La politesse méta-argumentative
2 commentaire(s) Publié le 30 novembre 2007 par Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dans ComprendreL’art de la dissertation  La politesse méta-argumentative  A la recherche de la pertinence argumentative dans la dissertation
Pour réussir vos dissertations, il n’y a pas de meilleur exemple que les ouvrages critiques ou les essais littéraires, qui argumentent et défendent une thèse.
Ouvrons le difficile et beau livre de Paul Ricoeur, Temps et récit, (Le Seuil, Points, Essais), volume I « L’intrigue et le récit historique ». Et, dans le souci constant d’exceller au concours, intéressons-nous un instant davantage à la forme de l’argumentation plutôt qu’au contenu, à la mise en forme d’une pertinence argumentative, transposable dans toutes les dissertations. Selon nous, le principe de pertinence argumentative en dissertation repose sur l’exploitation de la fonction métadiscursive, du contact phatique avec le lecteur, en l’occurrence le correcteur.
Ecoutons donc Paul Ricoeur nouer et renouer ce fil entre émetteur et lecteur, c’est-à -dire reconnaître et honorer en filigrane le caractère juridique et contractuel de l’exercice, en remplissant sa part du contrat, du pacte argumentatif.
Voici comment il récapitule explicitement ce qu’il vient de faire dans l’implicite :Â
« J’ai défendu la thèse selon laquelle la fonction poétique du langage ne se borne pas à la célébration du langage pour lui-même (…) J’ai soutenu que la suspension de la fonction référentielle, directe et descriptive, n’est que l’envers, ou la condition négative, d’une fonction référentielle plus dissimulée du discours (…) Je me suis risqué, en conséquence, à parler non seulement de sens métaphorique, mais de référence métaphorique »
« J’ai défendu la thèse (…) J’ai soutenu que (…) Je me suis risqué (…) » : Un argumentateur s’engage devant nous à prendre ses responsabilités, se présente loyalement, en notre présence – comme le demandait Philippe Marty, le Rapporteur du Jury d’Agrégation 2002 – en tant que celui qui est en train de disserter.
Il reconnaît sa prise de risque, il admet le caractère hypothétique et conjectural de sa pensée, et donc, en filigrane, il sollicite notre adhésion, dont il n’a pas l’im-pertinence de postuler qu’elle lui est acquise. En balisant ainsi pour nous le bilan concret de tous les actes d’argumentation par lui accomplis, il nous permet de prendre parti pour ou contre sa thèse.
C’est dans la mesure où il se refuse à nous forcer la main qu’il nous donne loisir et licence d’abonder dans son sens.
Le recours élégant et habile au mode métadiscursif équivaut, d’un point de vue phatique, à la formulation tacite d’une question : êtes-vous toujours d’accord pour me suivre jusque là  ?Â
Or, souvent, le moule dialectique de la dissertation oblige l’argumentateur à fausser quelque peu le sujet, pour n’en retenir que ce qui entrera avec souplesse et élégance dans le cadre provisoire d’une argumentation toujours en devenir.
Ecoutons encore Paul Ricoeur, éminemment au fait du code de la politesse argumentative, exprimer, comme un peintre, quelques « remords » et « repentirs », c’est-à -dire effectuer une réparation, offrir une contrepartie, dédommager à la fois le lecteur et le sujet :
« En ce sens, isoler l’analyse du temps de cette méditation, c’est faire au texte une certaine violence ».
Voilà pour la concession. Observons maintenant comment Paul Ricoeur répare l’offense que, dans une certaine mesure, il vient de faire lui-même à sa propre face d’argumentateur :
« Toutefois, cette violence trouve quelque justification dans l’argumentation même d’Augustin »
Ainsi, loin de désavouer sa démarche démonstrative, en avouant « l’artifice de méthode » utilisé, le dialecticien habile conforte sa propre position. Ce que votre lecture valeureusement prédatrice des ouvrages critiques doit retenir, ce sont quelques formules, quelques « stratagèmes », comme le dirait Julien Gracq :
« En ce sens, isoler …, c’est faire au texte une certaine violence (…) Toutefois cette violence trouve quelque justification »
Paul Ricoeur ne cesse de rassurer son lecteur, en même temps qu’il l’intrigue et qu’il l’émerveille, tel un acrobate ou un funambule qui se doit aussi de soulager l’anxiété du spectateur, tel un cavalier qui, tout en sachant piquer l’intérêt, sait ne point abuser de l’éperon, et entreprend de sécuriser l’environnement affectif et logique du récepteur :
« Ce sera une thèse permanente de ce livre que la spéculation sur le temps est une rumination inconclusive à laquelle seule réplique l’activité narrative ».
Même si l’on se désintéresse provisoirement du contenu génial, mais temporairement mésintelligible d’une telle déclaration de principe, on peut s’inspirer de la forme de la déclaration elle-même, pour intérioriser les codes argumentatifs.
Voyons comment Paul Ricoeur, toujours mu par le code de la politesse, tempère immédiatement ce que son propos peut sembler avoir, à la réception, de péremptoire et donc de violent :
« Non que [cette thèse] résolve par suppléance les apories … »
C’est avec prévenance, tact et délicatesse, que le scripteur devance et prévient nos réserves, et nous dispense de nous soumettre aux passions négatives « qui portent à ne pas consentir ». En ce sens, argumenter, c’est par intervalles se ré-concilier l’auditoire.Â
Ecoutons également le lecteur de Saint-Augustin analyser, désocculter son sujet :
« Comment concilier la positivité des verbes « avoir passé », « survenir », « être », et la négativité des adverbes « ne plus », « pas … encore », « pas toujours » ? »
Une lecture prédatrice ne manquera pas de retenir la formule : quelqu’un qui se demande « comment concilier » des contraires, devant nos yeux, est en train, avec discrétion, d’effectuer la preuve éthique de son génie dialecticien.
Il rassure donc l’auditoire sur le caractère dialectiquement dynamique de la trajectoire de sa pensée.Â
Observons maintenant Paul Ricoeur en train de décrire, devant nous, ce qu’Augustin est  en train, sous ses yeux, donc sous les nôtres maintenant, de faire :
« Augustin va d’abord paraître tourner le dos à la certitude que c’est le passé et le futur qu’on mesure. Ultérieurement, en mettant le passé et le futur dans le présent, par le biais de la mémoire et de l’attente, il pourra sauver cette certitude initiale d’un désastre apparent ».
Outre la beauté de la forme explicative, sa prodigieuse capacité récapitulative, donc le caractère éminemment sécurisant d’une pensée qui saisit pour nous aussi vite l’essentiel, en nous faisant bénéficier du tempo d’une telle intelligence, ne dirait-on pas que l’auteur de ces quelques lignes ressemble à l’un de ces personnages du théâtre antique qui, lors d’un Prologue, nous indique par avance ce que vont faire, sous nos yeux, les personnages du drame, en nous détaillant les jeux de scène des acteurs : il « va d’abord paraître tourner le dos (…) Il pourra sauver (…) »
Il s’agit d’une véritable dramaturgie du commentaire, dont il nous annonce les péripéties : une volte-face … un sauvetage.
En écrivant volontairement sa lecture, en prenant le risque du style, donc en osant des métaphores, l’auteur de la démonstration s’arrache à ce que Roland Barthes nomme « l’écrivance » (cette illusion fastidieuse que le langage se réduit à un instrument de communication) pour « entrer en écriture ».
Il y aurait donc un autre concours caché dans un écrit d’agrégation, réservé aux meilleurs, c’est-à -dire aux audacieux, qui, en faisant concourir le style, et donc l’élégance démonstrative, à la réussite effective de leur réflexion, passerait généreusement de l’écrit à l’écriture, et du concours écrit à un concours d’écriture.
Roland Barthes n’a cessé de montrer ce qu’avait de perfide et de retors, pour l’expérience de la pensée, le décrochage de l’écriture dans l’acte de lecture. Toute son œuvre ne cesse de militer pour l’écriture d’une lecture.
Continuons à assimiler les « stratagèmes » formels – et donc fondamentaux – d’une pensée en cours.Â
Comment dissiper l’impression, qui peut être fallacieuse, mais tenace à la réception de la thèse défendue, d’un piétinement de la pensée ? Une fois encore, Paul Ricoeur devance et prévient nos réticences, c’est-à -dire anté-occupe le terrain de nos passions négatives et, en bon dramaturge de l’argumentation, il nous en délivre :
« Cette déclaration n’est pas la simple répétition de l’affirmation déboutée ».
Il ne restera plus à l’auteur de cette précision qu’à faire chatoyer, devant nos yeux redevenus attentifs, la moire d’une nuance :
« Les termes futur et passé figurent désormais comme adjectifs : futura et praeterita. Cet imperceptible glissement fraie en réalité la voie au dénouement du paradoxe initial ».
Sans jamais nous le dire en face, afin de ne point nous heurter, le cinéaste qui nous fait voir au ralenti ce « maintenant moins imperceptible glissement » « fraie en réalité la voie au dénouement » d’une tension survenue entre lui et les spectateurs, en suggérant, à mots aimablement couverts, que seule notre insensibilité nous avait distraits d’un mouvement qui aurait dû être perceptible par notre attention, mais que par inadvertance, nous avions transformé en mouvement d’impatience et d’inattention.
Paul Ricoeur ne cesse de nous guider par la main dans le labyrinthe d’une pensée en mouvement. En effet, le lecteur d’une dissertation ressemble quelque peu à Ariane, car c’est surtout Ariane qui a besoin du fil qui porte son nom.
S’étant aventuré au plus profond du labyrinthe de sa propre pensée, pour affronter le Minotaure, à savoir ici le monstre toujours menaçant de l’impertinence argumentative, le héros dissertant a moins besoin du fil pour le guider dans sa propre pensée, que pour renseigner Ariane, télégraphiquement, par les oscillations tactiles de ce fil dans la main d’une Ariane hors labyrinthe, sur les péripéties mouvementées du combat dialectique.
Ecoutons ce fil télégraphique chanter :
« Nous avons commencé par la question Comment ? Nous continuons par la question Où ? La question n’est pas innocente : elle consiste à chercher un site pour les choses futures et passées (…) Toute la suite de l’argumentation se tiendra dans l’enceinte de cette question (…) La transition par la question Où ? est essentielle pour bien entendre la première réponse (…) Nous paraissons tourner le dos à l’affirmation antérieure que, ce que nous mesurons, c’est seulement le passé et le futur ; bien plus, nous semblons renier l’aveu que le présent n’a pas d’espace, mais c’est d’un tout autre présent qu’il s’agit, lui aussi devenu adjectif pluriel (praesentia) aligné sur praeterita et futura (…) Nous paraissons aussi avoir oublié l’assertion » selon laquelle (…) « mais nous la retrouverons plus loin, quand nous reviendrons à la question de la mesure. C’est donc dans le cadre de la question Où ? que nous reprenons, pour les creuser plus avant, les notions de narration et de prévision ».
Remarquons l’ampleur, voire l’amplitude de l’élan d’empathie phatique visant à rassurer Ariane –  en l’occurrence ici … le correcteur ! -, l’immensité généreuse et chaleureuse de l’effort de prévenance, de sollicitude, centré sur le récepteur, et enregistrons la puissance impressive de la fonction métadiscursive  aussi libéralement prodiguée.
Que fait, pragmatiquement, un tel développement ?Â
Il annonce un programme, sur le mode dramatisé d’une prédiction : la recherche d’un site magique, et donc une aventure cognitive. C’est en effet au roman d’aventures qu’il emprunte sa métaphore d’une sorte de combat qui « se tiendra dans l’enceinte » de cette question.
Or, Paul Ricoeur est l’un des grands éclaireurs de la métaphore, laquelle effectue, selon lui, « ce changement de distance dans l’espace logique » qui permet de « comprendre mieux », c’est-à -dire de voir surgir – justement dans cette « enceinte » qui vient de s’ériger sous nos yeux – « une nouvelle pertinence sémantique ».
Paul Ricoeur emploie l’image de l’émergence de ce que nous pourrions appeler une nouvelle Atlantide. Car tel est le merveilleux de l’aventure cognitive, aventure métaphorisée par Cyrano de Bergerac dans son illustre roman épistémologique, où le romanesque est précisément d’ordre cognitif.
Ce long développement métadiscursif partage dans sa générosité – par empathie phatique (certains ont même parlé de « charité épistémologique » comme vertu nécessaire à l’argumentateur) – les focalisations internes perplexes du lecteur hors labyrinthe mais fil d’Ariane en main, c’est-à -dire partage les provisoires restrictions de champ visuel d’un spectateur qui ne voit du combat que ce que les oscillations du fil du télégraphe lui rapportent.
N’oublions pas que, du point de vue de l’étymologie concrète latine, la perplexité vient justement de l’embrouillage ou de l’entortillement du fil !
Les verbes sembler et paraître sont des opérateurs de passage en focalisation interne empathique. Autrement dit, Paul Ricoeur voit le lecteur le voir de l’extérieur en focalisation externe, et il le voit, lui, du dedans, par les yeux du lecteur perplexe, activant ce que la science nomme aujourd’hui ses neurones miroirs, qui nous permettraient d’empathiser avec les réactions de nos semblables, c’est-à -dire de les ressentir du dedans d’eux.
L’extrême souplesse affective d’une telle démarche permet à Paul Ricoeur de s’introduire discrètement dans la salle des délibérés, où une accusation est en cours, le concernant : les termes « renier l’aveu », « oublier l’assertion » montrent qu’il parvient à accéder, du dedans d’autrui, au dossier d’une inculpation. Ce qui va lui permettre d’être un avocat efficace confronté à une accusation de rétractation, de dénégation, qu’il lui sera possible de réfuter, parce qu’il aura eu le sang-froid d’oser en prendre connaissance.
Ainsi Paul Ricoeur disserte-t-il presque toujours du point de vue du récepteur. Pourquoi ne pas emprunter à un argumentateur aussi généreux des formules en prise sur les attentes du jury telles que celles-ci :
« Ce qui fait énigme, c’est la structure même d’une image qui … »
« Ce qui fait plus encore énigme, c’est le langage quasi spatial dans lequel la question et la réponse sont couchées »
Qu’est-ce que méditer, sinon écarter d’un texte que l’on lit, ou d’un film que l’on regarde, tout ce qui ne fait pas énigme, anamorphose, surréalité ?
(A ce propos, nous nous réservons d’ouvrir un site dans ce site, qui sera intitulé : « Le cinéma de la pensée ».)
Qu’est-ce que manquer de perspicacité, sinon écarter justement (c’est-à -dire injustement !) tout ce qui fait énigme, écarter le problème et ses richesses potentiellement fabuleuses, pour apporter, à la place du problème écarté, une solution leurrante !
Penser serait donc écarter la fausse solution, pour retrouver le problème.
En tant que lecteurs de Paul Ricoeur, vous êtes invités à emprunter la route méta-argumentative qu’il fraye devant vos yeux :
« Est-ce parce qu’on a posé la question en termes de lieu (où sont les choses futures et passées ?) que l’on obtient une réponse en termes de lieu (dans l’âme, dans la mémoire) ? Ou n’est-ce pas plutôt la quasi spatialité de l’image-empreinte et de l’image-signe, inscrite dans l’âme, qui appelle la question du site des choses futures et passées ? On ne saurait le dire à ce stade de l’analyse ».
Nouvel effet d’annonce et de programmation : même si la réponse est encore inconnue « à ce stade de l’analyse », il est habile de déjà poser la question.
Continuons à suivre, pour ainsi dire dans et de la paume même d’Ariane, les oscillations du fil méta-argumentatif en train de reconstituer les méandres du combat à l’intérieur du labyrinthe, et nous vérifierons que ce qui fait l’acceptabilité de la démonstration tient, en grande partie, à sa méta-argumentativité : « Le premier exemple, loin de procurer une réponse apaisante à l’énigme, paraît l’épaissir. Mais comme toujours, la direction de la solution est dans l’énigme même, autant que l’énigme est dans la solution. Un trait de l’exemple permet de tenir le cap ». Ne dirait-on pas, à entendre une telle voix, que c’est Virgile qui est en train de guider Dante dans les méandres d’un enfer cognitif ? N’y a-t-il pas un drame en acte dans cette pensée, une Divine Comédie, un rituel initiatique ?  Nous conclurons un tel Discours de la méthode par un ultime recours au discours contractuel de Paul Ricoeur reformulant un nouvel aspect du pacte argumentatif. Evoquant le concept aristotélicien de « mise en intrigue », Paul Ricoeur annonce qu’il sera le « germe d’un développement considérable ».Une fois de plus, il devance nos craintes et nos réticences, c’est-à -dire qu’il vient au-devant du lecteur, avec le sens de l’hospitalité que nous lui connaissons maintenant, pour nous inviter à entrer dans ses vues :« Pour garder son rôle directeur », un tel concept germinatif « devra subir l’épreuve d’autres contre-exemples singulièrement plus redoutables, fournis soit par le récit moderne de fiction (…) soit par l’histoire ».Nous assistons aux prémices d’une aventure chevaleresque, d’une chanson de geste d’ordre épistémologique, qui relève de l’épique cognitif, du romanesque de l’aventure intellectuelle : un héros s’engage devant nous à relever le défi d’opposants « redoutables » et donc à nous régaler de péripéties, puisqu’il réactive les codes actantiels des récits et des contes, pour nous enchanter d’aventures qui se dérouleront dans le champ clos de la conscience, dans l’enceinte d’une énigme.
Dans cet art de disserter et d’argumenter, ce n’est pas simplement d’écrit qu’il s’agit, mais d’écriture ! De l’écriture d’une pensée.

Célèbre pour ses dessins, Victor Hugo l’est moins pour ses 
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