Le jury immémorial
Publié le 20 novembre 2007 par Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dans ComprendreSi le Yi Jing est l’art de deviner le présent, deviner le présent consistera à deviner le sujet latent, furtif, discret, flottant, de chaque situation vitale : le sujet qu’elle actualise.
C’est en tant que Sémiologues des Rapports des jurys de CAPES et d’Agrégation, que nous avons remarqué de fructueuses affinités entre les plus substantiels de ces Rapports de concours, émanant parfois de véritables Maîtres de l’art de penser, et l’oeuvre d’un philosophe de l’adaptabilité au mouvant comme Bergson, mais, de manière encore plus marquante, des affinités entre ces Rapports de concours et le Yi Jing, génialement traduit et préfacé par Cyrille J.-D. Javary et, dans la communication d’aujourd’hui, par Pierre Faure.
Voici d’abord des réflexions issues de sa préface, intitulée « Pour une actualisation du Yi Jing« , et qui semblent faites pour révéler à un candidat comment percevoir avec justesse, dans le jeu des éléments Xiong et Ji, un sujet de dissertation.
Nous trouvons une recommandation qui semble tirée, mais immémorialement, d’un Rapport de jury inspiré, recommandation face à un sujet déroutant, de « prendre les choses là où elles sont et s’insérer dans le flux tel qu’il se présente, pour en développer les potentialités ».
Rencontrer un sujet de dissertation au concours est une aventure offerte à « ceux que n’effraie pas l’intrusion d’un élément inattendu ou a priori anormal », dans la mesure où la situation créée par le sujet inédit « actualise, par le biais de la mémoire, de l’imagination ou de l’intuition, une partie d’un savoir latent mais inutilisé, beaucoup plus vaste que celui qui nous sert à produire ordinairement notre réalité ».
D’où ce conseil immémorial en direction des candidats à l’aventure de la pensée d’ « abandonner pour un temps nos tendances interventionnistes, afin de laisser apparaître des signes où puissent se lire des analogies entre ce que nous percevons et ne percevons pas. Lorsque nous percevons de tels signes, nous accomplissons le lâcher-prise qui permet, non pas d’opérer des interprétations douteuses à partir d’intuitions échevelées, mais d’obtenir des descriptions permettant de nous dégager du point de vue étroit dans lequel nous étions enfermés. Amenés à déconstruire nos évidences, nous pouvons désenclaver le présent des rigidités qui l’enserrent : en le refluidifiant, nous l’élargissons aux strates qui le sous-tendent et aux germes qu’il recèle ».
Quelle géniale manière de nous inviter à déchiffrer les virtualités du sujet, de nous conduire « à sortir nos questions de la gangue« où elles étaient enfermées, « pour revisiter nos références, les mettre à jour, ou les envisager à travers d’autres découpages. En entrant réellement dans l’originarité du changement, nous côtoyons à nouveau la transformation, nous avons l’opportunité de nous situer dans les courants à l’oeuvre et, plutôt que de les subir, de nous exercer au positionnement juste« .
C’est qu’il convient en effet, souplement, de « laisser ses contradictions opérer sans donner immédiatement l’avantage à la conscience claire, car elles sont le signe que l’obscure sédimentation que nous nommons notre identité est en marche, que ses différentes couches fluctuent et s’influencent, nous incitant à une recomposition libératrice ».
Il va s’agir alors de « se réagencer selon des lignes de force nouvelles (…) contenant toutes les actualisations possibles (…) Lorsque l’on fait cesser la remémoration des schémas qui emprisonnent en effet, on échappe à la répétition et au déroulement mécanique du temps« , pour accéder à un temps « fluide et vivant », celui du dynamisme de la pensée pendant les sept heures de l’épreuve.
Ecoutons maintenant, comme en écho, le Rapporteur de l’Agrégation de Lettres Modernes, concours 2002, Philippe Marty, nous déclarer que « ce n’est qu’en fonction du sujet que les connaissances et les idées acquises au cours de la préparation sont mobilisées. Le sujet est une origine : à partir de lui, ce qui a été acquis et pensé auparavant se recompose. Plus le candidat considère le sujet comme une donnée neuve qu’il ne lui était pas possible de prévoir, et mieux il saura profiter de la préparation qui l’a conduit jusqu’au concours. Sinon, il risque de ne pas voir le sujet lui-même, et de le fondre immédiatement avec d’autres sujets déjà traités, avec des réflexions déjà faites ».
Autrement dit, il risque d’insulter le présent, la nature réelle de l’épreuve, et d’insulter ainsi son avenir. C’est en effet qu’ « il y a un moment, au commencement de l’épreuve, où le sujet de l’épreuve est seul », où l’on veille à « éloigner le danger du hors sujet, c’est-à-dire que l’on n’échange pas le seul sujet à traiter pour un autre sujet, et que l’on dispose librement de tout ce dont on s’est nourri au cours de la préparation. En disposer librement signifie qu’on fait autre chose qu’afficher les connaissances acquises : on les interroge d’une façon nouvelle commandée par le sujet (…) C’est aussi parce que le sujet est premier et neuf, que des façons de dire comme « les oeuvres du programme, les auteurs du corpus » ne font pas un bon effet dans la dissertation. Le programme, c’est ce qu’on a devant soi. Composant sa dissertation, on n’a plus devant soi que le sujet et des oeuvres qui, lues à partir de lui, permettent de le traiter ».
Autrement dit, s’entraîner à l’épreuve réelle, c’est se préparer à pouvoir relire - c’est-à-dire dérouler mentalement et interpréter – chaque oeuvre de manière inédite en sept heures, à la lumière d’un sujet imprévisible. C’est toujours en grand Maître du Xiong-Ji que Philippe Marty nous dispense ses conseils sur « l’entrée en matière« .
« L’exercice de la dissertation consiste à prendre en charge un sujet : à l’entendre, à l’interroger, à le discuter, à s’en emparer, c’est-à-dire à se manifester en tant que celui qui s’apprête à réfléchir et à disserter. Il faut donc indiquer comment on se saisit du sujet, ce qui revient à indiquer comment on a été touché par le sujet. Ce point où on est touché, c’est de là qu’il faut partir pour cheminer directement et rapidement jusqu’à l’énoncé du sujet (…) Le candidat ne peut se faire aucune idée de la façon dont il va recevoir et aborder le sujet, avant de l’avoir découvert : le sujet est premier. Il est premier, mais on doit arriver jusqu’à lui : c’est la difficulté de cet exercice de l’entrée en matière. Les quelques phrases qu’on écrit pour commencer sont tirées du sujet, bien qu’il n’ait pas encore été énoncé : elles doivent le trouver sur leur chemin, et « l’inventer ». Elles l’inventent dans la mesure où elles ne visent que lui (…) Il doit y avoir quelque chose du sujet à venir dès la première phrase, comme s’il était déjà là. Et le trajet doit être le plus court possible« … et le plus fulgurant !
Ne dirait-on pas la réflexion d’un lecteur émérite du Yi Jing ? Notre site convivial « Implicite » vous invite à emblématiser les épreuves des concours, afin de laisser se déployer l’envergure de leur sens. Chaque jour de notre vie ne contient-il pas un sujet de dissertation imprévisible et insistant, qu’il nous faudra traiter, à charge pour nous d’en découvrir à chaque fois la nouveauté. En ce sens, toute agrégation vise à s’agréger à l’instant présent. Epreuve passionnante !
Mais quel est donc le jury immémorial ? Le présent !
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