Ménandre et le Yi Jing

Publié le 25 novembre 2007 par dans Comprendre

On connaît l’argument du Bourru : c’est l’histoire d’un misanthrope qui tombe dans un puits, qui se fait tirer de ce mauvais pas par l’humanité qu’il exècre, et redécouvre, ou semble redécouvrir le sens de la solidarité humaine.

En Occident, le symbolisme du puits est fondamentalement vertical. L’eau monte du puits et donne la vie, mais le puits est aussi le gouffre dans lequel on tombe, et où l’on risque de mourir. Remonter du puits constitue donc une aventure initiatique : une seconde naissance, après une mortification.

L’idéogramme chinois Jing, qui joue un rôle central dans le Yi Jing, désigne un puits tout différent. Une fois de plus, nous citerons Le Livre des changements(Albin Michel), dans sa traduction géniale. Paradoxalement, nous verrons que le symbolisme chinois éclaire bien davantage que l’occidental la portée de la pièce de Ménandre.

« Le puits est ce qui nourrit parce qu’il relie. Axé à une eau invisible et profonde, c’est moins un objet qu’un fonctionnement. L’idéogramme ne figure ni poulie ni margelle, mais le système de fermage organisé en Chine ancienne autour du puits central ».

Ce caractère sert « pour désigner toute structure générant une activité harmonieuse et féconde. Symbole universel du lien entre les humains et de leur aptitude à vivre en commun, le puits représente à la fois la source invisible, disponible pour chacun en permanence, et le centre immobile autour duquel s’organisent les échanges ».

C’est donc paradoxalement « la circulation horizontale qui se produit à la surface de la terre autour de cet axe vertical » qui compte. Or, c’est cette circulation et cette fécondité des échanges que « le Bourru » perturbe, avant qu’il soit tombé dans sa nappe profonde.

Le puits chinois « ne figure pas un objet mais un dispositif, un mode de fonctionnement : le système puits ». C’est en s’alimentant à cette structure symbolique, dynamiquement féconde, que la pièce de Ménandre puise sa dramaturgie.

Il semblerait que le fond chinois universel de l’âme humaine irrigue aussi la pensée du dramaturge grec. Pour la pensée chinoise, l’idéogramme puits a le sens figuré de « en bon ordre, puisque le système puits représente le modèle de tout ce qui est bien arrangé, organisé de manière fluide, et constitué d’échanges féconds ».

Lue à la lumière de cette pensée, la pièce de Ménandre signifie que « le Bourru » qui perturbe le système puits doit tomber à l’intérieur du système qu’il perturbe, pour que sa remontée du puits, par le truchement de la communauté solidaire, lui enseigne le sens du puits. Petite lecture chinoise de Ménandre.

9 commentaires pour “Ménandre et le Yi Jing”

  1. Baptiste dit :

    Bonjour Monsieur Oudiette,

    le sens du puits… plongée vertigineuse pour mieux revenir à la surface. Telle peut être aussi l’enjeu de la leçon à l’oral du concours. Qu’en pensez-vous ?
    Toutefois, afin de ne pas se noyer, j’aimerais que vous m’expliquiez, s’il vous plaît, le sens de la coordination dans la pièce de Ménandre.
    Soit le sujet: Alceste et Cnémon; le « et » désigne-t-il la combinaison des deux personnages, leurs alternances ou bien leurs oppositions ?
    De même, que doit-on poser comme problématique face à ce sujet: « le Bourru: comédie ou pièce de l’errance » ?
    Merci de m’éclairer.
    Les coordinations « mais, car » sont traitées par Maingueneau mais sans doute connaissez-vous un ouvrage qui pourrait me permettre de synthétiser les coordinations, si vous n’avez pas le temps de me répondre de façon trop développée.
    Bien à vous.
    Carole

  2. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    Bonjour Carole !

    Je vous remercie de votre message !
    Vos sujets sont très intéressants, mais ce sont, me semble-t-il, des sujets de thèse et non pas d’agrégation…

    Au concours, la leçon ne porte que sur le programme de littérature française, (et grecque ou latine en Lettres classiques), et ne concerne jamais la comparaison de deux oeuvres.
    Les oeuvres de littérature comparée ne donnent pas lieu à une leçon, mais au commentaire composé oral d’un extrait de l’une des oeuvres.

    L’agrégation serait-elle moins difficile que vous ne l’imaginez ?

    Au sujet de la préposition « et », la deuxième partie de ma Méthodologie de la leçon, qui se trouve sur le forum général, devrait suffire pour traiter les sujets qui vous seront proposés !

    Pour plus de précisions sur les épreuves, pourquoi n’interrogeriez-vous pas des candidats, sur le forum ?

    Une fois ces renseignements pris, venez sur le forum de Littérature générale, pour me poser d’autres questions ! Je vous répondrai avec plaisir !

    Emmanuel Oudiette

  3. Baptiste dit :

    Bonsoir Monsieur Oudiette,

    merci de votre réponse qui m’oriente sur la leçon car comme vous le constatez, cette épreuve reste assez floue pour moi.
    Il est vrai que le forum peut aider à mieux la cerner. Excusez-moi de vous avoir sollicité sur votre site.

    Bien à vous
    Carole

  4. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    Bonsoir Carole !

    Vous êtes toujours la bienvenue ici ! Ne vous excusez pas !
    Si je vous dirige vers le forum, c’est que vos questions m’ont étonné, car elles ne correspondent pas, selon moi, aux épreuves du concours. Et je serai plus rassuré si vous venez vous préparer à l’oral plutôt sur le forum, où il vous est possible à la fois de vous faire confirmer la nature exacte des épreuves, et d’accéder à mes Méthodologies.
    Les sujets que vous proposez révèlent un goût pour la recherche littéraire, qui était déjà manifeste dans votre choix remarquable de sujets de dissertation.
    Non seulement je suis très heureux quand je découvre l’un de vos messages sur ce site, mais j’espère bien que vous continuerez à venir ici parler de littérature après votre réussite au concours !

    Emmanuel Oudiette

  5. Baptiste dit :

    Bonjour Monsieur Oudiette,

    mille mercis de me laisser la porte ouverte sur votre site. Et votre dernier message me va droit au coeur.

    Si je comprends parfaitement votre souci de mieux m’orienter et m’aider dans cette préparation en me dirigeant sur le forum (et vous en suis très reconnaissante ), je me dois aussi de vous préciser la raison pour laquelle je vous ai posé les dernières questions sur votre site: vos articles abordent des faits littéraires d’une façon si originale et particulièrement intéressante que l’idée que vous en ayez écrit un sur les coordinations m’est venu à l’esprit…
    En outre, vos écrits « me parlent » plus que les rapports de jury.

    Au plaisir de naviguer sur votre site.
    Carole Baptiste

  6. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    Bonjour Carole !

    Je suis très touché de votre message, et je vous en remercie !

    Je ne peux rejoindre le forum ce soir, car un message d’erreur s’affiche, et je ne pense pas que le service technique travaille si tard.
    Mais j’ai eu le temps de voir, en cours de journée, votre question concernant une leçon sur Verlaine, « lyrisme ou ironie ? ».

    Bien entendu, il ne faut exclure aucun des deux termes.

    Je crois cependant que vous proposez un sujet qui ne saurait être donné à l’agrégation. Ce serait plutôt un sujet de conférence au Collège de France !
    En effet, si la leçon au concours est une épreuve argumentative, pour laquelle le sujet est à interpréter, elle n’ouvre cependant pas un débat comme peut le faire un sujet de dissertation.

    Dans un sujet de leçon, le « ou » pourrait être celui de « Candide ou l’optimisme », mais non pas, me semble-t-il, celui d’un problème à résoudre.

    Avez-vous trouvé un tel sujet dans les Rapports des jurys, ou bien l’avez-vous imaginé vous-même ?

    Je vous remercie par avance pour votre réponse.

    Emmanuel Oudiette

  7. Baptiste dit :

    Bonjour Monsieur Oudiette,

    très tôt, hier matin, j’ai contacté le service « multimédia » du Cned car le réseau ne fonctionnait pas correctement. Le service technique est au courant et doit oeuvrer.
    Merci d’avoir eu recours à votre site pour me répondre. La coordination « ou » commence à ne plus avoir trop de mystère pour moi, grâce à vous !

    Effectivement, je saisis mieux le type de sujet que le jury propose pour la leçon avec votre exemple sur « Candide ». N’ ayant pas encore trouvé sur les auteurs littéraires au programme (mais je cherche !) une liste de leçons , j’ ai donc envisagé plusieurs cas d’énoncés; toutefois il me semble être dans l’erreur . Dommage car je souhaitais en élaborer et ensuite vous les soumettre sur le forum.
    J’ai pu néanmoins me procurer quelques exemples de la session 98 sur le film de Tati et à partir des rapports de jury , je vais m’y remettre en ayant à l’esprit les variations possibles avec le jeu sur la virgule et sans qu’un débat en découle.
    Comme vous l’indiquez dans votre méthodologie, il est très instructif d’imaginer soi-même les sujets de leçon. … également assez difficile si on ne se limite pas aux personnages, aux lieux et à certains thèmes.
    Bien à vous
    Carole

  8. Emmanuel & Sylvie Laure Oudiette dit :

    Bonjour Carole !

    Lisez de nombreux sujets de leçon sur les oeuvres qui ne sont pas au programme.
    Vous pourrez ainsi en élaborer aisément vous-même, en vous familiarisant avec les libellés du jury !

    Et n’y-a-t-il pas des leçons sur vos auteurs, dans les Rapports de jurys où vous avez puisé vos sujets de dissertation, afin de vous en inspirer ?

    Emmanuel Oudiette

  9. Bapcaro dit :

    Bonjour Monsieur Oudiette,

    Vos conseils sont pleins de bon sens et vous avez pleinement raison quant à m’inspirer des rapports de jurys.
    Celui de 2006 offre un tableau très utile pour élaborer des libellés.
    Merci à vous !
    Bonne journée
    Carole

Laisser un commentaire

*