Intuition phonologique, intuition calligraphe
Publié le 31 octobre 2006 par Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dans Comprendre
Célèbre pour ses dessins, Victor Hugo l’est moins pour ses Fragments, qui se déploient pourtant sur des milliers de papiers manuscrits. Dans une page de ses écrits intitulés Le Tas de pierres (citée par Genette), Hugo développe les synesthésies musicales du langage. Ecoutons-le :
« Le soleil produit les voyelles comme il produit les fleurs, le Nord se hérisse de consonnes comme de glaces et de rochers.(…) En examinant la langue au point de vue musical, et en réfléchissant à ces mystérieuses raisons des choses que contiennent les étymologies des mots, on arrive à ceci que chaque mot, pris en lui-même, est comme un petit orchestre dans lequel la voyelle est la voix, vox, et la consonne l’instrument, l’accompagnement, sonat cum. Détail frappant et qui montre de quelle façon vive une vérité une fois trouvée fait sortir de l’ombre toutes les autres, la musique instrumentale est propre aux pays à consonnes, c’est-à-dire au Nord, et la musique vocale aux pays à voyelles, c’est-à-dire au Midi. »
Belle image métaphorique de la polyphonie de l’énonciation !
L’art hugolien des dichotomies se transcende ensuite dans un éloge de notre langue : « Le français, appuyé sur les consonnes sans en être hérissé, adouci par les voyelles sans en être affadi, est composé de telle sorte que toutes les langues humaines peuvent l’admettre ».
A la différence de Mallarmé, c’est dans une adhésion enthousiaste à sa langue qu’il puise le désir d’être poète, pour en célébrer toutes les virtualités.
Réfléchissant sur l’opposition entre voyelles et consonnes, Genette précise que cette antithèse a pour motif dominant « le contraste entre la simple émission vocale et l’effort ou geste articulatoire. D’où un réseau de métaphores qui toutes interprètent ce contraste comme opposition entre matière et forme, substance et mouvement, couleur et dessin, chair et os« .
Dans l’implicite des sons du langage se trouvent ainsi en gestation tout le corps, son allure et sa démarche, les arts, et la pensée philosophique.
L’intuition calligraphe de Claudel impulse la même expressivité dans le dessin des mots. Dans l’écriture comme dans la diction, « ce sont les consonnes qui sont impulsives, propulsives, dynamiques ». « La consonne est l’élément essentiel. C’est elle qui donne au mot son énergie, son dessin, son acte« .
Consul en Chine, ambassadeur au Japon, il parle des Idéogrammes occidentaux : « et tout à coup », commence-t-il à l’instar de Proust découvrant les synesthésies gustatives (« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu », étonnant alexandrin caché dans la prose proustienne, comme seul rythme apte à concentrer l’émotion de la découverte). Claudel raconte de même son expérience : »et tout à coup une idée me frappa. Mais nous aussi nous avons des idéogrammes et nos langues sont tout aussi propres que le chinois à donner une représentation graphique des objets (…) dans notre écriture occidentale. C’est qu’elle aussi comporte des idéogrammes! »
C’est cette découverte qu’il met en oeuvre dans son recueil Cent phrases pour éventails.

Sa Préface, calligraphiée comme tous les poèmes, présente son oeuvre : « C’est le recueil de ces poëmes aujourd’hui pour la première fois après 16 ans prêts à s’envoler sous notre ciel de France, que jadis au Japon, à la recherche de leur ombre, j’ai essayé effrontément de mêler à l’essaim des haï kaï ».
Il mentionne « le bâton d’encre de Chine d’abord aussi noir que notre nuit intérieure », puis le moment de l’écriture : « Il n’y a plus qu’à y tremper, peintre de l’idée! ce pinceau léger et comme aérien qui le long de nos phalanges communique au fond de nous à la déflagration du poëme ». Evocation puissante de l’instant créateur!
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