La secte des pseudo-apôtres de Ségarelli vu par Bernard Gui

Publié le 14 décembre 2007 par jeandebeaune dans Des textes

 

opf2.jpgLes sectateurs dévoyés de ladite secte apostolique ou plutôt apostate et hérétique ont tout d’abord enseigné en cachette - et maintenant encore enseignent quand les circonstances de personnes, de temps et de lieux leur permettent de le faire plus mystérieusement et plus secrètement - que toute l’autorité conférée autrefois par N.S. J.C. à l’Église romaine est actuellement totalement épuisée et a cessé d’exister à cause de la malice des prélats.

Item, l’Église romaine, que gouvernent les papes, les cardinaux, prélats, clercs et religieux, n’est point, disent-ils, l’Église de Dieu, mais une église réprouvée et sans fruit.

Item, c’est cette Babylone, la grande prostituée, dont parle Jean dans l’Apocalypse et qui a renié la foi du Christ.Item, toute la puissance spirituelle, qu’au commencement le Christ remit à l’Église, a été reportée sur la secte de ceux qui se disent apôtres ou de l’ordre des Apôtres. Cette secte ou ordre est, selon eux, la congrégation spirituelle envoyée et réservée par Dieu pour ces derniers temps.

Item, ceux-là seuls, et point d’autres, qui s’intitulent les apôtres du Christ, possèdent la puissance qu’à tenue de Dieu le bienheureux apôtre Pierre.
Item, Gérard Sagarelli, écrit dans ses lettres Dolcino de Novare, ut une plante divine, un rejeton de la racine de la foi. C’est alors que Dieu commença de ramener son Église à la perfection, vie, condition et pauvreté de l’Église primitive, à cet état dans lequel le Christ avait confié l’Eglise au bienheureux apôtre Pierre.
Item, selon eux, ceux-là seuls qui se disent apôtres de la susdite secte ou congrégation constituent l’Église de Dieu ; eux seuls possèdent la perfection des premiers apôtres du Christ. partant, ils ne sont tenus d’obéir à aucun homme, souverain pontife ou autre, car leur règle, qui leur vient immédiatement du Christ, est un régime de liberté et une vie très parfaite.
Item, ni le pape ni aucun autre ne peut leur prescrire d’abandonner un état ou une vie d’une telle perfection.
Item, le pape ni personne n’a le doit de les excommunier.
Item, tout membre d’un autre ordre ou état, régulier ou séculier, peut licitement, à son gré, passer à leur vie, état et ordre ; un homme peut sans le consentement de sa femme, une épouse sans le consentement de son mari, quitter la condition de mariage et entrer dans leur ordre ; n’ont-ils pas le pouvoir, que ne possède aucun prélat de l’Eglise romaine, de briser les mariages ?
Item, il est défendu, sous peine de péché mortel, de passer de leur vie, état ou ordre, à aucune autre règle ou à un autre ordre ; il n’est pas permis non plus de se placer sous l’autorité d’un homme, quel qu’il soit, car ce serait descendre d’une vie très parfaite à une vie moins parfaite.
Item, nul ne peut être sauvé ou entrer dans le royaume des cieux s’il n’appartient à leur état ou ordre, en dehors duquel, comme ils disent, personne ne sera sauvé.
Item, tous ceux qui les poursuivent pèchent et sont dans un état de damnation et de perdition.
Item, un pape de l’Église romaine n’aurait le pouvoir d’absoudre que s’il était aussi saint que le bienheureux apôtre Pierre, vivant dans une absolue pauvreté, sans rien en propre, dans l’humilité, ne faisant pas de guerres, ne poursuivant personne, permettant au contraire à chacun de vivre à sa guise.
Item, depuis le temps de saint Sylvestre, époque où ils ont abandonné le genre de vie des premiers saints, tous les prélats de l’Église romaine, les grands comme les petits, ont été des prévaricateurs et des séducteurs, sauf pourtant le frère Pierre de Morrone, pape sous le nom de Célestin.
Item, les religieux de tous ordres, les prêtres, diacres, sous-diacres et prélats portent préjudice à la foi catholique.
Item, les laïques ne sont point obligés ni tenus de payer la dîme à un prêtre ou prélat de l’Église romaine qui ne pratiquerait point une perfection et une pauvreté telles que les pratiquaient les premiers apôtres ; aussi les dîmes ne doivent-elles être données, prétendent-ils, qu’à eux seuls, qui s’intitulent et sont en réalité apôtres et pauvres du Christ.
Item, tout homme et toute femme ont le droit de se coucher nus, ensemble, dans un seul et même lit, de se toucher en quelque partie du corps que ce soit, de se caresser mutuellement, et cela sans péché aucun. Quand on sent l’aiguillon de la chair, il n’y a point de faute de s’unir ventre à ventre avec une femme nue, afin de chasser la tentation. D’ailleurs l’union charnelle, comme le fait de coucher avec une femme, sont oeuvre plus grande que la résurrection d’un mort. Ces deux derniers points, toutefois, ils ne les révèlent pas indifféremment à tous ; il n’en parlent qu’entre eux et à leurs meilleurs adhérents.
Item, il est plus parfait de vivre librement que de se lier par un voeu.
Item, pour prier Dieu, une église consacrée ne vaut pas mieux qu’une écurie de chevaux ou de porcs ; l’on peut très bien - et même mieux - adorer le Christ dans les forêts que dans les églises.
Item, pour aucune raison et dans aucun cas il n’est permis de prêter serment, sauf en ce qui touche aux articles de foi et aux commandements de Dieu. Toutes les autres choses, on peut les cacher. Aurait-on juré de dire la vérité devant les prélats ou les inquisiteurs, on n’est nullement tenu de répondre ni de révéler la doctrine et les erreurs de la secte : pas n’est besoin de les défendre de la bouche, il suffit d’y croire en son coeur. Si, par crainte de la mort, on est forcé de jurer, on doit alors prêter serment, mais en paroles seulement et se rétracter intérieurement ; car on n’est jamais tenu de dire la vérité, sauf en ce qui concerne expressément les articles de foi et les préceptes divins. Les question portent elles sur d’autres sujets, le mensonge est licite ; on peut même, afin d’échapper à la puissance des inquisiteurs, renier la vérité de sa secte, pourvu qu’on la conserve en son coeur ; on s’efforcera toutefois d’altérer la vérité, de la nier, de la pallier par tous les subterfuges possibles. Si cependant il était impossible d’éviter la mort, il faudrait alors confesser ouvertement et défendre, absolument et par tous les arguments, la doctrine de la secte et mourir en son sein avec patiente et constance, sans donner aucun renseignement sur les compagnons ou “croyants” [...].

Bernard Gui, Manuel de l’Inquisiteur, édition et traduction G. Mollat, Paris, 1926, t. I, p. 87-95.

1 étoile2 étoiles3 étoiles4 étoiles5 étoiles (2 votes, moyenne: 4.5 sur 5)

Loading ... Chargement ...

Laisser un commentaire

poesie

Inquisiteur dominicain du tribunal d’Inquisition de Carcassonne (1316-1324). Originaire de Bourgogne, Jean de Beaune succède en septembre 1316 à Geoffroy d’Ablis au tribunal d’Inquisition de Carcassonne. Inquisiteur modèle, Jean de Beaune est l’auteur de L’Opuscule, petit manuel de l’inquisiteur rédigé sous une forme épistolaire entre 1318 et 1321 à l’usage d’un jeune dominicain, mais aussi probablement d’un manuel plus conséquent, aujourd’hui connu par quelques bribes.
décembre 2007
L Ma Me J V S D
« nov    
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31  

Compteur Compteur


2730 visiteurs