Une ville, une oeuvre.

18 10 2007

toubillonDans le cadre de “Lire en fête”, Monsieur Desrivières vous propose de découvrir quelques textes rendant hommage à la ville.

Laissez-vous emportez et dîtes-nous quel texte vous avez particulièrement aimé !

« La nuit, Mélissa ne le savait pas encore, les chiens envahissaient la ville […]. La nuit, les chiens prenaient possession des esplanades, des culs-de-sac, des dessous des voitures et des amas des ordures ménagères. Ils erraient en bandes furieuses dans les avenues où les vents de la jetée soulevaient de légers débris. Après avoir écumé le pont Démosthène, ils descendaient l’avenue du Général-de-Gaulle, puis sillonnaient les Terres-Sainville. Ils  finissaient par s’agglomérer sur la place Abbé-Grégoire et aboyaient contre l’église […]. A l’aube, ils traversaient en file indienne le pont Gueydon et s’installaient sur la rive droite du canal Levassor. Là, en petits groupes silencieux, ils baillaient d’ennui, allongés entre les gommiers des pêcheurs […]. C’était le chant des chiens. » Patrick CHAMOISEAU, Chroniques des Sept Misères. « C’est beau une ville la nuit. Et puis un hôtel où il n’y a rien. Ni dealer, ni jazzy, ni chanteuse de blues. Mais on y va le cœur battant. Un hôtel cache toujours quelque chose. Il y a  des villes à une rue ! Des villes à une et mille rues. Des villes serpents avec des frissons    d’argent et d’or, la nuit ! Y a des villes qui sentent la femme, quand il fait chaud au long des terrasses. Alors les villes t’emmènent comme un gros bateau. » Richard BOHRINGER, C’est beau une ville la nuit. 

Ville à bout d’ailes : vivement vile ; ville d’avalanche de piétons, fragiles ; ville étalée, piétinée ; ville d’éclats de nuits suceuses de sang ; ville de quiètes silhouettes, aveugle,  solitaire, invisible… Prise entre le beau parler des prétoires et le néant quotidien, entre phrases publicitaires et peurs domestiquées, la ville semble signer malgré elle un pacte de consolation  inébranlable, suivant un fantastique destin fait sur mesure. J.D.D., inspiré de la poésie de Georges CASTERA.

« Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée, trébuchée de son bon sens, inerte, essoufflée sous son fardeau de croix éternellement recommençant, indocile à son sort, muette, contrariée de toutes façons, incapable de croître selon le suc de cette terre, embarrassée, rognée, réduite, en rupture de faune et de flore. » Aimé CESAIRE, Cahier d’un retour au pays natal.

« Sans préconçus, il descend en ville. Il descend sans itinéraires, sans indices.  Ouvert à ce nouveau jour qui couvre la ville de son voile de lumière, il s’improvise visiteur naïf explorant le cœur de Fort-de-Panse et s’invente une âme toute prête à être étonnée. Il s’étonnait déjà de lui-même. Il marchait, léger ; observait, patient : chemise au vent, les mains dans les poches, désinvolte. Les gens, il les regarde, franchement, tous, tout ambulants, tous azimuts, étrangers, étranges. Les immeubles aussi, il les regarde, de haut en bas, de bas en haut, tous nouveaux. Il cherche. Et découvre. D’autres sentiments, d’autres émotions, face à  la  ville : une ville qui vit entre rires et rictus, entre murs et ferraille, sa beauté hésitante. » Jean Durosier DESRIVIERES, texte inédit. 

            « Je te dirai ma ville…           
… Ses côtes s’ouvrant au gré de notre croisière et des rêves sans aveux.
 
Détacheras-tu ton destin inconnu de l’errance du vagabond sans asile ?
Il se ravitaille à tous les ports et paie son écot en volutes si belles de sa mémoire… 
Nos routes s’écartent, s’en vont et tournent…
 
Que ta volonté immobilière soit faite »
Roger PARSEMAIN, Ma ville fervente.

 « Toujours Pointe-à-Pitre aspirait et expulsait une coulée de gens se démenant pour vendre ou pour acheter […]. On venait à Pointe-à-Pitre pour étudier dans le saint des saints, le lycée Carnot, pour se faire soigner à l’hôpital Saint-Jules, pour acheter des matériaux de construction sur les quais, pour vendre au marché central, pour mille et une raisons. Pourtant peu de gens étaient de Pointe-à-Pitre même et la plupart une fois les affaires faites n’avaient qu’une hâte : rejoindre au plus vite le domicile. » Ernest Pépin, L’Homme au bâton.

             « Donnant le dos aux réverbères du port, Premier-né marchait le long des quais de La  Pointe sous la couverture des amandiers pays aux feuilles vernissées. A pareille heure, les rideaux des entrepôts de commerce étaient baissés. Tout était désert. Seuls  des relents de morue salée rampaient sur les trottoirs. Seuls les rats couraient et festoyaient dans les tas d’ordures qui montaient la garde aux carrefours. » Maryse Condé,La Migration des cœurs. 

            Eglise de décembre 
           Port-au-Prince broute la nuit, des épluchures d’étoiles au front
            Comme un grand miroir brisé
            Et je pense à mes amis qui avaient dans les yeux
            Autant de couleur
            qu’une aquarelle de Cédor. 
           J’aime écouter la voix des grandes villes quand les rues s’enroulent
            dans l’ombre.
            Et mes pensées voltigent, flocons de sang et feux du cœur.           
            La Basilique Notre-Dame, longue fille à l’œil droit poché
            Pointe hardiment ses béquilles
            vers le bordel illuminé
            où tournent en rond les hautes Belles
            dame Polaire et Pleine Lune.
            Les lumières sont lavées ; les cloches battent de l’aile,
            monotones,
            comme les christs dans les musées. 
           Et je pense aux ivrognes qui font bouchées double de rêve
            puis s’éteindront à l’aube,
            même cassées de trop de flammes :
            Carl Brouard, St-Aude, bric-à-brac fabuleux,
            une rime pour vous, ô mes amis, trappeurs des nuits
            de Port-au-Prince !
            Une voiture passe comme une âme en peine
            Et les chiens sont des déchirures.
            Un bateau s’élève du port.
            Quelle main étincelle aux falots des départs et dit 
           l’éternelle insomnie des adieux ?
            Le ciel bat ses monnaies, étrangement tranquille.
            Seigneur ! que la nuit est lourde au cœur des grandes villes et que je tremble en
            
pensant aux filles, seules, dehors, dans les rues,
           Véronique sans tes larmes,
            Marie sans tes regards.
            Port-au-Prince !
            Ville des cent jardins et de la colère des dieux.

René Philoctète, Herbes folles.


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