Arnaud Denjoy

Arnaud DENJOY, Auxerre, 1952

Discours de M. Arnaud DENJOY, membre de l’Académie des sciences, prononcé à Auxerre, le dimanche 9 novembre 1952, lors de l’inauguration d’un médaillon a l’effigie de Joseph FOURIER, de l’Académie française, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences

Messieurs les Ministres[1] ,

Mesdames et Messieurs,

     Joseph Fourier est né à Auxerre le 21 mars 1768, il est mort à Paris le 16 mai 1830. Avant la seconde guerre mondiale, sa mémoire était perpétuée en sa ville natale par une imposante statue de bronze, érigée sur une place publique. Trois autres enfants de la même cité, Soufflot, Davout, Paul Bert, étaient honorés de semblable manière. Sous l’occupation allemande, le monument de Fourier ne put point échapper à la réquisition des métaux utilisables à la guerre. Aujourd’hui l’appauvrissement du pays réduit aux proportions d’un simple médaillon le témoignage de fidélité que la petite patrie du grand savant rend à son souvenir.

 

L’histoire de Fourier est des plus attachantes. Elle relate la carrière d’un génie très purement français, par la diversité, la délicate profondeur de ses dons la faculté d’analyse du mathématicien, l’éloquence de l’orateur et de l’écrivain, l’habileté, le jugement sûr du politique, le tout guidé par le goût et le sens de l’humain, le souci d’en défendre la souveraineté, d’en respecter les frontières.

Né de parents très pauvres, morts tous deux avant sa neuvième année, il doit à la vivacité, à la gentillesse de sa nature d’inspirer de l’intérêt à une dame qui le fait entrer à l’école militaire d’Auxerre, dirigée par des bénédictins. Ces doctes moines ne partaient pas en guerre, mais ils enseignaient à la faire Sur douze écoles militaires dispersées dans le royaume, ils en possédaient six. L’enfant remporte dans ses études littéraires des succès étonnants. Ses maîtres lui font à douze ans composer des sermons, et ils en apprécient le tour au point de les passer à de hauts dignitaires de l’Eglise qui les déclament à Paris, laissant croire à leur oeuvre personnelle. Puis les mathématiques lui sont révélées et il tombe sous les griffes de leur passion. L’âge venant, il doit opter entre la bure et les armes. Il n’est pas noble (ni riche, devrait-on ajouter). « Quand il serait un second Newton, il ne sera pas officier » lui fait- on dire. Il se prépare donc à l’entrée dans les ordres.

Il est novice à Saint Benoît-sur-Loire. Il a 21 ans et l’on est en 1789. Les congrégations paraissent menacées. Fourier abandonne l’habit du régulier. Ses supérieurs néanmoins le retiennent comme professeur à l’École militaire où il restera jusqu’en 1794, enseignant les mathématiques avec grand éclat, mais aussi, quand les professeurs font défaut, les lettres, l’histoire, la philosophie, ravissant tous ses auditoires. A la fin de 1789 il se rend à Paris pour lire devant l’Académie des Sciences un mémoire sur les équations algébriques. Il y démontrait un théorème de grande importance qui portera toujours son nom.

Fourier est profondément imbu des idées de la Révolution. Maître d’une parole abondante et chaude, il est immédiatement le chef du Comité exerçant à Auxerre l’action parisienne du club des Jacobins. Les mathématiciens sont coutumièrement démocrates. « Il n’y a pas en Géométrie de chemin particulier pour les rois », répondait il y a vingt-cinq siècles l’un d’eux au tyran de sa ville. A la  générosité ils joignent la sagesse. Ils savent la difficulté de fonder sur un principe certain un raisonnement juste. Ils se défient des postulats hasardeux, des hypothèses téméraires.

Fourier n’est pas homme de sang. Il s’interpose pour sauver des innocents, victimes de calomnies. Il suscite la méfiance des deux partis. Pour les uns, il est le révolutionnaire en titre, incarnant le règne de la Terreur dans le département. Pour les autres, c’est l’inquiétant modéré paralysant avec sa philanthropie hors de saison la lutte contre les ennemis de la nation. « Patriote en musique », le qualifiera Saint-Just, quand le temps de convertir les dissidents au patriotisme par la mélodie et la douceur des discours sera révolu. Auxerre dut plusieurs fois adresser au Comité de Salut Public une délégation pour soustraire Fourier à la guillotine, et le 9 Thermidor vint à point pour le sauver d’une exécution inévitable. Mais aussitôt après, la réaction opposée s’acharne sur l’agent de la Révolution dans l’Yonne. Arrêté à Paris, il peut entendre ses gardes répondre .à ses amis défiants, qu’il pourront, le lendemain, aller le rechercher en deux morceaux. Par bonheur, ces imaginatifs furent détrompés.

La Convention, de toutes parts assaillie par des ennemis ameutés, écrasant ses adversaires au dedans et au dehors, fondait aux mêmes instants le futur ordre civil. L’instruction, étant un des premiers besoins du peuple, devait être largement répandue. Il fallait d’abord former des maîtres. Une École normale, ou plutôt un groupement d’Écoles normales, une par discipline du savoir, s’ouvrit à Paris le 1er février 1794. 1 500élèves, chacun désigné par le district de sa résidence, allèrent y profiter des leçons données par les plus célèbres savants de l’époque. Auxerre ne voulut pas choisir Fourier, sans doute trop marqué par son activité politique aux yeux de ses concitoyens. Saint- Florentin corrigea l’erreur du chef lieu, Saint Florentin obéissant à son insu à la vocation d’être un asile ou un berceau de notoriétés scientifiques, puisque moins de quatre-vingts ans plus tard, le cardiologue Charles Laubry, l’un des membres de notre Académie le plus entouré de sympathies, devait y voir le jour. Fourier se distingue aisément parmi les auditeurs des cours et, passant de l’autre côté de la chaire, enseigne ses camarades insuffisamment prêts pour entendre avec fruit la parole de maîtres éminents. L’École, trop hâtivement recrutée pour atteindre son objet, la formation de bons professeurs pour les collèges, s’arrêta de fonctionner au bout de quelques mois. Elle devait ressusciter en des dispositions toutes différentes, mais concourant au même but, le 30 octobre de cette même année 1794, sous le nom d’École normale supérieure. Un mois plus tôt venait d’être créée l’École centrale des travaux publics qui changea au bout d’un an son appellation en celle d’École Polytechnique. Fourier, attaché à cette dernière en qualité de répétiteur d’une chaire magistrale, déploya dans sa fonction de remarquables talents de professeur, inspirant une vive admiration à ses élèves et mêlant ses découvertes personnelles à son enseignement. Fourier occupa ce poste près de quatre ans, jusqu’en mai 1797 quand il prit la mer à Toulon avec l’expédition d’Égypte.

L’illustre géomètre Monge a joué dans la destinée de Fourier un trop grand rôle pour ne pas nous retenir un instant. La République, au démenti d’un mot malheureux, demanda beaucoup aux savants. Les changements opérés dans le gouvernement après le 10 août 1792 firent de Monge le ministre de la Marine. La Convention nouvellement élue se réunissait un mois plus tard. Monge la sert, faisant travailler ferme les arsenaux, jusqu’à sa démission en mai 1793. Peu après, sur la proclamation de la levée en masse, où l’Yonne allait fournir son contingent avec les seuls enrôlements volontaires entraînés par le verbe éclatant de Fourier, Monge reprend sa tâche patriotique. Il est chargé de fournir à l’artillerie. Il improvise des méthodes de fabrication de l’acier. Il tire le salpêtre des vieux murs. Il multiplie les fonderies, les poudreries. Avec lui travaille le chimiste Berthollet, tandis que le conventionnel Lazare Carnot, géomètre et ingénieur, met sur pied quatorze armées.

Les politiques, hommes d’éloquence et d’action, tendaient les volontés, bandaient les caractères. Mais les fougues allumées, l’enthousiasme éperdu auraient senti le sol se dérober sous eux si les fusils, les canons, les lots de munitions n’avaient pas afflué de l’arrière. La moitié, pour se montrer modéré, du génie militaire est de disposer d’une ressource de nature matérielle, mécanique, dont l’ennemi ne possède pas la riposte. Sous la première guerre mondiale Clemenceau, prenant le pouvoir après trois ans de guerre, ranima l’ardeur de la nation, menacée par le danger de lassitude. Painlevé, très comparable à Lazare Carnot, comme Carnot parlementaire et savant, mais ceci plus que cela, organisa les recherches scientifiques, de physique et de chimie, nécessaires pour dominer l’ennemi. Il poussa la production des armes et changea le haut commandement. Il prit à plusieurs reprises les décisions d’extrême urgence dont le défaut ou le retard eussent entraîné les plus redoutables conséquences.

Peut-on s’empêcher de le remarquer ? Si, depuis les origines de notre histoire, la bravoure de nos combattants a toujours été saluée avec admiration et respect, par contre, sans le témoignage offert par les généraux de la Révolution, la rareté de nos victoires rapportée à la fréquence de nos revers ferait croire à l’inaptitude des élites françaises au commandement des armées. Des Gaulois aux chevaliers du moyen âge et à certains chefs des temps modernes, on croit voir mise en action cette doctrine: La bataille doit être le choc de deux élans forcenés et aveugles. Mêler l’intelligence et le calcul à la préparation de la rencontre avilirait le caractère de celle-ci, en dégraderait la noblesse. Plutôt foncer tête baissée que s’endolorir tête creusée.

La Convention chasse les officiers de l’ancienne armée, tous nobles ou riches, exécrant la Révolution, préférant à leur patrie infidèle au roi le souverain ennemi, livrant à celui-ci leur troupes. Avec de jeunes hommes, soustraits à des occupations médiocres et casanières, de bureau ou de boutique, la plupart âgés de moins de vingt-cinq ans, la République fait en quelques mois des généraux, des chefs d’armée se révélant incomparables stratèges, bousculant, culbutant, écrasant les forces adverses commandées par les serviteurs chevronnés des monarques. Les conventionnels ont-ils donc extraits de la France et jusqu’au dernier suc tout le génie militaire dont elle était porteuse, que Napoléon, en quatorze ans, n’ait pas su promouvoir un seul homme de guerre approchant par sa qualité le moindre des émules de Bonaparte aux armées révolutionnaires ?

La compétence dans un ordre technique n’assure pas de juger sainement les hommes du même art. Le Collège de France groupe une quarantaine de chaires concernant la plus grande diversité de connaissances. Renan, professeur d’hébreu, disait que, pour une nomination de littéraire, les scientifiques faisaient les meilleurs choix, le service réciproque étant rendu par les littéraires pour désigner un scientifique. Je connais une Faculté des sciences où, pour élire un mathématicien, les biologistes votent bien mieux que des représentants de sciences tenues pour plus exactes, beaucoup plus pénétrées de calcul. Le peuple, l’universel incompétent, laissé à sa libre inspiration (tenons-nous en à l’époque lointaine où nul parti ne le conduisait en laisse au scrutin), éprouvant successivement ses élus aux assemblées municipales, départementales, et enfin au Parlement, composa sous la troisième République deux Chambres où les hommes de premier ordre abondaient. Sans nul doute, ceux-ci, dans les administrations publiques, avec les procédures réglant l’admission et le progrès dans la hiérarchie, seraient arrivés tardivement ou pas du tout aux postes de haute direction.

Les suffrages en principe les plus éclairés ne vont pas toujours aux personnalités fortement accusées. Souvent ils favorisent la docilité, la souplesse à épouser les partis pris. Par eux la vanité, adroitement flattée ou grossièrement encensée, récompense de ses béatitudes.

Au printemps de 1796, après les premières victoires de Bonaparte, Monge se rend en Italie afin d’y recueillir un butin de grand prix pour les arts et les sciences. Une chaleureuse amitié, que rien ne devait altérer, naît aussitôt entre le savant et le jeune général. La Convention, ayant supprimé en août 1793 les académies de l’ancien régime, a créé en octobre 1795 l’Institut, divisé en trois classes. Monge appartient à la première, celle des sciences physiques et mathématiques, et il est avec Lazare Carnot dans la section des arts mécaniques. Carnot, membre du Directoire, doit libérer son siège en septembre 1797 et à cette place, Monge, trois mois plus tard, fait élire Bonaparte. Celui-ci se montre un membre de l’Institut très convaincu. Ses premiers ordres du jour de mai 1798 sont signés: « le Membre de l’Institut commandant en chef l’armée d’Orient ». A la fin de l’année suivante, dans les vingt-quatre jours écoulés entre son retour d’Égypte et le 18 brumaire (le 9 novembre 1799), dissimulant. sous un maintien modeste, effacé, une activité fébrile de mots d’ordre, de consignes, de plans et dispositions secrètement dictés à ses partisans pour réussir son coup d’État, il paraît, dans les soirées, au théâtre, vêtu de l’habit vert, afin de manifester combien les mérites civils l’emportent dans son esprit sur les titres créés par les victoires de la force. Napoléon devait garder son siège jusqu’aux Cent Jours. Peut-être se démit-il en raison de l’attitude manifestée par certains de ses confrères pendant son exil à l’île d’Elbe. Ces petits détails dans une vie tout entière agitée de colossales entreprises doivent être notés si l’on veut s’expliquer la place et le rôle conférés par Napoléon à divers savants.

Monge a tenu dans la carrière initiale de Fourier une place trop importante pour que l’explication de son pouvoir ait été superflue. Monge, professeur aux Écoles normales et polytechnique, remarque au terrible hiver de 1794 le délégué de Saint-Florentin. Il l’introduit à l’École polytechnique à l’automne, de la même année. Au début de 1798, recevant mandat de Bonaparte pour composer une équipe nombreuse de savants de tous ordres, dont l’adjonction à l’armée d’Égypte donnait à l’expédition militaire le caractère d’une campagne de haute civilisation, Monge présente Fourier au général qui ne manque pas d’apprécier le protégé de son ami.

Dans le domaine des mathématiques pures, Monge surpassait Fourier. Pour la théorie mathématique des phénomènes physiques, où Monge ne devait jamais s’engager, Fourier allait se révéler un des plus puissants initiateurs que l’on dût connaître. Pour les talents de l’homme cultivé, l’agrément, le charme du causeur dont on ne se lassait pas d’écouter la conversation intarissable, pour la souplesse, l’habileté du négociateur, toujours heureux dans ses ambassades, apaisant les courroux, dissipant les préventions, désarmant les haines par la générosité, la raison et l’équité, Fourier était sans égal.

Sitôt remportée la victoire des Pyramides, Bonaparte fonde l’Institut d’Égypte sur un plan inspiré de celui de Paris: avec 48 membres, répartis en quatre sections, allant des mathématiques, où siégeaient Monge et Bonaparte, à l’économie politique; un président et un vice-président trimestriels, le second devenant président la fois suivante, Monge et Bonaparte d’abord, Bonaparte et Berthollet ensuite enfin, pour le bon fonctionnement d’une telle Académie, la fécondité de son œuvre, un homme de haute valeur, dont la tâche serait de stimuler, de coordonner les travaux, d’en assurer la publication, tous devoirs définissant le rôle du secrétaire perpétuel. A ce poste essentiel, par la voix unanime de ses confrères, Fourier est désigné.

Un périodique, La Décade, renfermait les mémoires rédigés par les membres de l’Institut ou par des officiers distingués, sur des sujets importants pour la science pure ou bien, le plus souvent selon les indications de Bonaparte, essentiels aux intérêts de l’Egypte et aux besoins du corps expéditionnaire. La contribution personnelle de Fourier dans ces recherches originales était considérable. Il s’agit d’études d’algèbre beaucoup, mais aussi de mécanique appliquée aux machines, d’histoire, de géographie et d’économie politique, ces derniers travaux figurant encore dans Le Courrier d’Égypte, paraissant tous les quatre jours et pareillement dirigé par Fourier.

Le 15 août 1799, Bonaparte annoncé à l’armée son départ et la nomination de Kléber pour le remplacer. Il amène avec lui Monge, moins utile ici que Fourier. Desaix les suivra bientôt. Au même moment Fourier est à la tête d’une nombreuse expédition scientifique, destinée à l’exploration de la Haute-Égypte, et fortement escortée, car elle opère sous le harcèlement incessant des tribus ennemies.

Le nouveau commandant ne possède pas l’immense variété de connaissances et d’aptitudes de son prédécesseur. Il bornera ses soins aux affaires purement militaires et se décharge sur Fourier de toutes les questions qui ne se tranchent point par les seules armes. Progressivement, Fourier doit remplir les fonctions d’un préfet du Caire, d’un ministre de l’Intérieur et d’un ministre de la Justice. Il donne au pays une administration organisée. Il résout les conflits en diplomate consommé, dont les plus fortes astuces sont la modération, la bienveillance, la noblesse des procédés, les ménagements envers les superstitions et les préjugés consacrés, la politique de l’amitié sûre. Il est aimé, vénéré des Égytiens, il a gagné leur confiance. Un chef farouche déjà battu par Desaix, mais toujours insoumis, maintient dans la révolte les contrées du sud. Il a laissé au Caire sa femme, célèbre dans tout l’Orient par sa beauté et la rareté de son esprit…   Fourier la gagne à la cause française. Par elle, il obtient la soumission de l’insurgé, puis aussitôt il donne à celui-ci, au nom de la France, l’autorité sur les régions qu’il soulevait encore récemment. Le vaincu d’hier se proclame maintenant lui-même sultan français et il nous garde une fidélité que le déclin de notre fortune laisse inébranlée.

Une haute pensée de Fourier inspire une décision de Kléber : celle de réunir en un grand ouvrage, monument dressé pour la gloire de la France et l’honneur de l’expédition d’Égypte, l’histoire de cette héroïque entreprise et tous les travaux effectués par les membres savants de l’Institut ou sous son égide. Fourier en écrit l’introduction sous le titre de Préface historique, chef-d’œuvre où Fontanes voyait réunies « les grâces d’Athènes et la sagesse de l’Égypte »

Comment ne pas admirer chez Fourier cette diversité de dons que l’on croirait incompatibles? Cet algébriste possède l’art de persuader, d’insinuer son vœu dans le faisceau raidi, serré, des résolutions opposées, d’entamer leur bloc, de dénouer le lien qui les fortifie, de les voir s’abandonner, se désister, renoncer. Les mathématiques sont l’ennemi de la séduction. Elles ne sollicitent pas le consentement bénévole. Pour elles, la question du refus ne saurait se poser. Elles sont contraintes. Elles nient la liberté de choisir. Leur victoire exige la capitulation sans réticence ni réserves.

Fourier avait fait les fortes études classiques, principalement latines, d’un futur bénédictin. Il leur gardait une grande reconnaissance. Les auteurs anciens, estimait-il, abondaient en excellents préceptes pour guider l’homme dans sa conduite face à lui-même et à la société où il vit. Toutefois, ne laissons pas méconnaître que, dans la littérature française, et sous une forme souvent aussi remarquablement frappée que dans les meilleurs écrits de l’antiquité, les aspects divers de l’humain ont été abondamment et profondément étudiés. On pourrait accorder davantage de crédit à la vertu éducative du trésor d’observations accumulé par les moralistes français.

Et encore, après une jeunesse exclusivement et longuement pliée à dire la pensée dans un idiome ancien, dont le nôtre est né sans doute, mais n’a pas cessé de s’écarter, le vocabulaire de l’écrivain risque d’être marqué de cette éducation. Nos grands classiques du XVIIe siècle n’ont pas toujours su décrasser leur français de son latin d’école. Ceux qui ont fixé, puis maintenu notre langue en tel état de perfection que, de la cour de Louis XIV aux gens cultivés d’aujourd’hui, rien n’en fut changé d’important, Descartes et Pascal, ensuite les littérateurs du 18e siècle, eux aussi férus de géométrie et en outre de calcul infinitésimal, de toutes ces disciplines où l’idée est réduite à son squelette et à ses nerfs, où la dignité de l’expression requiert le mot exact, strict, la phrase émondée, ordonnée, tendue, tous ces hommes accédant au pur génie de notre parole et de notre style n’auraient-ils pas trouvé, il est permis de le demander, dans les mathématiques leur savonnette à cuistre ?

Fourier souhaitait renvoyer au terme des études l’initiation aux mathématiques, après la philosophie. La qualité de celle-ci est dans la hauteur, l’ampleur des problèmes qu’elle aborde. Passé par cette école, le savant répugnera toujours à cantonner ses recherches sur un point d’intérêt trop étroit. Il s’attaquera aux places dont la chute sera d’une large portée, lui découvrira l’ordonnance d’un vaste territoire de faits. Ce juste hommage une fois rendu, les solutions du philosophe aux immenses questions qu’il traite prêtent à sourire au savant. Celui-ci observe avec une sympathie heureuse la logique modeste, hostile aux sévères exigences, contente de peu et qui sert d’instrument de recherche au philosophe. De moins rigoureuse, les lettres ni les arts n’en connaissent point pour leurs enchaînements. Si l’on écoute ses officiantes, la philosophie n’est pas seulement une connaissance, elle est une grâce d’esprit permettant de tout comprendre. Le savant glisse une réserve: si elle ne se laisse pas au jour le jour imprégner par l’esprit, les méthodes, les idées nouvelles de la science, la philosophie est un genre littéraire offert aux poètes manquant d’imagination et de style.

Mais la vérité sort de la bouche de Fourier quand il recommande aux mathématiciens de ne jamais perdre le contact avec les énigmes proposées par la nature physique, sous peine de s’égarer dans la stérilité du désert.

Depuis le départ de Bonaparte, Monge et Desaix, l’avenir de l’expédition éveille moins d’espoirs. Kléber combat les ennemis qui, chaque fois vaincus, chaque fois se reforment pour chasser les Français. La vie des civils, celle des savants sont en danger fréquent. Un fanatique soudoyé assassine Kléber. Le deuil de l’armée est immense. Les funérailles doivent revêtir une grande majesté. Une parole sublime portera le témoignage dû à la valeur de l’illustre capitaine, dira le désespoir de ses soldats, l’horreur et l’indignation devant un crime de lâcheté. Qui remplira ce devoir? A qui réserver cette tâche? La pensée unanime se tourne vers Fourier. Son discours est magnifique, arrachant des frémissements, des larmes aux troupes massées dans la plaine, aux pieds du bastion récemment conquis et servant de tribune. Éloquence dans le goût de l’époque, tumultueuse, assez déclamatoire, comme celle dont les orateurs de la Révolution ont grisé le peuple d’où sortent les rudes guerriers assemblés pour entendre Fourier. De nos jours, les mêmes mots n’éveilleraient plus les mêmes échos. Le réel a trop souvent démenti l’idéal. La confiance dans les promesses, dans les assurances du verbe est gravement atteinte. La nature humaine a son juste niveau. Il est imprudent de la soulever, de vouloir la maintenir au-dessus. Elle se lasse, devient de plus en plus pesante et, en retombant, elle descend au-dessous de son point d’équilibre.

Peu de mois après la mort de Kléber, le 14 juin 1800, Desaix est tué à Marengo. Il avait joué un rôle de premier rang dans la campagne d’Égypte. Il avait conquis tout le haut pays, la vallée du Nil jusqu’à la Nubie. Largement généreux après la victoire, équitable envers les populations, qui le désignaient sous le nom du Sultan juste, il demeurait présent dans la pensée et dans l’attachement de tous malgré son départ. Sa mémoire fut honorée au Caire en une nouvelle cérémonie funèbre, au même lieu que la première, et Fourier encore exprima la douleur des anciens compagnons d’armes du défunt.

Le sort de l’armée d’Égypte était de jour en jour plus précaire. Le médiocre général Menou, successeur de Kléber, résistait malaisément à la pression des combattants ennemis et de leurs auxiliaires secrets, à la malveillance du pouvoir local. La capitulation se fit et, à la fin de 1801, avec les derniers débris de l’armée, Fourier, ayant assuré le sauvetage de tout ce qui devait être conservé de précieux, revint en France.

Ainsi se terminaient trois années d’une aventure prestigieuse, déraisonnable dans son dessein, où l’imagination et le rêve entraient plus que le calcul; car, sans la maîtrise de la Méditerranée espérer se maintenir en Égypte et par elle couper aux Anglais la route des Indes était une pure chimère. Mais nos armes avaient brillé d’un vif éclat, et grâce à tous la civilisation européenne, dont cette terre avait porté le berceau, revenait démesurément grandie, restituée à ses origines. Fourier pouvait songer avec satisfaction aux moissons de. science cueillies dans la vallée du Nil, à l’œuvre d’ordre et de pureté dont il avait été le principal artisan.

A trente trois ans, au terme de dix années d’une vie intense et dramatique, arrêtée juste et suspendue au seuil de la captivité monastique, au seuil du tribunal dont l’unique sortie ouvrait sur la guillotine, au seuil de la mort mainte fois menaçante au milieu des combats de l’Egypte, n’ayant jamais cessé, parmi toutes ses activités politiques, administratives, diplomatiques, d’entretenir de ses pensées la muse des nombres, Fourier projetait de se consacrer désormais à l’étude et aux idées spéculatives. Mais le. Premier Consul était d’un autre avis.

Il lui fallait de grands préfets. Particulièrement l’Isère, département d’un niveau social élevé, possédant une élite brillamment cultivée, attachée à l’esprit républicains car l’idée de la convocation des États Généraux à Versailles en 1789 semblait être partie de la réunion des États du Dauphiné au Château de Vizille, propriété de la puissante famille des Périer, industriels, banquiers, qui, au dix-neuvième siècle, devaient donner à la France un président du Conseil et un président de la République l’Isère demandait un préfet sûr et de haute ressource. Bonaparte n’en connaissait aucun à réunir autant que Fourier toutes les conditions favorables possibles. Le 2 janvier 1802, Fourier représentait le Consulat à Grenoble. Il devait y rester plus de 13 ans, jusqu’au 1er mai 1815.

Sa tâche administrative est connue. Les marais de Bourgoin, pestilentiels en saison chaude, s’étendant sur 37 communes, nuisibles à la santé des habitants, préjudiciables à l’agriculture qu’ils privaient d’une vaste plaine capable de porter des récoltes, furent asséchés après dix ans de négociations et de travaux. Les intérêts divergeaient, les exigences des entrepreneurs étaient exorbitantes. Il n’est pas facile de réaliser le concert de 37 municipalités et de modérer l’avidité des concessionnaires d’un tel chantier.

Fourier voulut ensuite créer une route de Grenoble à Turin par le Lautaret et le mont Genèvre. Des intérêts lésés, ou se croyant tels, s’employaient à faire échouer le projet. Fourier décida d’envoyer à l’Empereur une délégation. Mais, sachant que les mémoires les mieux conçus et rédigés ne sont pas lus dès qu’ils sont longs, il se contenta de quelques lignes accompagnées du dessin sommaire, vraiment démonstratif, du tracé. Napoléon fut immédiatement convaincu et sa main griffonna l’ordre décisif.

On doit encore savoir gré à Fourier d’avoir découvert le génie de Champollion et soustrait à la conscription meurtrière ce jeune homme de vingt ans destiné à percer le mystère des hiéroglyphes égyptiens.

Fourier pratiquait la politique des contacts personnels, et non pas celle des écrits. Par son adresse, les barrières dressées par l’entêtement et les susceptibilités entre les divers partis s’abaissèrent. « Il prenait, disait-il, l’épi dans son sens et jamais à rebours » Il fit en sorte que la Préfecture devînt un terrain neutre où nul n’hésitait à se montrer. Un préfet de ce temps, antérieur au télégraphe et au téléphone, jouissait d’une grande autonomie. Certes, il arrivait souvent à l’Intérieur, qu’un chef de bureau, frappant son front comme Moïse heurta le rocher de sa baguette, vît jaillir par une inspiration éblouissante le plan de la politique départementale s’imposant dans le cas de l’Isère. Fourier parcourait sans émoi ces instructions catégoriques, puis déposait paisiblement les précieux feuillets dans un tiroir où il ne dérangeait plus leur sommeil. Si quelque maire, se voyant déjà submergé par la crue incessante des circulaires et des formules à remplir, est ici et m’écoute, je m’effraye de ma responsabilité à fortifier une tentation peut-être déjà subie et que l’auguste exemple d’un magnifique administrateur pare de couleurs chatoyantes. On discute actuellement beaucoup de la productivité, ainsi dénommée dans le jargon du jour. Est-elle dans notre industrie égale à celle des pays voisins? Pour l’émission du papier officiel à noircir, je crains que peu d’États osent se mesurer à nous. Fourier prétendait résoudre ainsi le problème de l’administration faire le plus par le moindre mouvement. Nous avons changé tout cela. Ne faudrait-il pas dire: faire le moins par le plus de mouvement ?

Nous nous étonnons de nos jours qu’un ministre de la Convention, comme Monge, qu’un représentant du Comité de Salut public, comme Fourier, aient étroitement adhéré aux variations politiques de Napoléon. Surtout pour Monge, l’amitié passionnée, la foi de croyant en la parole de son dieu, pouvaient aveugler sur les réalités. Le Consul, l’Empereur proclamait qu’il était le bouclier de la Révolution, ayant la mission de sauvegarder ses conquêtes. Mais la protection était lourde et la République tombait étouffée sous son poids Les pièces de monnaie portaient en exergue au-dessus des mots « Napoléon empereur », l’inscription : « République française ». Et, avec ce faux nez plaqué sur le visage du despotisme, les naïfs, les complaisants pouvaient nier d’apercevoir les véritables traits du régime. Mais, on ne saurait en douter, Napoléon était l’idole du peuple. Nos rois n’appelaient pas au pouvoir politique leurs généraux. Ils y voyaient des. gardes distingués parmi d’autres. Notre démocratie s’est plusieurs fois jetée aux pieds de ses chefs de guerre, les implorant de son salut.

L’essence de la République est le principe de non-hérédité. La Révolution avait aboli le privilège successoral dans les ordres politique et administratif. Il reste hélas encore à l’éliminer de la puissance économique. En ajoutant à la filiation du sang celle d’une oeuvre sociale, quand le lot trop volumineux est insuffisamment partagé, on assourdirait peut-être par l’épaisseur de ce rideau l’appel troublant du communisme. Napoléon rétablit les titres aristocratiques. Il voulut lui aussi récompenser dans la descendance la plus éloignée la prouesse des aïeux. Les démocrates de la grande époque étaient choqués et maugréaient. On leur ferma la bouche en les anoblissant. Monge devint comte et Fourier baron.

L’Académie des sciences ne serait pas présente à cette cérémonie si Fourier, préfet éminent, s’en était tenu en fait de travaux mathématiques à ses recherches, déjà importantes, sur les équations algébriques. En 1807, Fourier soumet à l’Académie son premier mémoire sur la théorie de la chaleur. Impatiente de connaître tous les résultats acquis par le savant, la section de Géométrie met au concours de 1812 la même question et couronne l’étude envoyée par le préfet de l’Isère.

Fourier considère que la chaleur fournie à un corps extérieurement et le traversant, s’évadant par une autre portion de la surface, se propage à l’intérieur comme chemineraient à travers lui les molécules d’un fluide qui, pénétrant d’un côté, s’infiltrerait progressivement et, par l’autre côté, s’égoutterait. Le phénomène est impossible à saisir d’emblée en sa répartition et ses phases, parce qu’il est variable dans le temps et, en un même instant, aux divers points du corps échauffé. Mais, dans une très petite parcelle isolée par la pensée dans ce milieu, et dans une très courte durée, on peut admettre que la variation est insensible. Un carré de dix centimètres de côté se divise en cent carrés juxtaposés d’un centimètre de côté. Un cube de 10 centimètres de côté se partage en mille cubes cohérents d’un centimètre de côté. Fourier imagine de diviser le corps en très petits cubes bloqués ensemble. La chaleur dans chacun d’eux entre par trois faces rayonnant autour d’un sommet et elle sort par les trois faces opposées. Ce qui manque à la sortie ou, au contraire, ce qui se trouve en excédent est resté dans le petit cube pour l’échauffer ou, au contraire, l’a quitté en le refroidissant. Il n’en faut pas plus pour établir les équations dites de la chaleur, exprimant en langage d’infiniment petit ces phénomènes élémentaires. Le physicien exercé aux notions mathématiques a terminé sa tâche. Au .mathématicien d’intégrer ces équations, c’est-à-dire de conclure du fait prouvé pour la parcelle inappréciable à l’évolution dans la totalité du corps.

Après la première tâche accomplie par l’observateur du monde, la seconde incombe à l’analyste. Au cours de cette investigation, Fourier rencontre un extraordinaire et puissant instrument fonctionnel, les séries trigonométriques. Aujourd’hui, pas un étudiant de licence n’ignore les formules de Fourier pour exprimer les coefficients de ces sommes totalisant une infinité de nombres. Les séries trigonométriques bouleversèrent toutes les vues systématiques admises au début du 19e siècle. Elles n’ont pas cessé d’obliger les mathématiciens à étendre en généralité toujours davantage les idées les plus fondamentales de leur science.

La théorie de la chaleur, pour ce que je viens d’en exposer, est comprise en quelques instants par un étudiant moyen. Avant Fourier, aucun génie, intéressé à la physique et aux mathématiques, n’avait su envisager le même sujet en le menant au terme de la solution. Et cela doit appeler nos réflexions.

Parmi les élèves honorablement sortis de telle grande école, et qui ont appris et répété avec succès le contenu d’un nombre impressionnant de livres, plusieurs dispositions d’esprit peuvent se distinguer.

Pour les uns, ces ouvrages sont le produit toujours perfectionné de compilations groupant des matières présentées avec plus ou moins de détails différents dans des ouvrages antérieurs D’autres se rendent compte que les vérités énoncées dans le traité n’ont pas toujours été connues, et tout de même il .a fallu qu’un premier rédacteur écrivît ces phrases si faciles à saisir. La troisième catégorie admet qu’un homme a fait la découverte, mais juge son mérite insignifiant, puisque dans un très court délai on pénètre toute sa pensée. Comprendre, c’est égaler, n’est-ce-pas ? Comprendre n’égale pas inventer. Et cette vérité est difficile à faire admettre en France, où faire des réserves sur la parfaite équivalence des esprits entre eux est un blasphème révoltant.

La faculté inventive, le don d’originalité, loin de procurer un avantage à l’élève dont le rang final dépendra de ses réponses aux interrogations, le dessert au contraire. Le futur lauréat lit un paragraphe de son livre. Il réfléchit: Ai-je saisi ? Que veut dire ce texte ? Bien, j’ai compris. Je passe. Il absorbe et restitue avec aisance une nourriture illimitée. Mais il n’a pas de sens pour en apprécier la saveur. Le goût lui fait défaut. Il ne perd pas de temps à éprouver des impressions

A côté de lui au contraire un autre élève réagit. Les théories exposées dans un cours sont comme des végétaux d’abord plantés, puis dont le progrès se poursuit tout normalement; le tronc grandit, grossit ; la ramure, les frondaisons apparaissent successivement. Mais, auprès d’un platane parvenu à son achèvement, un cactus naît. Le lauréat ne sourcille pas. Avec une indifférence constante, il s’assimile l’histoire du cactus à la suite de la précédente. Son camarade éprouve une surprise d’une nouvelle doctrine blessant les intuitions venues comme un fruit naturel de ses connaissances antérieurement acquises. Il se demande comment jeter un pont sur ce fossé, quelles retouches doivent être apportées à ses premières conceptions. Peut-être même estimera-t-il que cette doctrine novatrice est loin de répondre à toutes les questions d’où elle est issue ou qu’elle fait naître. Le malheureux ne s’aperçoit, pas qu’il se distrait, il se retarde. Ses chances d’arriver en tête s’évanouissent.

C’est la course d’Atalante. Elle perdit, ayant remarqué les boules d’or qui tombaient devant elle.

C’est un fait constant que les hommes se distinguant le plus par leurs œuvres ultérieures à la sortie d’une École n’en furent à peu près jamais les premiers. A l’âge où les bourgeons naissent à l’esprit comme au printemps sur les pousses des arbres, il est fatal de promener au-dessus d’eux le tison qui les roussit, les dessèche et généralement les stérilise pour la vie.

Le souci de ne pas troubler une personnalité en gestation est universellement éprouvé à l’étranger, et presque ignoré en France, où dans le temps propice à la fécondation du génie particulier à chacun l’avortement systématique va de soi. Au fronton de tel ou tel établissement on pourrait graver cette inscription « Ici on enseigne à ne rien trouver par soi-même. » Certains par bonheur oublient ce qu’ils y ont appris.

Pour résoudre une difficulté de quelque ordre qu’elle soit, scientifique, économique, politique, psychologique, la solution une fois trouvée montrera la nécessité, pour la comprendre, de posséder certaines notions. Privé de celles-ci on ne saurait résoudre le problème. Mais tout ce que l’on connaîtra de surplus et qui paraîtra offrir des rapports avec le sujet, sera nuisible. Car on en subira autant de suggestions pour engager la recherche dans des voies menant à des impasses. Savoir plus que le nécessaire voue à l’impuissance en bien des cas.

Un grand conducteur d’hommes de la troisième République, prince du sarcasme, joignant heureusement la foi de Danton à l’esprit de Voltaire, disait de deux de ses rivaux au firmament du régime « Celui-là ? il ne sait rien, il comprend tout. Celui-ci sait tout, il ne comprend rien. » Un homme qui avait longuement approché le chef d’une grande nation alliée déclarait à l’un de nos amis communs que l’illustre personnage l’avait confondu d’admiration par la promptitude, la sûreté de son jugement, par son sens politique, et de stupéfaction par la ténuité de ses connaissances générales. Savoir ce qu’ont .dit et fait les autres est souvent une gêne, et non pas un secours, quand il s’agit de prendre une décision commandée par les circonstances. Pour qu’un politique professionnel puisse faire un véritable homme d’État, il lui faut un minimum d’ignorance. Et un maximum, accordons-le.

L’ignorance est la robuste cuirasse de l’originalité. Instruire sans abêtir, quel problème !

Le concours porte au pinacle des hommes prodigieusement informés, des hommes sachant tout. Il recrute des expéditionnaires sublimes, capables de trouver leur chemin dans n’importe quel texte, rédigé en style de casse tête Mais ils n’ont jamais appris à regarder la phrase imprimée, différemment de l’astéroïde tombé du ciel. Se dire que les dispositions énoncées dans ces articles furent arrêtées en un moment déterminé, pour obvier à certains inconvénients et procurer des avantages, se demander si les conditions présentes n’en ont pas échangé l’avoir et le doit, leur est un effort d’esprit inaccessible. Il n’apercevront pas le méfait du grain de sable détruisant peu à peu l’articulation de la machine et la condamnant progressivement à la paralysie. Cela est grave dans un pays où une oligarchie de fonctionnaires impose fréquemment ses vues au pouvoir constitutionnel. Une politique se manifeste par l’affectation des crédits. Celle-ci est souvent régie contre le vœu des ministres, du Parlement, de la partie la plus éclairée de la nation.

Notre illusion de prêter au concours la vertu de mettre en évidence les hommes de plus grande valeur ne nous attire pas beaucoup d’estime à l’étranger, dans les pays de haute civilisation. Les vainqueurs de ces tournois auréolés de tant de prestige par le public français seraient bien déconcertés s’ils constataient dans ces contrées en quel mépris cinglant est tenue la nature de leur triomphe. Là, passée l’exigence des diplômes attestant que le candidat possède les résultats fondamentaux, les idées clés des théories dont l’application peut lui être nécessaire ou utile dans la carrière ambitionnée, il est jugé sur sa faculté de travail créateur, sur ses écrits, ses thèses, sur sa production purement personnelle. Mais, en l’appréciation fondée sur ces éléments notre esprit national dénoncera les divergences possibles, notre caractère incriminera la faveur; et, par delà toute comparaison, toute discussion, nous porterons aux nues le mérite de reproduire, de copier impeccablement un modèle.

Le français toujours s’extasiera du perroquet intelligent et du singe dextre. Il faut s’y résigner.

Chez nous seul vaut l’individu. Ce qui fait le ravissement collectif est généralement médiocre ou pire. Instaurer dans notre pays un règne ne laissant aucune issue à l’individu pour échapper à l’emprise de l’opinion dominante sonnerait le glas du génie français.

On peut avoir accompli un cycle d’études supérieures immense et ne rien soupçonner de l’invention des idées neuves. L’homme avance parmi les vérités, éblouissantes à l’égal du soleil, flottant autour de lui, à hauteur de sa vue, comme des globes incandescents, et à toutes il est aveugle. Parfois, rarement, quelqu’un fixant ses yeux sur l’une d’elles, où mille autres regards auparavant se sont en vain posés, subitement découvre sa présence et progressivement l’aperçoit. Résoudre dans un temps donné un problème imaginé par un autre, dans un ordre de sujets défini d’avance et maintes fois rebattu, est un exercice dérisoire. Découvrir une question qui n’a jamais été posée, dont l’intérêt pourtant est capital, bien que nul entre les génies les plus grands n’y ait jamais songé, ou seulement un instant pour la classer dans les messages indéchiffrables de la nature, ensuite trouver dans les connaissances du temps les instruments de sa solution ou sinon les créer, c’est là un travail exigeant souvent un effort de pensée immense, longtemps poursuivi, et dont les résultats une fois conquis se laisseront assimiler plus tard dans le temps le plus bref par les élèves appliqués.

Nous sommes des machines électroniques. Les ions, les corpuscules électrisés sillonnent nos filets nerveux, la masse de nos cerveaux. S’ils s’alignent en connexion, l’idée jaillit. L’illustre mathématicien Henri Poincaré a décrit en des pages d’un charme presque romantique la venue de trois inspirations successives, de trois illuminations distinctes, par où une théorie, celle des fonctions fuschsiennes, le nom ne fait rien à l’affaire, s’édifia dans son esprit. Les savants du monde sensible distinguent le règne animal, le règne végétal, le règne minéral. Les mathématiciens explorent le règne imaginaire, où ils observent des espèces, des variétés, une flore, une faune dont ils étudient le comportement aux impulsions, la démarche propre. Ils aimeraient parfois découvrir une race pourvue de certains dons pour la domestiquer et en tirer parti. Poincaré recherchait une de ces sortes de, bêtes. Après avoir inutilement quêté dans le taillis et la broussaille de la forêt mathématique, doutant alors de leur existence et renonçant à cette chasse, il voit brusquement l’un de ces animaux passer devant ses yeux. Il repart aussitôt, mais cette fois encore il rentre bredouille et démoralisé. Soudain, comme dans un mirage, une sarabande lunaire de toute une tribu lui apparaît. Nouveau départ pour une autre battue. Nouvel insuccès, lassitude, oubli de ce gibier. Et enfin, toujours par une voie secrète, à son insu, il est projeté à l’improviste au cœur de l’habitat terrestre de l’espèce, dont il connaît désormais toutes les variétés. Le travail conscient a mis en branle les électrons sans arriver à joindre leurs affinités en une chaîne ininterrompue où passerait le courant du pôle base, le connu, au pôle but, l’ignoré. Et après le découragement de s’obstiner à des efforts stériles, les attractions échappant à notre conscient, stimulées comme un essaim provoqué, poursuivent seules leur travail, puis au terme d’innombrables tentatives sans résultat, soudainement elles obtiennent la liaison souhaitée. Cette démarche de l’invention a été confirmée par de nombreux chercheurs, aussi bien dans les lettres, les arts que dans la science.

Poincaré éprouve une insomnie, il lève le genou pour grimper sur le marchepied d’un omnibus, il se promène sur une falaise, il traverse un boulevard. En ces instants précis, comme s’il recevait dans l’œil l’éclair d’un phare tournant, l’idée libératrice jaillit en son esprit.

Nous. devons imaginer Fourier, rentrant d’une tournée auprès de ses maires, seul dans sa calèche préfectorale, repassant ses entretiens de la journée, et subitement frappé d’une idée ouvrant un chemin d’attaque pour ce redoutable problème du mode de propagation de la chaleur. Il sait bien que dans la physique appliquée aux machines, aussi longtemps que son problème ne sera pas résolu, l’empirisme, les tâtonnements incompatibles avec les progrès décisifs pourront seuls s’exercer. Il veut aussi démontrer l’origine interne et nullement solaire de la chaleur terrestre profonde Au soir des brillantes réceptions qu’il donne à la Préfecture, au lever des séances qu’il préside, l’idée exigeante, impérieuse, surgit inopinément et lui montre de nouveaux chemins. De nos jours, il arrive que des préfets soient lauréats de compétitions littéraires, artistiques aussi peut-être. Mais l’Académie des sciences n’a eu qu’avec Fourier l’agréable occasion de couronner des mémoires d’une importance fondamentale pour l’avenir de la science et dont l’auteur fût le premier magistrat d’un département.

Au début de mars 1815, Napoléon arrive en insurgé aux portes de Grenoble. La Restauration initiale avait fait jurer fidélité à ses fonctionnaires, à Fourier maintenu dans sa préfecture Singulière mesure que ces extorsions de serment, sous la menace de la révocation, et qui, si elles astreignent le serviteur de deux régimes successifs, greffent le serment sur un parjure. Fourier, pour ne pas trahir sa parole, quitte Grenoble au moment où Napoléon s’y présente. Parvenu à Lyon où siégeait le comte d’Artois, Fourier est sèchement renvoyé à son poste. A mi-chemin, il rencontre Napoléon qui, la veille, le 9 mars, l’a décrété de prise de corps. L’Empereur, arrêté dans une salle d’auberge, à plat ventre et un compas en main sur une grande carte étalée par terre, se soulève à l’entrée de Fourier, invective son ancien compagnon d’épreuves en Egypte, lui demande compte de sa défection, et, pour conclure, il lui donne la préfecture du Rhône. Carnot, ministre de l’Intérieur aux Cent Jours, plus rigide que son maître, révoque Fourier le 1er mai. Celui-ci arrive à Paris pauvre, démuni, repoussé par l’un et par l’autre des pouvoirs successifs. Heureusement pour lui, le préfet de la Seine a été son élève à Polytechnique. Il a gardé un attachement passionné à son ancien professeur. Il le charge d’une direction de la statistique, service que Fourier organise et dont il fait, par ses études théoriques et leurs applications concrètes, un bureau administratif de grande ressource.

Désormais, le savant a retrouvé la voie de ses inclinations. L’Académie des sciences lui ouvre ses portes. Elle a surmonté pour y réussir la résistance des ministres du roi, gardant rancune à Fourier de son passé révolutionnaire et bonapartiste. Ses confrères l’élisent aux fonctions de Secrétaire perpétuel. L’Académie française, sensible à la forme parfaite et au goût exquis de ses écrits, l’appelle à son tour dans son sein. Elle est imitée par l’Académie de médecine. Il est entouré du respect, de l’admiration de tous. Il termine dans la paix, la gloire, les honneurs une existence secouée des plus tragiques orages, commencée dans la pauvreté et l’obscurité, mais toujours inspirée et soutenue par la bienveillance, le dévouement, la modestie, sans autre satisfaction attendue et tirée du pouvoir et des dignités que l’avantage de tenir et mettre en œuvre les moyens de répandre le bien et l’utile autour de soi.

En la personne de Fourier, Auxerre a donné à la France une de ses gloires les plus pures et dont l’exemple ailleurs ne se rencontre guère, celle d’un génie aux champs de vision étonnamment divers, celle d’un admirable caractère.

Académie des Sciences. Notices et discours.


[1] MM. Jean Moreau, Maire d’Auxerre, secrétaire d’État au Budget, et André Cornu, secrétaire d’État aux Beaux-Arts.

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