du poète latin Lucain qui est un poème épique racontant l’épopée de César et la guerre civile qu’il a menée contre Pompée.

« La farouche Érichtho avait abandonné, comme trop doux encore, les rites criminels, les noirs enchantements usités parmi ses compagnes ; elle avait porté les secrets de son art à un plus haut degré d’horreur. Elle s’était interdit la demeure des vivants, et pour être plus chère aux dieux des morts, elle habitait parmi des tombeaux dans l’asile même des ombres chassées de leurs couches. Ni l’air qu’elle respire, ni le ciel dont elle jouit, ne l’empêchent d’entendre ce qui se passe chez les mânes et dans le conseil infernal. Sur le visage de cette femme impie, qu’un jour serein n’éclaira jamais, une maigreur hideuse se joint à la pâleur de la mort. Ses cheveux mêlés sur sa tête sont noués comme des serpents. C’est lorsque la nuit est la plus noire et le ciel le plus orageux qu’elle sort des tombes désertes et qu’elle court dans les champs déserts pour aspirer les feux de la foudre. Ses pas imprimés sur la terre brûlent le germe des moissons fécondes. Elle souffle, et l’air qu’elle respire en est empoisonné. Elle ne daigne pas adresser aux dieux du ciel des vÅ“ux suppliants : aux premiers accents de sa voix, ils se hâtent de l’exaucer sans jamais lui donner le temps de redoubler le chant magique. Ses autels ne sont éclairés que par des torches funéraires, et son encens ne fume que sur des brasiers qu’elle a pris aux bûchers des morts. Elle ensevelit des vivants que l’âme anime encore ; le destin leur devait de longues années ; la mort s’en empare à regret. Recommençant à rebours la cérémonie des funérailles, elle rappelle les morts de la tombe et leur fait quitter leur couche. Elle va dérober les os brûlants encore d’un fils, et les flambeaux que des parents ont portés aux funérailles, et les débris à demi consumés du lit où le mort reposait, et les lambeaux de ses voiles funèbres, et ses cendres qui exhalent l’odeur de la chair. Mais a-t-on conservé dans la pierre ces corps dont le principe humide est tari, et dont la substance est durcie et desséchée, elle exerce sa fureur sur eux, plonge ses mains dans leurs yeux, arrache leurs prunelles glacées, ronge la pâle dépouille de leurs mains décharnées ; elle rompt avec ses dents le nÅ“ud fatal et le lacet des pendus ; dévore les cadavres, ronge la croix, déchire les chairs battues par l’orage ou brûlées par les feux du soleil. Elle arrache les clous des mains des crucifiés, boit le sang corrompu qui dégoutte de leurs plaies, et si la chair résiste aux morsures, elle s’y suspend. Si on laisse étendu sur la terre un mort privé de sépulture, elle accourt avant les oiseaux, avant les bêtes féroces ; mais elle n’a garde d’employer ses mains ou le fer à déchirer sa proie ; elle attend que les loups la dévorent, et c’est de leur gosier avide qu’elle se plaît à l’arracher. Le meurtre ne lui coûte rien, sitôt qu’elle a besoin d’un sang qui fume encore et qui jaillisse de la plaie ou qu’elle veut pour ses sacrifices, pour ses rites funèbres une chair vive et un cÅ“ur palpitant. Elle déchire les entrailles d’une mère et en arrache un fruit prématuré pour l’offrir à ses dieux sur un autel brûlant. S’il lui faut des ombres plus terribles, elle choisit parmi les vivants et fait des mânes à son gré. Toute mort est à son usage : de la joue éteinte des adolescents, elle enlève le duvet tendre ; de celui qui meurt dans la virilité, ce sont les cheveux qu’elle ravit. Elle assiste à la mort de ses proches, et sans pitié pour ce qu’elle a de plus cher, elle se jette sur le mourant, feint de lui donner le dernier baiser et lui tranche la tête ou lui entrouvre la bouche, et attachée au palais, elle murmure sur ses lèvres éteintes et lui confie les noirs secrets qu’elle fait passer aux Enfers.
[Sextus, le fils de Pompée vient voir la sorcière et lui demande qui sera victime de la guerre civile.]
« Jeune homme, répondit-elle, s’il ne s’agissait que de quelques destins obscurs, il me serait facile d’obtenir des dieux, en dépit d’eux-mêmes, tout ce que tu demanderais. Il est accordé à mon art de prolonger une vie dont les astres pressent la fin ou de trancher des jours qu’ils veulent prolonger jusque dans l’extrême vieillesse. Mais les événements publics forment une chaîne qui, dès l’origine du monde, les tient liés et indépendants. Si l’on y veut changer quelque chose, l’ordre universel en est ébranlé, et tout l’univers s’en ressent. Alors, nous, magiciens de Thessalie, nous avouons que la Fortune est plus forte que nous. Si tu te contentes de prévoir l’avenir, mille routes faciles te seront ouvertes pour arriver à la vérité. La terre, les airs, le chaos, les mers, les campagnes, les rochers de Rhodope, tout va parler. Mais puisqu’un carnage récent nous fournit des morts en abondance, enlevons-en un qui n’ait pas perdu toute la chaleur de la vie et dont les organes encore flexibles forment des sons à pleine voix : n’attendons pas que ses fibres desséchées par le soleil ne puissent plus nous rendre que des accents faibles et confus. »

Elle dit, et redoublant par ses charmes les ténèbres de la nuit, elle s’enveloppe la tête d’un nuage impur et va courant sur un champ de morts qui n’étaient point ensevelis. À son aspect, les loups prennent la fuite, les oiseaux détachent leurs griffes de 1a proie, même avant d’y avoir goûté. Cependant la Thessalienne, parmi ces cadavres glacés, en choisit un, dont le poumon, n’ayant reçu aucune atteinte, lui rende les sons de la voix. Elle en trouve plusieurs, et son choix suspendu tient une foule de morts dans l’attente : lequel d’entre eux va revoir la clarté ? Si elle eût voulu relever à la fois toutes ces troupes égorgées et les renvoyer aux combats, les lois de la mort auraient fléchi, et par un prodige de son art puissant, un peuple rappelé des rivages du Styx aurait reparu sous les armes.

À la fin, elle choisit parmi ces morts un interprète des destinées ; et traînant à travers des rochers aigus ce malheureux condamné à revivre, elle va le cacher au fond d’une montagne consacrée à ses mystères ténébreux. Cette caverne se prolonge et descend presque jusqu’aux Enfers. Une sombre forêt la couvre de ses rameaux courbés vers la terre et dont aucun jamais ne se dirigea vers le ciel : l’if au noir feuillage la rend impénétrable au jour. Au-dedans croupissent d’immobiles ténèbres, et l’intérieur de l’antre est revêtu d’une humide moisissure qu’engendre une éternelle nuit. Jamais ce lieu ne fut éclairé que d’une lumière magique : l’air n’est pas plus pesant et plus noir au fond de l’antre du Ténare, sur les confins de ce monde et de l’empire des morts. Aussi les dieux des Enfers ne craignent-ils pas d’envoyer les mânes dans la caverne d’Érichtho, car quoiqu’elle fasse violence aux destins, l’ombre qu’elle évoque peut douter elle-même si elle sort des Enfers ou si elle y entre. L’enchanteresse était vêtue comme les Furies, d’un voile peint de couleurs bizarres. Elle découvre son visage et rejette sa chevelure de vipères entrelacées ; et voyant que les compagnons de Sextus et Sextus lui-même, tremblants à son aspect, avaient la pâleur sur le front et les yeux fixés à terre : « Revenez, leur dit-elle, de la frayeur dont vous êtes atteints ; ce corps va reprendre la vie, et ses traits vont se rétablir dans un état si naturel, que les plus timides pourront sans crainte le voir et l’entendre parler. Je vous pardonnerais de trembler si je vous faisais voir les noires eaux du Styx et les bords où le Phlégéton roule ses ondes enflammées ; si je paraissais moi-même au milieu des Furies, si je vous montrais Cerbère secouant sous ma main sa crinière de serpents, et les Géants enchaînés par le milieu du corps et frémissants de rage ; mais ici, lâches que vous êtes, que craignez-vous devant des mânes, tremblants eux-mêmes devant moi ? »
Alors faisant au cadavre de nouvelles blessures, elle versa dans ses veines un sang nouveau plein de chaleur. Elle a eu soin d’y mêler des flots de l’écume lunaire. Elle y mêle toutes les horreurs de la nature : l’écume du chien qui a l’onde en horreur, les entrailles du lynx, les vertèbres noueuses de l’hyène, la moelle du cerf nourri de serpents, le rémora qui retient le navire, malgré le souffle de l’Eurus gonflant la voile, les yeux du dragon, la pierre sonore que l’aigle couve et réchauffe, le serpent ailé des Arabes, la vipère de la mer Rouge, la membrane du céraste encore vivant, la cendre du Phénix sur l’autel de l’Orient. Ayant aussi mêlé les vils poisons et les poisons fameux, elle ajoute des herbes magiques, souillées dans leur germe par sa bouche impure, et tous les venins qu’elle-même a créés.
Alors sa voix plus puissante que tous les philtres se fait entendre aux dieux des morts. Ce n’est d’abord qu’un murmure confus et qui n’a rien de la voix humaine. C’est à la fois l’aboiement du chien, le hurlement du loup, le cri lugubre du hibou, le sifflement des serpents : il tient aussi du gémissement des ondes qui se brisent contre un écueil, du mugissement des vents dans les forêts, et du bruit du tonnerre en déchirant la nue. Toutes paroles qui pénètrent jusque dans le fond, des Enfers.
« Euménides, dit-elle, et vous, crimes et tourments du Tartare ; et toi, Chaos, toujours avide d’engloutir des mondes sans nombre ; et toi, monarque des Enfers, que tourmente sans cesse ton immortalité ; effroyable Styx ; et vous, Champs Elysées, que moi ni mes compagnes nous ne verrons jamais ; toi, Proserpine, qui, pour l’Enfer, as quitté le ciel et ta mère ; toi, qu’on adore là -bas, sous le nom d’Hécate, et par qui les mânes et moi nous communiquons en secret ; et toi, gardien des portes de l’Enfer, toi, qui jettes à Cerbère nos entrailles pour l’apaiser ; et vous, Parques, qui allez reprendre un fil que vous avez coupé ; et toi, nocher de l’onde infernale, qui, sans doute, es las de repasser de l’un à l’autre bord les ombres que j’évoque ; noires divinités, écoutez ma prière, et si ma bouche est assez impure, assez criminelle pour vous implorer, si jamais elle ne vous nomma sans s’être remplie de sang humain, si j’ai égorgé tant de fois sur vos autels et la mère et l’enfant qu’elle avait dans ses flancs, si j’ai rempli les vases de vos sacrifices des membres déchirés de tant d’innocents qui auraient vécu, soyez propices à mes vÅ“ux. Je ne demande point une ombre dès longtemps enfermée dans vos cachots et accoutumée aux ténèbres. À peine celle que j’évoque a-t-elle quitté la lumière, elle descend, elle est encore à l’entrée du noir séjour, et la rappeler par mes charmes ce ne sera point l’obliger à passer deux fois chez les morts. Souffrez donc, si la guerre civile est de quelque prix à vos yeux, que l’ombre d’un soldat qui, dans le parti de Pompée, se signalait il y a quelques instants, instruise le fils de ce héros et lui annonce le sort de leurs armes. »
Après qu’elle a proféré ces paroles, elle relève la tête, la bouche écumante, et voit debout devant ses yeux l’ombre du mort étendu à ses pieds qui, tremblante elle-même à la vue de ce corps livide et glacé, le considère et frémit de rentrer dans cette odieuse prison. Ces veines rompues, ce sein déchiré, ces plaies profondes l’épouvantent. Le malheureux ! On lui enlève le plus grand bienfait de la mort, l’avantage de ne plus mourir.
Érichtho s’étonne que l’Enfer soit si lent à lui obéir. Elle s’irrite contre le mort, et d’un fouet de couleuvres vivantes, elle frappe à coups redoublés le cadavre encore immobile. Alors, par les mêmes fentes de la terre ouverte à sa voix, elle hurle après les mânes et trouble le silence de l’éternelle nuit.
« Ã” Tisiphone ! Et toi, Mégère, vous demeurez tranquilles à ma voix ! Vous ne chassez pas avec vos fouets vengeurs cette âme rebelle à travers les noirs espaces de l’Érèbe ! Tremblez, chiennes d’enfer ! Que je ne vous appelle par les noms que vous méritez ! Que je ne vous traîne hors des Enfers, à la clarté des cieux et que je ne vous y retienne ! Je vous poursuivrai à travers les bûchers et les funérailles dont je vous défendrai l’approche ; je vous chasserai des tombeaux ; je vous écarterai des urnes. Et toi, Hécate, je souillerai, je rendrai livide et sanglante la face que tu prends pour te montrer aux dieux du ciel ; je te forcerai à garder celle que tu as dans les Enfers. Toi, Proserpine, je dirai à quel indigne appât tu t’es laissé prendre et retenir dans les royaumes sombres ; par quel incestueux amour tu t’es livrée au morne roi des morts, et que ta mère, après ton infamie, n’a pas voulu te rappeler. Pour toi, le plus injuste, le plus méchant des dieux, tremble que je n’entrouvre les voûtes infernales ! Oui, j’y ferai pénétrer le jour ! Tu seras tout à coup frappé de sa lumière M’obéirez-vous ? ou faut-il que j’appelle celui dont la terre n’entend jamais prononcer le nom sans frémir ; celui qui d’un Å“il assuré regarde en face la Gorgone ; celui qui châtie Érinys tremblante sous ses fouets sanglants ; celui qui siège au-dessous de vous et aussi loin que vous l’êtes du ciel, dans les abîmes du Tartare, dont vos yeux mêmes n’ont jamais mesuré la profondeur ; le seul enfin de tous les dieux qui, après avoir juré par le Styx, peut être impunément parjure ? »
À peine elle achevait, une chaleur soudaine pénètre le sang du cadavre ; et ce sang commence à couler dans toutes les veines du corps. Dans son sein glacé jusqu’alors, les fibres tremblantes palpitent, et la vie rendue à ce corps qui en avait oublié l’usage, en s’y glissant, se mêle avec la mort. Les muscles ont repris leur vigueur, les nerfs leur ressort ; le cadavre ne se lève point peu à peu et en s’appuyant sur ses membres, il est repoussé par la terre et il se dresse tout à la fois. Ses yeux ouverts sont immobiles : ce n’est pas le visage d’un homme vivant, mais d’un homme qui va mourir ; la roideur de la mort et sa pâleur lui restent. Il paraît stupide d’étonnement de se voir rendu au monde. Mais aucun son ne sort de sa bouche, l’usage de la voix et de la langue ne lui est rendu que pour répondre à la Thessalienne : « Révèle-moi, lui dit-elle, ce que je veux savoir, et sois sûr de ta récompense ; car si tu me dis vrai, je t’exempte à jamais d’obéir aux évocations de l’Hémus. Je composerai ton bûcher, je charmerai ta tombe de telle sorte que ton ombre ne sera plus obsédée par les enchantements. Tu revis pour la dernière fois, et ni les paroles, ni les herbes magiques ne troubleront pour toi le sommeil du Léthé quand je t’aurai rendu la mort. Les oracles des dieux du ciel ne montrent l’avenir qu’à travers un nuage ; mais celui qui cherche la vérité chez les dieux des Enfers, s’en va, sûr de l’avoir trouvée. Ce sont les oracles de la mort que l’homme courageux consulte. Ne ménage donc pas celui qui t’ose interroger ; ne déguise rien, je t’en conjure ; nomme les choses et les lieux et que la voix qui t’est rendue soit la voix même des destins. » »

Si, aujourd’hui, le terme de nécromancien désigne dans la fantasy, jeux vidéos ou littérature, un magicien ranimant des cadavres et usant de la magie du sang pour combattre, c’est que le sens du suffixe -mancien s’est généralisé à toutes les pratiques magiques. On peut donc trouver les termes de pyromancien (pur, le feu), hydromancien (hydor, l’eau), aeromancien (aer, l’air) et géomancien (gè, la terre) pour désigner la magie élémentaire. De même, la science-fiction parle parfois de psychomancie (pychè, l’âme) pour désigner des pouvoirs paranormaux influant sur l’esprit, voir même de technomancie (technè, l’art, la technique) pour nommer des pouvoirs ayant un rapport avec la technologie.

Et c’est ainsi que les joueurs de jeux vidéos pratiquent le grec ancien chaque jour sans le savoir !

Chiron

La jeune fille à la perle (2)

Bonsoir,

je me propose de commencer ma réflexion sur La jeune fille à la perle en étudiant le système des personnages qui peuplent ce roman et en revoyant les principes du schéma actanciel.

Dans ce roman, les personnages sont assez nombreux et peuvent être classés en fonction de leur relation avec les deux maisons familles dont il est question dans le roman : la famille de Griet et celle des Vermeer.

Personnages de la maisonnée de Griet : le père et la mère de Griet, Griet elle-même, Pieter fils, son frère Frans et sa soeur Agnès.

Personnages de la maisonnée des Vermeer : Vermeer et Catharina, sa femme, leurs enfants dont Cornélia, Griet, Tanneke, Maria Thins, Van Ruijven, Van Leeuwenhoek et Pieter fils.

On peut déjà en tirer quelques observations et conclusions.

D’une part, la maison des Vermeer, en raison de leur statut social, est beaucoup plus fréquentée que celle des parents de Griet qui sont réduits, en leur pauvreté, à placer leur fille comme servante.

D’autre part, Griet et Pieter fils, bien que ce dernier dans une moindre mesure, appartiennent à ces deux maisons. Griet appartient à la maison de ses parent à qui elle rend visite tous les dimanche. Elle appartient également à la maison des Vermeer puisqu’elle est leur servante et vit chez eux. De plus, des liens sentimentaux la lient aux deux maisons : affection filiale pour ses parents et amour pour le peintre Vermeer. Quant à Pieter fils, il est lié à ces deux maisons par des liens d’intérêt. Etant amoureux de Griet, il rend visite à ses parents et leur offre de la viande pour agrémenter leurs repas car ils sont désormais trop pauvres pour pouvoir s’en offrir. Et il est le boucher habituel de la maison Vermeer qui lui doit d’ailleurs, à la fin du roman, quinze florins.

Ce semblant de symétrie dans leurs rapport contribue à les rapprocher ; de fait, ils se marient à la fin du roman.

Mais, afin de mieux représenter les relations entre Griet et les personnages du roman, on peut tout simplement utiliser le schéma actanciel*.

Etant donné que le roman est écrit à la première personne, on peut en déduire que Griet, le narrateur-personnage, est également le personnage principal, c’est-à -dire le sujet. En tant que telle, Griet désire quelque chose ; on peut dire qu’elle désire Vermeer et tout ce qu’il représente pour elle, à savoir le monde de la peinture et de la beauté. On peut alors poser Vermeer en objet. On remarquera, à ce propos, que Vermeer ne prend que très rarement d’initiative, il se contente de réagir aux événements et aux demandes des autres personnages. Il peint le portrait de Griet parce que Van Ruijven le lui demande. Il apprend à sa femme, Catharina, que Griet l’aide parce que cette dernière lui demande d’intercéder pour elle suite à la perfidie de Cornélia, etc…

On peut ainsi classer la plupart des personnages en opposants ou en adjuvants. Certains sont évidents : Catharina et Cornélia sont des opposantes. Catharina déteste Griet et finit par la mettre dehors et Cornélia fait tout pour que Griet soit renvoyée. Pieter fils peut être considéré comme un opposant également dans la mesure où il est son soupirant officiel et où il fait tout pour se marier avec Griet et l’arracher à sa destinée de servante. Le père et la mère de Griet sont également des opposants du fait du regard sévère qu’ils portent sur le « coin des papistes » et sur les Vermeer. Leurs reproches, souvent inexprimés, marquent leur opposition.

Parmi les adjuvants, on peut noter Maria Thins, qui fait tout pour soutenir Griet car elle pense que cette dernière aide Vermeer à peindre plus vite et donc à rétablir la situation financière de la famille. Dans une certaine mesure, on peut également considérer que Tanneke, l’autre servante des Vermeer, étant toute dévouée à Maria Thins, suit ses volontés et se retrouve donc adjuvante. Van Leeuwenhoek, en tant que témoin muet et bienveillant envers Griet, peut être considéré comme un adjuvant, à ceci près qu’il finit par la mettre en garde. Van Ruijven est également à considérer comme un adjuvant. Certes, son attirance pour Griet en fait un rival potentiel pour Vermeer, mais son insistance à la voir peinte pousse Vermeer à faire son portrait et donc à se rapprocher d’elle.

Enfin, Frans, Agnès et les enfants Vermeer, Cornélia mise à part, ne sont ni l’un ni l’autre, dans la mesure où ils interviennent peu dans l’histoire dont ils sont surtout des figurants lointains.

*Rappel :

On peut structurer le système de personnages d’un conte ou d’un récit selon un schéma que l’on nomme le schéma actanciel. Les personnages s’y répartissent selon la fonction qu’ils occupent dans l’histoire.

Pour faire simple, on distingue quatre fonctions :

  • Le sujet est le héros principal de la pièce ou du roman. C’est autour de lui que se déploient intrigue et personnages.

  • L’objet est la chose ou la personne que recherche et désire le sujet.

  • Les adjuvants sont les personnages qui aident le sujet à obtenir l’objet qu’il recherche.

  • Les opposants sont les personnages qui tentent de faire échouer la quête du sujet.

Chiron

La jeune fille à la perle (1)

Bonsoir,

je me permets de vous indiquer une petite lecture plutôt intéressante :

Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle, Gallimard Folio, (2002) 2006.

L’histoire, si l’on essaie de la résumer, est simple et courte. L’auteur, Tracy Chevalier, a inventé l’histoire fictive et fantasmée du modèle du tableau de Vermeer, La jeune fille à la perle ou La jeune fille au turban. Griet, c’est son nom, est engagée comme servante dans la famille du peintre Vermeer. Admirative et sensible au travail du peintre, elle va tisser des liens plus qu’ambigus avec lui et s’exposer aux foudres de sa femme et de l’une de ses filles.


Tableau La jeune fille à la perle



Ainsi, ce récit permet de tracer un lien entre le roman et la peinture puisque Tracy Chevalier se risque, avec talent, à décrire à plusieurs reprises des tableaux de Vermeer.

Mais il permet également de se pencher sur les liens entre le roman, la peinture ET le cinéma dans la mesure où il a été adapté par le réalisateur Peter Webber.

Affiche du film La jeune fille à la perle

Cette oeuvre, oscillant entre les arts picturaux, le roman et le cinéma est riche en réfléxions sur le récit en lui-même et sur ses relations avec les autres arts.

Je vous livrerai donc mes quelques modestes réflexions sur le sujet au fur et à mesure de ma lecture et de ma rédaction.

En attendant, bonne lecture.

Chiron

Franchir le Rubicon

Je vous propose aujourd’hui une lecture comparative de deux textes racontant le même événement, mais qui offrent des perspectives radicalement différentes.

Voici les textes :

Nous sommes en janvier 49 av. J.-C. La guerre des Gaules est finie et César retourne à Rome. On lui a donné l’ordre de licencier son armée avant de franchir le Rubicon, comme la loi le stipule. Le Rubicon est un petit cours d’eau qui marque la frontière entre l’Italie la Gaule cisalpine. S’il le franchit avec ses armées, César déclare la guerre à Rome et au Sénat…

César s’arrêta un moment, et, songeant à l’énormité de ce qu’il entreprenait (1), il se tourna vers ses plus proches compagnons et leur dit : « Il est encore temps de revenir en arrière ; mais, une fois ce petit pont franchi, il nous faudra tout accomplir à la pointe de l’épée. » Alors qu’il hésitait, un signe miraculeux se présenta (2) : un homme d’une taille et d’une beauté exceptionnelles apparut soudain, assis tout près de là et jouant du pipeau ; des bergers accoururent pour l’écouter, ainsi que de très nombreux soldats des postes de garde, et, parmi eux, se trouvaient aussi des joueurs de trompette ; ayant pris son instrument à l’un d’eux, l’homme s’élança vers le fleuve et, entonnant une sonnerie avec un souffle extraordinaire, il parvint à l’autre rive. Alors César dit : « Allons où nous appellent les signes des dieux et l’injustice de mes ennemis. Le dé est jeté (3) ! »

Suétone, Vie de César, XXXI, 3 – XXXII

Notes :

  1. Il est en train de déclencher une guerre civile.

  2. Les Romains croient aux présages et aux signes envoyés par les dieux.

  3. Citation plus que célèbre

Paulum constitit, ac reputans quantum moliretur, conversus ad proximos : « Etiam nunc, inquit, regredi possumus ; quod si ponticulum transierimus, omnia armis agenda erunt. » Cunctanti ostentum tale factum est. Quidam eximia magnitudine et forma in proximo sedens repente apparuit harundine canens ; ad quem audiendum cum praeter pastores plurimi etiam ex stationibus milites concurrissent interque eos et aeneatores, rapta ab uno turba prosiluit ad flumen et ingenti spiritu classicum exorsus pertendit ad alteram ripam. Tunc Caesar : « Eatur, inquit, quo deorum ostenta et inimicorum iniquitas vocat. Jacta alea est. »

Lorsqu’on fut parvenu aux ondes du petit Rubicon, gigantesque apparut au chef le fantôme de la tremblante Patrie (1), clair dans la nuit obscure, le visage empreint d’une tristesse infinie, ses blancs cheveux épars sur sa tête couronnée de tours (2) ; il lui sembla qu’elle se dressait près de lui, s’arrachant les cheveux, les bras dénudés, et qu’elle proférait ces mots mêlés de gémissements (3) : « Où allez-vous au-delà ? Où portez-vous mes enseignes (4), soldats ? Si vous venez avec le droit de votre côté, si vous venez en tant que citoyens, c’est jusqu’ici qu’il vous est permis de venir. » Alors, l’horreur fit frissonner les membres du chef, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête et, arrêtant sa marche, une faiblesse le retint tout au bord du cours d’eau.

Lucain, La Pharsale, I, 185-194

Notes :

  1. « le fantôme de la tremblante Patrie » est le sujet inversé de cette phrase un peu compliquée, c’est donc lui qui apparaît au chef.

  2. Chez les poètes latins, les formes allégoriques revêtues par les villes ont souvent une coiffure faite de tours.

  3. Ces postures sont celles d’une femme en deuil.

  4. Les aigles romaines.

Ut ventum est parvi Rubiconis ad undas, ingens visa duci Patriae trepidantis imago clara per obscuram voltu maestissima noctem, turrigero canos effundens vertice crines, caesarie lacera nudisque adstare lacertis et gemitu permixta loqui : « Quo tenditis ultra ? Quo fertis mea signa, viri ? Si jure venitis, si cives, huc usque licet. » Tunc perculit horror membra ducis, riguere comae, gressusque coercens languor in extrema tenuit vestigia ripa.

Il s’agit d’observer comment ces deux textes, traitant du même sujet, à savoir le passage du Rubicon par César au début de la guerre civile, tiennent un propos différent, voire complètement inverse.

En effet, si ces deux textes traitent du même événement, ils sont écrits par deux auteurs différents, qui appartiennent à deux époques différentes et qui traitent du même sujet en des genres différents.

Notre premier auteur est Suétone (70 – 122 après J.-C.). Ce dernier appartient à la classe des chevaliers. Ayant décliné l’honneur d’excercer une charge militaire, il s’est retrouvé fonctionnaire dans l’administration impériale, sous l’empereur Hadrien, où il est devenu le grand patron de la correspondance impériale, c’est-à -dire le bureau chargé de traiter les lettres envoyées et reçues par l’empereur. Il avait ainsi accès aux archives impériales, dont il s’est abondamment servi pour rédiger ses oeuvres biographiques. Notre texte, extrait de la Vie de César, fait partie de cet ensemble biographique.

Notre deuxième auteur est Lucain (39 – 65 après J.-C.). Appartenant à la génération précédant Suétone, Lucain appartenait à la classe sénatoriale et a bien connu Néron dont il fut, pendant un certain temps, le protégé. Pourtant, il fut impliqué avec son oncle Sénèque, le célèbre philosophe, dans la conjuration de Pison qui visait à renverser Néron en 65. Il dut donc se suicider. Notre texte est tiré de la Pharsale, son grand poème épique de dix livres. Ce dernier traite de la période historique allant de la traversée du Rubicon aux amours de César avec Cléopâtre. On notera donc que ce sujet, en apparence historique, est traité sous une forme poétique.

Ainsi s’explique le fait que, en apparence du moins, nos deux textes se ressemblent. Ils traitent du même événement réel et historique, le franchissement du Rubicon, se passent donc au même endroit, en même temps et mentionnent tous deux un événement merveilleux : une apparition (« ostentum tale » ; « ingens imago »).

Toutefois, on peut noter que chez Suétone, le Rubicon n’est pas évoqué ; tout au plus, l’apparition traverse un « fleuve » (« flumen »), alors que chez Lucain, le nom même de Rubicon est évoqué, comme pour insister sur la dimension historique et mythique de ce moment qui a fait basculer l’histoire de Rome de la République à l’Empire. De plus, si dans le texte de Suétone les paroles rapportées au style direct sont celles de César, ce qui donne un sentiment de maîtrise et d’assurance, chez Lucain, c’est le fantôme de la Patrie qui parle pour mettre en garde les soldats romains et leur chef sur le point de traverser le petit cours d’eau. Le texte de Suétone ne précise pas le moment de la journée où se déroule la scène, que l’on imagine pourtant bien volontiers lumineuse, alors qu’elle est clairement nocturne chez Lucain (« obscuram noctem ») ce qui met en valeur la pâleur du fantôme de la Patrie et donne une légère tonalité fantastique au texte. Enfin, les apparitions sont, en elles-mêmes, complètement différentes, voire inverses : chez Suétone, il s’agit d’un homme « d’une taille et d’une beauté exceptionnelles » alors que nous avons une femme chez Lucain ; il joue du pipeau et provoque le mouvement et l’enthousiasme alors que la Patrie est présentée chez Lucain comme un fantôme tremblant, « d’une tristesse infinie », et ayant une attitude de deuil (« s’arrachant les cheveux, les bras dénudés » et proférant des « mots mêlés de gémissements »). Cette apparition, loin de provoquer le mouvement, le bruit et l’enthousiasme provoque la peur (« horror »), le silence et stoppe le mouvement de César (« une faiblesse le retint tout au bord du cours d’eau »).

Ce double traitement s’explique par la différence d’intention des auteurs. Suétone est considéré comme un historien. Certes, il n’écrit pas l’histoire comme on l’écrit aujourd’hui et n’hésite pas à rapporter les prodiges envoyés par les dieux et à faire place au merveilleux religieux qui était le quotidien des Romains. Il conserve toutefois une certaine sécheresse dans son récit, ne donnant pas de notations descriptives superflues et rapportant les paroles de César telles qu’elles auraient pu être prononcées. Il est en effet évident que les historient romains ne pouvaient avoir accès à des enregistrements des paroles des personnages qu’ils mettent en scène ; tous les discours rapportés par les historiens romains sont donc des reconstitutions inventées par ces historiens qui écrivent les discours de ces personnages historiques tels qu’ils auraient pu être prononcés. De plus, Suétone tient un discours positif sur César ; n’oublions pas qu’il était fonctionnaire impérial et qu’il aurait probablement été mal vu qu’il critique trop durement le (supposé) fondateur du régime.

En revanche, Lucain écrit le livre VIII de la Pharsale à une époque où il est en opposition à Néron (peu de temps avant sa mort). Derrière César, c’est Néron et le régime impérial qui sont attaqués. Ainsi, il met en scène, de manière poétique cette fois-ci, avec de nombreuses notations descriptives, le fantôme de la Patrie, c’est-à -dire une allégorie, en deuil. Il veut ainsi insister sur le deuil de Rome, qui sera bientôt en deuil de ses enfants puisque César va déclencher une guerre civile qui opposera des Romains contre des Romains en enfreignant le droit (« jure ») qui interdit à un général de franchir le Rubicon avec ses armées. C’est pour cela que ses paroles insistent sur le lieu (« quo », « ultra » « huc usque ») et sur cette transgression géographique qui est également une transgression politique et juridique. Et la mauvaise conscience de César, qui sait qu’il va commettre un crime, se lit dans ses réactions décrites de manière exagérée par des hyperboles : il frissonne, « ses cheveux se hériss[ent] », « une faiblesse le reti[ent] ».

Ces deux textes illustrent bien les différences de traitement d’un même événement que peuvent induire le genre et la visée que l’auteur destine à son texte.

Un nouveau trésor d’histoire(s) sur la toile

Image de présentation du site Memo

Bonjour,

je vous indique le lien d’un autre site historique trouvé au hasard de mes pérégrinations sur la toile :

Memo

Ce site, très complet, permet de mener des recherches par périodes historiques (Antiquité, Moyen-Âge…), par personnages célèbres, par lieu… De plus, il traite parfois d’ères géographico-historiques extra-européennes (Chine antique…).

Je vous le conseille donc pour assouvir votre curiosité personnelle ou simplement pour mener à bien toutes sortes de recherches en latin, grec ou en histoire.

Bonne lecture,

Chiron

Sous la férule d’Hérodote

Herodote

Bonjour à vous,

je viens de découvrir sur Internet un site plutôt intéressant. C’est un site d’histoire dont le comité de rédaction regroupe des historiens (universitaires, professeurs dans le secondaire, journalistes, …) et dont le contenu promet d’être intéressant : documents historiques consultables (et probablement utilisables), frises chronologiques commentées (s’il vous plaît), récits historiques… Le tout s’échelonnant sur toute l’histoire de l’humanité.

Tout ceci peut donc être intéressant non seulement pour les férus d’histoire, mais tout simplement pour les élèves en quête de savoirs ou de documents pour un exposé.

Evidemment, tout cela n’est pas gratuit, mais peu cher : 12 euros pour profiter de douze mois de savoir, soit un euro par mois… Si vous souscrivez, vous ferez partie des Amis d’Hérodote

Voici donc le lien : Hérodote

Bonnes recherches,

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