
Samedi 21 juin ; 21h
Je suis dans le bateau. Je ressens tout à coup le besoin d’écrire. Le besoin de voir cela noir sur blanc. Peut-être parce que je n’arrive pas encore à y croire.
Je l’ai vu. Il était là, sur cette place bondée. De loin, je l’ai vu, il était seul. Assis par terre, il ne faisait rien. Il regardait la foule, sans la voir ; la foule passait, sans le voir. Il semblait rongé de solitude mais une sorte de pureté émanait de lui. Un souffle d’espoir m’a alors enveloppé et des questions m’ont assailli : Serait-ce possible ? Cet homme blanc ne serait-il pas un chaste symbole de la réussite en cet endroit rêvé, celui que l’on aimait à appeler ” L’Eldorado ”? Le doute et l’hésitation m’ont longuement tiraillé jusqu’au moment où, je ne sais pourquoi, ses yeux se sont posés sur moi. L’innocence et la détermination bleue de ses yeux m’ont fait frissonner. De tout mon corps. Alors, dans ma tête, tout s’est passé très vite. Cette histoire, que l’on m’avait racontée la veille, et de laquelle je ne savais pas vraiment quoi penser, m’avait l’air bien véridique tout à coup. Massambalo. Son nom résonnait dans mon esprit, me battait dans les tempes. Je me demandait si ce solitaire mystérieux pouvait être une de ses ‘ombres’. Mais à quoi bon attendre? Qu’avais-je à perdre? Donc je me suis lancé. Silencieusement, je me suis approché de lui. Peu à peu, je me rappelle avoir senti une odeur forte d’essence. C’était très étrange. Mais j’ai continué. Arrivé devant lui, je ne savais plus vraiment ce que je devais faire. J’ai donc décidé de m’asseoir à ses cotés. Et là, une boule dans la gorge et la peur au ventre, je lui ai demandé : Massambalo ? Un étrange silence s’est alors installé. J’attendais sa réponse, impatient. Il m’a regardé, le visage vide de toute expression, tel une ombre. Mon cœur battait à toute vitesse. A ce moment là, l’espoir était présent plus que jamais, mais l’homme, pourrai-je même dire l’ombre, ne répondait rien. Je me risquais alors à poser de nouveau ma question : Massambalo ? Il m’a regardé, de ses yeux réfléchis et semblait se poser un milliers de questions. Puis, lentement, il s’en est retourné à son observation du vide, au delà de la foule. Une grande déception m’a ainsi touché au plus profond, et je demeurait silencieux, empli d’un désespoir hargneux. J’allais juste me lever et retourner au camp , mais avant de partir, je me suis tourné vers l’homme blanc, et lui est demandé une dernière fois, sans y croire réellement : Massambalo ? Et là, lentement, il a acquiescé. D’un simple hochement de tête, un bonheur miraculeux m’est tombé dessus, et une chaleur intense a réchauffé ma poitrine, plus vive encore que le soleil de mon pays. Comme le voulait la tradition, je lui ai offert mon collier de perles vertes, et suis reparti plus heureux que jamais.
A présent je me sens plus fort que quiconque. Protégé par le dieu des immigrés, je suis sûr que j’y arriverai. Et sûr que Jamal vivra. J’ai hâte de, demain, reprendre mon voyage, et je n’oublierai jamais cet homme, celui qui m’a aidé. Plus tard, je me promets de montrer ce journal à mes enfants, pour que perdure la mémoire de l’ombre de Massambalo …