L’implicite polyphonique
Publié le 15 novembre 2006 par Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dans ComprendreD’une civilisation à l’autre, de la Chine à la France, à vingt siècles de distance, les isotopies se réfléchissent et se font écho. Entre Le Tao du Prince de Han Fei, philosophe chinois du IIIème siècle avant notre ère, et Les Etats et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac, auteur baroque du XVIIème siècle, quelle différence! Et pourtant … Les deux oeuvres offrent, au coeur de leurs 500 pages, une page de récit bouleversant sur le pouvoir mortel de la musique et sa tristesse envoûtante.
Ce récit se situe, dans les deux livres, au moment où sont évoquées les possibles erreurs dans la façon de gouverner un pays. Chez Han Fei, le passage se trouve dans le Livre III, au chapitre X, nommé “Les dix erreurs”. Chez Cyrano, le narrateur, après un voyage astral, est entretenu de la politique de cet “Autre Monde” qu’est le Soleil, sur lequel il vient de parvenir.
Les deux textes se répondent en une polyphonie étonnante, qui corrobore la rêverie méditative de Michel Foucault sur “la Bibliothèque fantastique”: “L’imaginaire (…) s’étend entre les signes, de livre à livre“, écrit-il, “il naît et se forme dans l’entre-deux des textes” (Travail de Flaubert, ouvrage collectif, Seuil, Points, 1983).
L’implicite polyphonique se révèle ainsi dans le rapprochement imprévisible de textes très éloignés, mais qui se côtoient et rêvent dans l’architecture acoustique d’une même bibliothèque.
Qu’est-ce que Le Tao du Prince ? Jean Levi, Directeur de recherche au CNRS, qui a révélé Han Fei en France et a réalisé la traduction française du philosophe chinois (Editions du Seuil, Points Sagesses, 1999), analyse sa pensée dans une remarquable introduction, après avoir présenté ainsi son oeuvre :
“Le Tao du Prince, qui réunit les oeuvres du philosophe chinois Han Fei, du IIIe siècle avant notre ère, est l’un des textes les plus importants de l’histoire de la pensée politique chinoise et sans doute mondiale. Il a sa place à côté de ces classiques que sont la République de Platon, le Léviathan de Hobbes, Le Prince de Machiavel ou Le Contrat social de Rousseau”.

“Sa prose est à la fois rigoureuse et hermétique, concise et vivante, imagée et abstraite”, continue Jean Levi. “Han Fei est un conteur-né, il suggère un roman en quelques lignes”
Cyrano de Bergerac, dans ce roman épistémologique que sont Les Etats et Empires de la Lune et du Soleil, présente lui aussi un art du récit lapidaire et symbolique.
Voici les quelques pages de Han Fei et de Cyrano de Bergerac qui entrelacent leurs modulations sur l’étrange et triste pouvoir de la musique.
Ecoutons le premier récit : Han-Fei-tse Le Tao du Prince (p.118-120), enregistré avec l’aimable autorisation des Editions du Seuil et de Jean Levi. Nous vous invitons à patienter pendant le téléchargement du récit.
Ecoutons maintenant : Cyrano Les Etats et Empires du Soleil.
“- Quelqu’un joue un air étrange que je suis seul à entendre.(…) Ne pourriez-vous pas l’écouter et me le reproduire? (…) – Je l’ai dans l’oreille, mais je ne l’ai pas encore suffisamment répété” “- Est-ce là le mode le plus triste ?” “-Y a-t-il plus triste encore ?” demande le personnage de Han Fei.
“Je ne pus m’empêcher de l’interrompre pour lui demander ce qu’elle entendait par le mot triste“, dit en écho le personnage de Cyrano.
Comme c’est le cas lorsque l’implicite sémantique d’un mot se développe en récit, se déploie en légende ou en mythe, les deux sens du mot “entendre” ici se rejoignent, l’intelligible émanant des résonances de l’oreille intérieure.
Des oiseaux férus de musique triste, des personnages précipités dans les flots, d’autres dont les organes sont envoûtés de chants poignants, telles sont les images qui rassemblent étonnamment dans un même moment d’émotion deux penseurs, qui sont tous deux des précurseurs de génie de leur civilisation.
Compteur de visites
13 janvier 2008 Ã
Bonjour Monsieur Oudiette;
régulièrement, je reviens sur votre site et toujours avec autant de plaisir.
Aujourd’hui, j’aimerais revenir, si vous le voulez bien, sur le verbe “entendre”. En effet, il me pose problème : comment entendre ce qu’un texte nous dit (cas de l’explication de texte) ? Et surtout, comment , parce qu’un texte “parle” , communiquer au jury ce qu’on entend ?
Vous précisez, sur un autre site, que ce qui fait la différence entre deux prestations orales, c’est précisément la façon de rendre ce qu’un texte dit et fait entendre.
Merci de m’éclairer
Carole Baptiste
14 janvier 2008 Ã
Bonjour Carole !
Très heureux de vous revoir sur notre site !
Vous voyez que je n’ai pas le loisir d’y écrire tous les articles que je souhaite, tellement votre agrégation m’occupe ! C’est un compliment, je vous félicite pour votre ardeur au travail et vos progrès dans la maîtrise de la dissertation !
Je réponds à votre question dans la soirée.
14 janvier 2008 Ã
Bonsoir Carole !
Comment entendre ce qu’un texte nous dit ? Une réponse simple ! En faisant silence ! C’est difficile, car chaque grand texte emploie des mots tellement étonnants, imprévisibles – Proust le remarquait à propos de Saint-Simon – que l’on est tenté d’en faire une traduction simultanée dans un ordre d’idées qui nous est plus familier.
Nos affects parlent en même temps que le texte, nos réactions sont à l’oeuvre pendant notre lecture d’une oeuvre …
Nous lisons donc en partie un texte apocryphe, retranchant, gommant, ajoutant, à notre insu, de nombreux détails, attitude dont savent jouer les auteurs désireux de créer un effet de surprise.
Comment donc parvenir à faire silence face au texte ? D’abord par un sentiment véritable de respect, qui nous donne le désir d’apprendre du texte ce qu’il a d’unique à nous dire. Ensuite en nous concentrant sur les mots du texte avec une oreille absolue, en évitant toute pensée parasite, qui brouillerait la netteté de notre écoute attentive.
Les mots authentiques que vous aurez entendus se transmettront alors d’eux-mêmes à votre auditoire dans votre parole, qui se déploiera sans obstacle, dans la mouvance de la parole de l’auteur.
J’espère avoir été clair, et, peut-être, éclairant !
15 janvier 2008 Ã
Bonjour Monsieur Oudiette,
oui, vous avez été très clair voire éclairant. Merci, sincèrement.
Parallèlement, je relis depuis hier soir “Pragmatique du texte littéraire” de Mainguenneau et le verbe “entendre” prend un autre sens pour moi. Votre réponse m’aide à acquérir une “technique” pour “entendre” le texte, unique et original.
Je vous avoue que vos articles me sont très précieux pour appréhender, non seulement la dissertation littéraire, mais également la didactique. Pour proposer une séquence au correcteur, il s’agit d’abord de se plonger dans les documents et de les écouter !
Merci, un grand merci à vous.
Carole B
16 janvier 2008 Ã
Oups ! il s’agit du “discours” et non du texte. D. Maingueneau le souligne pourtant dans son introduction ! Et le nom de son auteur ne contient qu’un “n”.
Je vous prie de m’excuser pour ces erreurs.
Au plaisir de vous lire Monsieur Oudiette, sur ce site ou sur le forum.