Entretien imaginaire avec Roland Barthes
Publié le 22 novembre 2007 par Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dans Comprendre- Cher Roland Barthes, pouvez-vous éclairer un paradoxe aussi passionnant : dans les Entretiens publiés aux éditions du Seuil, sous le titre Le grain de la voix, vous vous déclarez “un sujet impur”, par rapport à l’université, notamment parce que vous n’avez pas passé l’agrégation. Or, pour les Sémiologues amateurs que nous sommes, spécialistes des Rapports des jurys, votre présence y est constante en filigrane, dans le grain de leur voix. Votre conception du texte pluriel est devenue la doxa du jury, alors que vous n’êtes jamais nommément cité. Tout se passe comme si vous aviez, implicitement, remporté la victoire idéologique : vous n’avez jamais passé l’agrégation, mais en tant que Passeur génial, vous aidez à la faire passer. Vous aimez à évoquer votre réussite en un poème. Pouvez-vous le citer pour nos lecteurs ?
- Volontiers. Il s’agit d’ “un poème zen, qui m’éblouit toujours par sa simplicité, [et qui] pourrait être la définition poétique de cette paresse dont je rêve :
Assis paisiblement sans rien faire
Le printemps vient
Et l’herbe croît d’elle-même”.
- Cher Roland Barthes, pouvez-vous nous offrir l’immense plaisir de le commenter ?
- “Le poème, tel qu’il est traduit en français, présente une admirable anacoluthe, une rupture de construction. Celui qui est assis paisiblement n’est pas le sujet de la phrase. Ce n’est pas le printemps qui est assis. Cette rupture de construction, qu’elle soit voulue ou non, indique bien que, dans la situation de paresse, le sujet est presque dépossédé de sa consistance de sujet. Il est décentré, il ne peut même pas dire je. Cela serait la vraie paresse. Arriver, à certains moments, à ne plus avoir à dire je”.
- Roland Barthes, êtes-vous conscient que vous risquez d’être reçu premier à l’agrégation, vous le professeur au Collège de France, si vous continuez à expliquer de manière aussi géniale, c’est-à -dire aussi simple, ce que fait, ce que produit “une admirable anacoluthe” ? Etes-vous également conscient que vous commentez un poème zen français, pour ainsi dire réécrit par Roland Barthes ?
- “Je connais mal les littératures étrangères, j’ai un rapport très aigu et très sélectif à la langue maternelle, et je n’aime vraiment que ce qui est écrit en français”.
- Nous ne sommes pas tout à fait éloignés de ce sentiment ! Nous lisons, à la page 259 de votre livre, que “la psychanalyse, quant à elle, peut apprendre à lire, là où cela n’était pas attendu. On lit en remarquant ce qu’il n’était pas attendu de remarquer. La psychanalyse apprend à lire ailleurs”. Roland Barthes, qu’appelez-vous “lire ailleurs” ?
- Ce peut être justement lire “ici”. “Ailleurs” veut dire ailleurs que là où l’on juge, où l’on décrète qu’il n’y a rien à lire, qu’il n’y a rien à voir, où l’on intériorise la voix de la bêtise.
- Roland Barthes, qu’est-ce que la bêtise ?
- La bêtise opère des montages ternes. C’est tout ce qu’elle fait sauter d’essentiel au montage qui la constitue comme bêtise. Apprendre à lire ailleurs, c’est se pencher sur toutes les coupes sèches qu’elle s’est jugée en droit d’opérer.
- Pouvez-vous nous donner un exemple ?
- Prenez la première apparition du Bourru, dans la pièce de Ménandre, à la scène 3 de l’acte premier. Cnémon, le misanthrope, vient de rosser Pyrrhias : ”Il me bombardait avec des mottes de terre, des pierres, Avec ses poires, lorsqu’il n’eut plus rien d’autre”. Ce que dit alors en entrant sur scène Cnémon, la bêtise décide de ne pas le lire, tant elle considère que la lisibilité en est insignifiante. L’anti-bêtise décide de se pencher sur l’objet d’une telle censure, et écoute les propos de Cnémon : “Après cela, comment nier qu’il fût heureux, Persée. A un double Titre, ce héros : grâce aux ailes qu’il avait, Il était à l’abri de toute rencontre avec ceux qui marchent sur terre. Ensuite la propriété d’un objet qu’il possédait était de pétrifier Absolument tous les gêneurs. Ah ! cet objet, si moi Aujourd’hui, je l’avais ! Rien ne serait moins rare Que les statues : il y en aurait partout.”
- Roland Barthes, on ne vous demandera pas de commenter “l’admirable anacoluthe” que vient de produire, en bon français, le Bourru, puisque vous nous avez indiqué la méthode, et que vous nous avez fait aimer les anacoluthes, comme manifestation de la dissolution de la consistance psychologique d’un sujet, arraché à son je. Pourquoi la bêtise fait-elle sauter un tel passage au montage ?
- La bêtise est saturée de topoï explicatifs, engluée dans des savoirs inadéquats. Elle traite cette prodigieuse déclaration de Cnémon comme du déjà lu, et donc de l’illisible, du déjà connu et donc de l’inconnaissable, du déjà expliqué et donc de l’inexplicable. Elle veut y voir le topos de l’éloge burlesque, dans la bouche d’un vieillard un peu fou. Un éloge aussi loufoque des pouvoirs mythiques de Persée caractérise, aux yeux de la bêtise, à la fois le personnage et le genre comique.
- Et vous vous inscrivez en faux, Roland Barthes, contre une pareille prétention.
- En effet. Permettez-moi de me citer moi-même. J’ai écrit quelque part …
- Ne serait-ce pas dans votre recueil d’essais critiques intitulé L’obvie et l’obtus, sur le “Théâtre grec”, publié dans la collection Points, au Seuil ?
- Exactement ! J’écrivais que “la mythologie elle-même avait été imposition d’un vaste système sémantique à la nature. Le théâtre s’empare de la réponse mythologique et s’en sert comme d’une réserve de questions nouvelles : car interroger la mythologie, c’était interroger ce qui avait été en son temps pleine réponse. Interrogation lui-même, le théâtre grec prend ainsi place entre deux autres interrogations : l’une, religieuse, la mythologie ; l’autre, laïque, la philosophie”.
- Peut-on dire, par conséquent, que cette scène du Bourru constitue une interrogation de ce qui fut une réponse apportée par le mythe ?
- A l’évidence ! Le misanthrope en chair et en os, auquel l’accès au statut mythologique est refusé, ne dispose en tout et pour tout que de “mottes de terre, de pierres, de poires”, comme armes pour écarter les importuns. Il est tout sauf dérisoire, son rêve de disposer de la tête mythique de Méduse !
- Diriez-vous, Roland Barthes, que la relation furtive et discrète opérée par Ménandre entre misanthropie et sculpture, est tout sauf contingente ?
- En effet ! Cnémon modifie profondément le mythe, puisque pour lui, brandir la tête de Méduse ne se résume pas à pétrifier, mais à s’entourer de statues, donc à sculpter.
- Est-ce un tel glissement furtif et sémiurgique que la bêtise se refuse à enregistrer ?
- A coup sûr !
- Voulez-vous bien nous raconter le mythe de Persée ?Â
- Un tel mythe, qui ressemble à un conte de fées, met en place un schéma actantiel sophistiqué. Danaé et son fils Persée sont condamnés par Acrisios à voguer au gré des flots déchaînés, enfermés dans un coffre. Nous retrouverons ce coffre dans un autre mythe de pétrification inversée : celui de Deucalion. Persée et sa mère sont recueillis par le frère du tyran de l’île où ils se sont échoués. Le tyran Polydecte ne tarde pas à tomber amoureux de la sublime Danaé. Il organise des noces, où chaque convive se présente avec un présent de choix.
- Et seul Persée, démuni de tout, se présente les mains vides.
- Alors, pour ne pas perdre la face, il déclare au tyran qu’il lui rapportera la tête de Méduse. Aidé par Hermès et Pallas Athéna, il réussit à mener à bien l’épreuve à lui perfidement imposée par la machination retorse de Polydecte. Athéna lui donne son bouclier de bronze, en lui recommandant de regarder Méduse dans un miroir, pour échapper à son pouvoir mortel. De retour dans l’île, il lève la tête de la Gorgone, et il transforme en pierre tous les convives qui s’étaient moqués de lui : tous restent figés et statufiés. Le destinataire et le destinateur de cette quête, le roi Polydecte, le principal opposant, est la victime de cette même quête.
- Il n’est pas indifférent que le discours du misanthrope s’empare d’un pareil mythe ! N’est-ce pas dans Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen (folio Essais, Gallimard) que Freud nous présente la Gradiva “en marche, se transformant en une image de pierre”. Pouvez-vous évoquer cette nouvelle ?
- L’argument de la nouvelle est simple. Une jeune fille est amoureuse d’un archéologue, qui, tel notre Bourru, n’avait d’yeux que pour ses chères pierres, et qui ne consentira à lever les yeux vers elle qu’en l’apercevant sous la forme d’une superbe statue à la démarche majestueuse. Notre archéologue bourru sera lui-même comparé par elle à un monstrueux oiseau fossile d’avant le déluge, ce qui va nous ramener au mythe de Deucalion. La nouvelle nous raconte la transformation du misanthrope pétrificateur en amoureux guéri, et elle entremêlera de même les thèmes de la misanthropie et du culte des statues, de la pétrification et du mythe de Pygmalion. Ce sont tous ces mythèmes que brasse la méditation de notre Bourru, que notre bêtise peut faire sauter au montage.
- Ovide nous raconte que Pygmalion était tombé amoureux de sa statue : sa Gradiva ?
- Sa Gradiva. Et il ajoute qu’il avait imploré Vénus de lui faire connaître une femme aussi belle que cette statue. Décryptant, sous le voile de la dénégation comparative, le désir véritable du sculpteur, la déesse animera la statue. Le mythe de Persée a donc son versant opposé, toute pétrification débouchant sur un rêve d’animation de la statue.
- Vous parliez du mythe de Deucalion ?
- Deucalion peut être l’image du philanthrope, de l’anti-bourru. Il est le fils du sage Prométhée, qui, en sachant prévoir le déluge, a façonné un coffre, qui servira d’arche pour le recueillir, ainsi que Pyrrha, fille d’Epiméthée et de Pandore. Le couple ayant aussi atteint la terre ferme, par le même moyen de transport que le couple incestueux Danaé-Persée, c’est dans un temple couvert de vase et de mousse, à peine émergé du déluge – en attente de quelque cinéaste d’Hollywood – que nous les retrouvons, saisis par la voix d’un oracle qui leur ordonne, à leur plus grande stupeur : “Voilez-vous la face, sortez du temple, et jetez derrière vous les os de votre mère”.
- Deucalion n’est pas le fils de Prométhée pour rien ! En grand herméneute sémiologue, il finira par deviner la volonté de l’oracle : “la terre est notre mère, les pierres sont ses os”. Ils jetèrent les pierres qui, en tombant, prirent forme d’hommes ou de femmes.
- Où l’on voit comment le mythe de Deucalion complète et inverse celui du misanthrope de Ménandre. Faut-il alors s’étonner que notre Bourru, une fois tombé dans l’eau vivifiante d’un puits, renonce à sa propre auto-pétrification ? Le misanthrope ne veut pétrifier autrui que pour qu’autrui lui serve de miroir, et qu’il s’aperçoive lui-même rigidifié, fossilisé, en lui. Il en va de même pour l’amoureux fossile de la Gradiva : “le sexe féminin, jusque là n’avait été pour lui qu’un concept tiré du marbre ou du bronze”. De l’âge de bronze à l’âge d’homme, se profile tout le parcours d’une initiation.
- Roland Barthes, comment ce mythème du misanthrope pétrificateur, du Bourru statuaire, du sculpteur brandisseur de la tête de Méduse, peut-il essaimer dans la pièce de Ménandre, qui ne semble plus actualiser le thème de la statue ?
- A lire Freud, le thème de la pétrification recouvre celui du refoulement, de même que la misanthropie suppose un refoulé pétrifiant à l’oeuvre. Suivre la circulation de ce thème en mineur, dans son essaimage furtif et discret, fait partie du travail de lecture : apprendre à lire “là où cela n’était pas attendu”. Ce rêve du Bourru, qui se fantasme en héros mythique, en Persée méduseur, en vengeur pétrificateur, mérite davantage qu’une occultation, qu’une offuscation, pour employer un beau mot latin dans son sens etymologique.
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