Franchir le Rubicon
Publié le 28 octobre 2006 par imaginaires dans Comprendre, LireJe vous propose aujourd’hui une lecture comparative de deux textes racontant le même événement, mais qui offrent des perspectives radicalement différentes.
Voici les textes :
Nous sommes en janvier 49 av. J.-C. La guerre des Gaules est finie et César retourne à Rome. On lui a donné l’ordre de licencier son armée avant de franchir le Rubicon, comme la loi le stipule. Le Rubicon est un petit cours d’eau qui marque la frontière entre l’Italie la Gaule cisalpine. S’il le franchit avec ses armées, César déclare la guerre à Rome et au Sénat…
César s’arrêta un moment, et, songeant à l’énormité de ce qu’il entreprenait (1), il se tourna vers ses plus proches compagnons et leur dit : « Il est encore temps de revenir en arrière ; mais, une fois ce petit pont franchi, il nous faudra tout accomplir à la pointe de l’épée. » Alors qu’il hésitait, un signe miraculeux se présenta (2) : un homme d’une taille et d’une beauté exceptionnelles apparut soudain, assis tout près de là et jouant du pipeau ; des bergers accoururent pour l’écouter, ainsi que de très nombreux soldats des postes de garde, et, parmi eux, se trouvaient aussi des joueurs de trompette ; ayant pris son instrument à l’un d’eux, l’homme s’élança vers le fleuve et, entonnant une sonnerie avec un souffle extraordinaire, il parvint à l’autre rive. Alors César dit : « Allons où nous appellent les signes des dieux et l’injustice de mes ennemis. Le dé est jeté (3) ! »
Suétone, Vie de César, XXXI, 3 – XXXII
Notes :
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Il est en train de déclencher une guerre civile.
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Les Romains croient aux présages et aux signes envoyés par les dieux.
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Citation plus que célèbre
Paulum constitit, ac reputans quantum moliretur, conversus ad proximos : « Etiam nunc, inquit, regredi possumus ; quod si ponticulum transierimus, omnia armis agenda erunt. » Cunctanti ostentum tale factum est. Quidam eximia magnitudine et forma in proximo sedens repente apparuit harundine canens ; ad quem audiendum cum praeter pastores plurimi etiam ex stationibus milites concurrissent interque eos et aeneatores, rapta ab uno turba prosiluit ad flumen et ingenti spiritu classicum exorsus pertendit ad alteram ripam. Tunc Caesar : « Eatur, inquit, quo deorum ostenta et inimicorum iniquitas vocat. Jacta alea est. »
Lorsqu’on fut parvenu aux ondes du petit Rubicon, gigantesque apparut au chef le fantôme de la tremblante Patrie (1), clair dans la nuit obscure, le visage empreint d’une tristesse infinie, ses blancs cheveux épars sur sa tête couronnée de tours (2) ; il lui sembla qu’elle se dressait près de lui, s’arrachant les cheveux, les bras dénudés, et qu’elle proférait ces mots mêlés de gémissements (3) : « Où allez-vous au-delà ? Où portez-vous mes enseignes (4), soldats ? Si vous venez avec le droit de votre côté, si vous venez en tant que citoyens, c’est jusqu’ici qu’il vous est permis de venir. » Alors, l’horreur fit frissonner les membres du chef, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête et, arrêtant sa marche, une faiblesse le retint tout au bord du cours d’eau.
Lucain, La Pharsale, I, 185-194
Notes :
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« le fantôme de la tremblante Patrie » est le sujet inversé de cette phrase un peu compliquée, c’est donc lui qui apparaît au chef.
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Chez les poètes latins, les formes allégoriques revêtues par les villes ont souvent une coiffure faite de tours.
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Ces postures sont celles d’une femme en deuil.
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Les aigles romaines.
Ut ventum est parvi Rubiconis ad undas, ingens visa duci Patriae trepidantis imago clara per obscuram voltu maestissima noctem, turrigero canos effundens vertice crines, caesarie lacera nudisque adstare lacertis et gemitu permixta loqui : « Quo tenditis ultra ? Quo fertis mea signa, viri ? Si jure venitis, si cives, huc usque licet. » Tunc perculit horror membra ducis, riguere comae, gressusque coercens languor in extrema tenuit vestigia ripa.
Il s’agit d’observer comment ces deux textes, traitant du même sujet, à savoir le passage du Rubicon par César au début de la guerre civile, tiennent un propos différent, voire complètement inverse.
En effet, si ces deux textes traitent du même événement, ils sont écrits par deux auteurs différents, qui appartiennent à deux époques différentes et qui traitent du même sujet en des genres différents.
Notre premier auteur est Suétone (70 – 122 après J.-C.). Ce dernier appartient à la classe des chevaliers. Ayant décliné l’honneur d’excercer une charge militaire, il s’est retrouvé fonctionnaire dans l’administration impériale, sous l’empereur Hadrien, où il est devenu le grand patron de la correspondance impériale, c’est-à -dire le bureau chargé de traiter les lettres envoyées et reçues par l’empereur. Il avait ainsi accès aux archives impériales, dont il s’est abondamment servi pour rédiger ses oeuvres biographiques. Notre texte, extrait de la Vie de César, fait partie de cet ensemble biographique.
Notre deuxième auteur est Lucain (39 – 65 après J.-C.). Appartenant à la génération précédant Suétone, Lucain appartenait à la classe sénatoriale et a bien connu Néron dont il fut, pendant un certain temps, le protégé. Pourtant, il fut impliqué avec son oncle Sénèque, le célèbre philosophe, dans la conjuration de Pison qui visait à renverser Néron en 65. Il dut donc se suicider. Notre texte est tiré de la Pharsale, son grand poème épique de dix livres. Ce dernier traite de la période historique allant de la traversée du Rubicon aux amours de César avec Cléopâtre. On notera donc que ce sujet, en apparence historique, est traité sous une forme poétique.
Ainsi s’explique le fait que, en apparence du moins, nos deux textes se ressemblent. Ils traitent du même événement réel et historique, le franchissement du Rubicon, se passent donc au même endroit, en même temps et mentionnent tous deux un événement merveilleux : une apparition (« ostentum tale » ; « ingens imago »).
Toutefois, on peut noter que chez Suétone, le Rubicon n’est pas évoqué ; tout au plus, l’apparition traverse un « fleuve » (« flumen »), alors que chez Lucain, le nom même de Rubicon est évoqué, comme pour insister sur la dimension historique et mythique de ce moment qui a fait basculer l’histoire de Rome de la République à l’Empire. De plus, si dans le texte de Suétone les paroles rapportées au style direct sont celles de César, ce qui donne un sentiment de maîtrise et d’assurance, chez Lucain, c’est le fantôme de la Patrie qui parle pour mettre en garde les soldats romains et leur chef sur le point de traverser le petit cours d’eau. Le texte de Suétone ne précise pas le moment de la journée où se déroule la scène, que l’on imagine pourtant bien volontiers lumineuse, alors qu’elle est clairement nocturne chez Lucain (« obscuram noctem ») ce qui met en valeur la pâleur du fantôme de la Patrie et donne une légère tonalité fantastique au texte. Enfin, les apparitions sont, en elles-mêmes, complètement différentes, voire inverses : chez Suétone, il s’agit d’un homme « d’une taille et d’une beauté exceptionnelles » alors que nous avons une femme chez Lucain ; il joue du pipeau et provoque le mouvement et l’enthousiasme alors que la Patrie est présentée chez Lucain comme un fantôme tremblant, « d’une tristesse infinie », et ayant une attitude de deuil (« s’arrachant les cheveux, les bras dénudés » et proférant des « mots mêlés de gémissements »). Cette apparition, loin de provoquer le mouvement, le bruit et l’enthousiasme provoque la peur (« horror »), le silence et stoppe le mouvement de César (« une faiblesse le retint tout au bord du cours d’eau »).
Ce double traitement s’explique par la différence d’intention des auteurs. Suétone est considéré comme un historien. Certes, il n’écrit pas l’histoire comme on l’écrit aujourd’hui et n’hésite pas à rapporter les prodiges envoyés par les dieux et à faire place au merveilleux religieux qui était le quotidien des Romains. Il conserve toutefois une certaine sécheresse dans son récit, ne donnant pas de notations descriptives superflues et rapportant les paroles de César telles qu’elles auraient pu être prononcées. Il est en effet évident que les historient romains ne pouvaient avoir accès à des enregistrements des paroles des personnages qu’ils mettent en scène ; tous les discours rapportés par les historiens romains sont donc des reconstitutions inventées par ces historiens qui écrivent les discours de ces personnages historiques tels qu’ils auraient pu être prononcés. De plus, Suétone tient un discours positif sur César ; n’oublions pas qu’il était fonctionnaire impérial et qu’il aurait probablement été mal vu qu’il critique trop durement le (supposé) fondateur du régime.
En revanche, Lucain écrit le livre VIII de la Pharsale à une époque où il est en opposition à Néron (peu de temps avant sa mort). Derrière César, c’est Néron et le régime impérial qui sont attaqués. Ainsi, il met en scène, de manière poétique cette fois-ci, avec de nombreuses notations descriptives, le fantôme de la Patrie, c’est-à -dire une allégorie, en deuil. Il veut ainsi insister sur le deuil de Rome, qui sera bientôt en deuil de ses enfants puisque César va déclencher une guerre civile qui opposera des Romains contre des Romains en enfreignant le droit (« jure ») qui interdit à un général de franchir le Rubicon avec ses armées. C’est pour cela que ses paroles insistent sur le lieu (« quo », « ultra » « huc usque ») et sur cette transgression géographique qui est également une transgression politique et juridique. Et la mauvaise conscience de César, qui sait qu’il va commettre un crime, se lit dans ses réactions décrites de manière exagérée par des hyperboles : il frissonne, « ses cheveux se hériss[ent] », « une faiblesse le reti[ent] ».
Ces deux textes illustrent bien les différences de traitement d’un même événement que peuvent induire le genre et la visée que l’auteur destine à son texte.
