Journal intime de Soleiman
nnnnn
Le jour où j’ai rencontré Massambalo
Lundi 13 juin 2006
Cela fait déjà plusieurs jours que je regarde la route défiler. Je suis installé sur le toit d’un camion aux côtés de Boubakar et de dizaines d’autres hommes d’origines différentes. Certains sont commerçants, d’autres sont comme nous : à la recherche de terres meilleures. Nous voyageons vers Gardhaïa. C’est Boubakar qui a payé mon voyage et maintenant nous n’avons plus d’argent. La faim me tenaille le ventre. Je pense qu’il va falloir s’arrêter pour trouver du travail et que nous allons mettre des mois avant d’arriver jusqu’à la mer. Boubakar m’a tout expliqué : Gardhaïa n’est qu’une étape, de là nous irons à Oudja, au Maroc. Et le Maroc me paraît tellement loin…
Dans le bus, un Algérien me parle, il me raconte sa vie : j’apprends qu’il s’appelle Ahmed et qu’il est là pour ses affaires. Sa journée s’est bien passée, il est content. Il me semble heureux. Au bout d’un moment, le bus s’arrête à Ouargla. Nous avons quinze minutes de pause, pas une de plus. Le bus ne nous attendra pas. Je décide quand même de descendre, et c’est en marchant entre les petites échoppes d’Ouargla que j’aperçois Ahmed devant moi. Je ne sais pas encore pourquoi mais je décide de le suivre. Je me souviens de ce qu’il m’a dit : tous s’est bien passé pour lui aujourd’hui, cela signifie qu’il a de l’argent. Je le vois s’arrêter. Je marche alors précipitamment vers lui, il entend mes pas et se retourne. Je le frappe violemment au visage et il s’effondre. Je le fouille et lui prend tous son argent. Je retourne au bus, près de Boubakar, j’ai peur de voir surgir l’homme que j’ai volé. Alors, quand le bus redémarre et s’éloigne de la ville je suis soulagé. Je montre a Boubakar la liasse de billets. Je lui donne la moitié de l’argent. Cela me paraît normal. Il ne dit rien mais a l’air surpris. Je suis très fier de moi, avec cet argent nous allons gagner des semaines d’usure, voir des mois. Boubakar fini par comprendre comment j’ai eu cet argent. Je croise alors son regard et je vois dans ses yeux une étrange tristesse. Comme s’il était triste de voir ce que je devenais. A présent, j’ai honte de moi, un malaise m’envahit. J’ai tout pris à cet homme qui travail pour nourrir sa famille. Je l’imagine rentrer chez lui honteux, en pleurant devant sa femme et ses enfants. Que penserait mon frère de moi aujourd’hui ? Je suis laid. Je me dégoûte. Je ne suis plus rien.
Nous arrivons enfin à Gardhaïa à cinq heure. Avec l’argent que nous avons, nous pouvons aller directement à Oujda. C’est Boubakar qui s’occupe de trouver un bus. Moi, pendant ce temps, je m’éloigne dans la ville. Je ne pense pas où je vais, je vais me perdre à Gardhaïa, je vais perdre Boubakar. Le soir tombe doucement, j’atteins enfin une petite place. Je pense à mon frère, je pense à ma vie complètement brisée. Je n’ai plus aucun espoir, plus aucun courage. C’est alors que je l’aperçois, là, immobile, juste devant moi. Je l’observe longuement pour être certains que je ne me trompe pas. Non, c’est bien lui, j’en suis sûr. Alors je m’approche, et nos regards se croisent. Je décide de lui offrir ce que j’ai de plus précieux : mon collier. Le collier que mon frère m’avait donné, le seul souvenir que j’ai de lui, je le donne à cet homme. Maintenant, je me sens à nouveau plein de force. Je n’ai plus peur de rien. Je n’hésiterai plus. Alors, je me remet en chemin, je vais retrouver Boubakar mais je ne lui parlerai pas de ma rencontre, pour lui ce ne sont que foutaise et superstition. Mais moi je sais qui j’ai vu. Et plus rien ne viendra à bout de moi. Je veux aller jusqu’au bout. Je suis déterminé. La rencontre avec l’ombre de Massambalo m’a redonné de l’espoir et du courage pour mon voyage.

20 février 2011 à 21:06
J’aime beaucoup ton texte !