Le Synesthète et le barbarisme chromatique

Publié le 26 octobre 2006 par dans Comprendre

Vous connaissez la théorie des synesthésies par le poème de Baudelaire, "Correspondances". Mais le saviez-vous ? Les synesthètes existent bel et bien, hors de la sphère des artistes. Ils présentent cette étonnante caractéristique de percevoir, dans l'implicite des lettres ou des chiffres, une couleur, un parfum …

Comme le révèlent les recherches menées sur la Synesthésie par l'Unité de Neuro-imagerie Cognitive de l'Inserm, chez les synesthètes toutes les sensations s'explicitent, se déploient en même temps.

Leurs perceptions sont "en plusieurs dimensions", dans lesquelles nous retrouvons les "dimensions enroulées" de la physique contemporaine … et de l'implicite.

Pour certains d'entre eux, les lettres ont une couleur tellement dominante qu'elle a valeur péremptoire, et qu'ils ne reconnaissent pas un mot, s'il est écrit avec des lettres d'une autre couleur. Ils y voient un barbarisme, un mot qui n'existe pas dans la langue.

Nous pouvons supposer que chacun de nous possède, dans l'implicite de son langage, une palette, un nuancier qui, pour être plus … nuancé que celui des synesthètes, n'en influence pas moins les mots et leurs connotations.

Il arrive que la synesthésie ne concerne pas véritablement une couleur, mais simplement une nuance lumineuse.

Ainsi Mallarmé perçoit-il, dans les mots jour et nuit, "contradictoirement", "des timbres" "obscur" et "clair". Paulhan ressent le même étonnement : " Le mot nuit est clair comme s'il voulait dire le jour, mais le mot jour est obscur et sombre, comme s'il désignait la nuit".

Or il s'agit de la luminosité de deux mots fondamentaux de la langue, puisqu'ils expriment l'espace-temps.

C'est pour compenser "philosophiquement" cette étrange contradiction intrinsèque, perçue dans le phonétisme de certains mots, que Mallarmé choisit la langue poétique, "le vers n'étant autre qu'un mot parfait, vaste, natif". 

Gérard Genette, dans plusieurs de ses ouvrages de critique littéraire (Figures II, Mimologiques, Fiction et diction), analyse "la fameuse et paradoxale clarté dont Mallarmé affectait de se plaindre, et que peut renforcer la rime à luit". 

En évoquant la "matérialité phonique ou graphique" des mots ("matérialité virtuelle"), il précise que la remarque de Mallarmé se fonde sur "l'expressivité phonique, à savoir qu'une voyelle dite aiguë, comme la semi-consonne et le i de nuit, peut évoquer, par une synesthésie naturelle, une couleur claire ou une impression lumineuse, et qu'au contraire une voyelle dite grave, comme le u de jour, peut évoquer une couleur sombre, une impression d'obscurité".

"Tel est donc le scandale linguistique dont Mallarmé, on le sait, ne s'offusquait que d'une façon toute provisoire", ajoute Genette, puisque, selon lui, c'est le sentiment de ces sortes de barbarismes qui donne naissance à la poésie. Si nous lisons attentivement ces lignes, en nous souvenant de l'étymologie du verbe offusquer (en latin, offuscare signifie obscurcir), nous pressentons que l'indignation mallarméenne provient sans doute d'une sorte de sensation d'assombrissement : il est concrètement et psychologiquement assombri par ces mots de la langue, dont les sonorités sont pour lui inverses de leur sémantisme. Il est en quelque sorte éclipsé, nié, par une langue dont certains mots fondateurs disent l'inverse de ce qu'il ressent.

Pour exister, face à des synesthésies aussi contrariantes, pour renouveler la langue, l'infléchir et la nuancer, afin de la parler harmonieusement, en un mot pour être, il a trouvé la solution : être poète

12 commentaires pour “Le Synesthète et le barbarisme chromatique”

  1. Jean-François dit :

    Cet article est très intéressant, d’autant plus qu’il existe également des « synesthètes » en musique. Certaines notes renvoyant, pour certains compositeurs, à des couleurs spécifiques. D’ailleurs, des historiens de la musique prétendent que Mozart était probablement synesthésiste.

    Dernier petit détail : des mathématiciens associeraient aussi des couleurs, voire des images, aux chiffres. Untel voit dans le 6 un fossé, un abîme étourdissant dans lequel il se sent en danger, alors qu’il adore le 7, chiffre d’excellence.

    Le monde des perceptions est si curieux !

  2. Des synesthésies partout ! at Partagez la connaissance ! dit :

    [...] Lire l’article dans sa totalité sur le blog Implicite. [...]

  3. Emmanuel et Sylvie Laure Oudiette dit :

    L’information que vous apportez sur Mozart va tout à fait dans le sens de notre prochain article qui, après les couleurs et les lumières, évoquera plutôt les sonorités.
    Quant au mathématicien dont vous parlez, qui voit dans le 6 un abîme et dans le 7 l’excellence, peut-être est-ce un sens religieux qui est à l’origine de ces synesthésies, puisque, pour ne citer que l’Apocalypse : « Que l’homme doué d’esprit calcule le chiffre de la Bête : son chiffre, c’est 666″ (Les journaux ont parlé de Reagan qui avait fait retirer le numéro de sa maison pour cette raison). Pour le chiffre 7, le même livre évoque les « sept Esprits de Dieu », lequel porte « dans la main droite un livre roulé, écrit au recto et au verso, et scellé de sept sceaux ». Comme vous le voyez, beaucoup d’implicite à respectueusement dérouler!

  4. sat dit :

    bonjour,
    je veux juste faire une remarque je suis synesthete et je ne comprends pas votre remarque sur la couleur peremptoire et le fait que l on ne reconnaisse pas un mot s il est dans une autre couleur…mais la couleur est notre perception en fonction de la lettre..vous pourrez mettre un s en bleu ou vert le mettre en noir il est pour moi toujours d un rouge foncé..puisque c’est mon cerveau qui allie la forme a la couleur, de meme que tous les chiffres pairs sont de couleurs chaudes quelle que soit la teinte d impression dU chiffre.et en plus ils sont feminins ( imagineriez vous qu il aut déshabiller un chiffre pour vérifier?) ce sont des perceptions, cela est intraduisible pour quelqu un qui ne les vit pas je pense, et en plus je crois que nous n avons pas tous les même d un synesthete à l autre..
    Troublant..
    belle journée a vous
    chris

  5. sylvaine dit :

    Exactement Chris. De plus, on ne peut intellectualiser ni même expliquer sinon avec des mots les plus simples possible nos perceptions. Quand une note, un chiffre « est » (belle, douce, piquante, fluo-pastel, pétillante, lumineuse, vertigineuse etc…)
    et touche quelques zones subtiles du cerveau, les mots ne suffisent pas. Trop plats non pas dans leur rythme et leurs formes, mais dans ce pourquoi ils ont été construits, composés, ce qu’ils voudraient exprimer. Uniquement pour permettre de communiquer, mais c’est bien limité :o )
    Cependant Chris, je ne suis pas troublée, je trouve ça normal, puisque c’ »est » comme ça. C’est juste rigolo

  6. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    Bonjour !

     » Les mots ne suffisent pas » ? Et que faites-vous de la poésie ? De Baudelaire ? De ses synesthésies ? Et du Surréalisme ?

  7. Sylvaine dit :

    Bonjour !

    Dans mon commentaire et ce que je voulais exprimer, les mots ne suffisent pas en effet. Comment décrire une couleur ou une texture si on ne la trouve pas sur la palette ? On peut toujours jouer sur les complémentaires et les contrastes, faire du trompe-l’oeuil pour tendre au plus prêt de ce que l’on ressent… mais ça ne sera jamais aussi beau que ce que je perçois.
    La poésie, la peinture veulent être une représentation, un rythme, une vibration, une interprétation la plus belle possible. C’est de l’Art. Je doute cependant de la TOTALE satisfaction des Artistes une fois l’Å“uvre « finie ».

    Déjà

    Alors c’est encore plus vrai je trouve avec LE mot, utilisé pour une explication, une démonstration, une autre forme de communication. Le mot reste un simple outil. D’où mon observation « les mots ne suffisent pas »

    Vous avez lu mon commentaire un peu rapidement, car
    si vous êtes synesthète, vous ne pouvez que me comprendre

    A moins que vous soyez capable de m’expliquer ici, uniquement avec des mots ce qui frôle l’absolu ? Etes-vous poète, auquel cas je vous lirai avec gourmandise.

    Je trouve ça déjà bien difficile de l’exprimer par la peinture, la musique, la poésie ou encore la cuisine…

    …à moins que ce ne soit que mon niveau d’étude (bac moins trois) qui me prive du plaisir à me faire comprendre

    Syl

  8. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    L’immatérialité de vos sensations impalpables, subtiles, fugaces aspire à une plume attentive puisque …

    Les cyclamens ont bu le mauve
    tout le mauve
    des regards possibles !

    Quoi ! un matin
    Entendre Hyé-Kyé
    La chauve-souris pâle !

  9. Sylvaine dit :

    Merci pour ce poème !
    … c’est bien ce que je disais : le mot « mauve » ici est globalement jaune pâle, irisé de carmin à gauche et de vert pomme à droite. « cyclamens » est orangé brûlant, « regard » est si gris qu’il en devient insignifiant, « matin » est marron foncé, « chauve » est ocre et « pâle » est jaune vif avec de petits pics.

    Je ne suis pas certaine de savoir lire un poème tant la couleur des mots prend le pas sur ce qu’ils veulent dire. Je serais plus charmée par leur musique.

    C’est pourquoi je vois des couleurs et textures quand mes enfants me parlent ou quelques autres personnes ayant une voix particulière qui me touche. Pareil pour la musique ou n’importe quel son.

    Et les chiffres ! qui normalement servent à compter, mesurer en sont réduits (en ce qui me concerne) à leur aspect : pour définir le 1, je suis obligée d’utiliser le mot « blanc » car il s’en approche le plus. En réalité c’est un blanc tellement pur qu’il n’existe pas. Le 1 est donc blanc très très très lumineux légèrement duveteux. Le 2 est jaune citron parfois quelques picots. Le 3 est orangé pâle sur une sorte de coussin. Le 4 bleu transparent glacé. Le 5 rouge sang. Le 6 orangé. Le 7 vert bouteille. Le 8 n’a pas de couleur, il est creux. Le 9 est couleur sable…… et sableux.

    Pareil pour les notes de musique. Je ne peux pas travailler en écoutant de la musique, ça fait interaction.

    Je note

    qu’en poésie, quelques mots suffisent pour s’exprimer !
    tandis que j’en utilise bien plus pour m’expliquer.

    Je retourne donc à mes dessins :o ) j’aime bien

  10. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    Merci pour ces analyses colorées !
    Vous vivez donc dans un monde enchanté, plein de sens, tel qu’il est rêvé dans le poème de Baudelaire, « Correspondances », et lorsque vous dessinez, vos couleurs réalisent des équations mystérieuses. Puisque les sons et les chiffres ont une couleur, vos dessins cryptent un langage, subliminal et implicite pour un spectateur extérieur à votre création, mais absolument explicite pour vous. Merci d’en avoir déroulé pour nous quelques arcanes !

  11. dixie dit :

    bonjour à tous,

    juste une illustration d’un sujet qui me passionne, j’ai trouvé dans un site « théâtre d’art » (j’en copie l’adresse dans ‘site Web’), sous la fenêtre ‘Couleur Gualtieri’, ce lien qui évoque l’audition colorée à partir de rapports entre musique peinture et poésie :

    http://theatreartproject.com/ soncouleur.html

    de lien en lien j’ai trouvé encore ceci par rapport à la synesthésie des poètes :

    http://www.achyra.org/ francais/viewtopic.php? p=29550

    Il est vrai que ce champ d’exploration est encore assez neuf et très fertile ! (même pour une prof de français)

    PS je me suis aperçue plusieurs fois à l’essai que les deux liens en copié-collé ne fonctionnaient pas toujours « page web introuvable ». En appuyant sur Enter il s’ajoute à l’adresse un %20 – vingt pour cent (?) – parasite qu’il faut effacer, avant de réappuyer sur Enter et les liens fonctionnent.

  12. dixie dit :

    voici un chemin plus sûr pour le 2ème lien !

    http://www.languefrancaise.net/forum/viewtopic.php?pid=59713

    (citation d’un échange entre Vladimir Volkoff romancier et Louis Latourre poète synesthète)

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