Agrégation 2007: Nietzsche et la Pragmatique poétique
Publié le 15 février 2007 par Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dans ComprendreLa philosophie de Nietzsche prend sa source dans une relation intense au langage.
A quoi sert la poésie ? Question sacrilège aux yeux de ceux pour qui la poésie aime à se définir comme art pur, sans autre visée que le plaisir des mots et l’esthétique du rythme !
Mais ce rythme n’a-t-il qu’un dessein esthétique ? Ou plutôt, cette beauté ne sert-elle pas un dessein plus vaste, plus ambitieux, plus métaphysique ? Telle est la pensée développée par Nietzsche dans Le gai savoir (traduit par Patrick Wotling, éd. GF Flammarion), au Second Livre, dans le paragraphe 84, qui s’intitule De l’origine de la poésie :
« Les amoureux du fantasque dans l’homme (…) raisonnent ainsi : A supposer que l’on ait de tout temps vénéré l’utile comme la divinité suprême, d’où a bien pu venir la poésie ? «
« Mais je dois ici, pour une fois, faire plaisir aux utilitaristes (…) A ces époques anciennes qui donnèrent naissance à la poésie, c’est pourtant bien l’utilité que l’on visait, une très grande utilité – lorsqu’on fit pénétrer le rythme dans le discours, cette violence qui agence de manière nouvelle tous les atomes de la phrase, qui impose de choisir ses mots et donne aux pensées une coloration nouvelle, les rend plus sombres, plus étrangères, plus lointaines (…) Le rythme devait permettre d’imprimer plus profondément dans les dieux une requête humaine »
« Le poète leur lançait la poésie comme un lacet magique » pour infléchir le cours de « l’âme des dieux » et des « démons ».
Ainsi l’acte poétique prend-il sa source dans « la présupposition du pouvoir magique exercé par le rythme, par exemple lorsque l’on puise de l’eau ou que l’on rame*, le chant ensorcelle les démons » : « le chant d’envoûtement et la conjuration semblent être la forme originaire de la poésie » (* versus, en latin, signifiait le rang des rameurs, avant de signifier un vers puis un pas de danse).
La mélodie s’associe au rythme dans le geste du poète. « D’après sa racine, melos signifie un moyen d’adoucir ».
« Sans musique la vie serait une erreur », formule commentée par Eric Blondel dans un article qui se situe précisément au centre d’une réflexion sur Nietzsche et le divin (Le Portique, Revue de philosophie et de sciences humaines, n°8).
« Si le vers était utilisé aussi par l’oracle – les Grecs disaient que l’hexamètre avait été inventé à Delphes – c’est que, dès que la formule est prononcée, exacte dans sa lettre et dans son rythme, elle enchaîne l’avenir ». Le lacet du poète est un peu celui d’Apollon, « qui comme dieu des rythmes peut aussi lier les déesses du destin. »
« Sans le vers, on n’était rien, grâce à lui, on devenait presque un dieu ».
Les présocratiques avaient le plus haut sens de la formule lapidaire ou du rythme des vers, qui reflétaient la prestance et l’allure de leur pensée :
« L’essieu brûlant des roues grinçaient dans les moyeux, / Jetant des cris de flûte «
C’est ce que laisse pressentir l’article de Lionel Bellec, « La voie renommée de la Divinité », (Web Pédagogique, Des mots et du sens) qui cite ces magnifiques formules de Parménide, où l’on voit l’ardeur guerrière et la splendeur poétique métaphoriser l’intensité de la recherche philosophique.
Compteur de visites