Victor Cousin

Victor COUSIN

A l’Académie, c’est Victor Cousin qui succède à Joseph Fourier. Suivant la tradition, à sa prise de fonction, il prononce l’éloge de son prédécesseur dont on retrouvera le texte ci-dessous. Victor Cousin a fréquenté Joseph Fourier entre 1825 et 1830. Outre l’éloge qu’il prononce, il rassemblera ses souvenirs de Joseph Fourier dans des Notes additionnelles dont on retrouve trace dans l’édition de ses œuvres complètes disponibles sur Gallica.

Éloge de Joseph Fourier, prononcé lors de la réception de M. Victor COUSIN à l’Institut de France, dans la séance publique le jeudi 5 mai 1831. M. Victor COUSIN ayant été élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de M. FOURIER , y est venu prendre séance le jeudi 5 mai 1831, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs,

Si quelqu’un s’étonnait de voir aujourd’hui, à l’Académie Française, un métaphysicien succéder à un géomètre, je lui montrerais la statue que vous avez élevée dans cette enceinte au père de la géométrie et de la métaphysique moderne.

Les lettres tendent la main à toutes les sciences qui honorent la raison humaine ; et vous ne demandez aux plus abstraites elles-mêmes, pour les accueillir parmi vous, que de savoir parler votre langue. Pourquoi donc la philosophie serait-elle ici une étrangère ?

Non., Messieurs ; il y a des liens étroits entre la philosophie et la littérature. Toutes deux travaillent sur le même fonds, la nature humaine : l’une la peint, l’autre essaie d’en rendre compte. Souvent elles ont échangé d’heureux services. Plus d’une fois les lettres ont prêté leur voix à la philosophie ; elles ont accrédité, répandu, popularisé la vérité parmi les hommes ; et quelquefois aussi la philosophie reconnaissante a apporté à la littérature des beautés inconnues. N’est-ce pas au génie même de la métaphysique que les lettres antiques doivent ces pages inspirées où la grâce d’Aristophane le dispute à la sublimité d’Orphée et le dithyrambe à la dialectique ? C’est Aristote, c’est sa concision élégante qui a donné le modèle du style didactique. Et dans l’Europe moderne, parmi nous, Messieurs, celui dont l’image est ici présente, et qui a créé une seconde fois la géométrie et la philosophie, n’est-il pas aussi un des fondateurs de notre langue ? Cherchez dans Rabelais et dans Montaigne cette précision sévère, cette dignité dans la simplicité, ce caractère mâle et élevé que prend tout à coup la prose française dans le discours sur la Méthode. Quand on lit Descartes, on croit entendre le grand Corneille parlant en prose. Écoutez Malebranche : n’est-ce pas Fénelon lui-même avec tout le charme et la mélodie de sa parole, et, permettez-moi de le dire, avec plus de force ? Sans doute Condillac ne s’offre point à l’imagination avec les attributs éminents de ses deux illustres devanciers ; il n’a ni l’énergie du premier, ni l’éclat du second ; mais on ne peut lui refuser cette simplicité de bon goût, cette lucidité constante, cette finesse ingénieuse sans affectation, cette dignité tempérée, qui sont aussi des qualités supérieures. Mais, qu’ai-je besoin d’aller chercher si loin des preuves de l’heureuse alliance de la littérature et de la philosophie ? N’aperçois-je pas dans vos rangs deux philosophes célèbres, ailleurs divisés peut-être, ici rapprochés et réunis par l’amour et le talent des lettres ? Tous deux appelés à occuper un jour un rang élevé dans l’histoire de la philosophie, dans cette histoire où il y a place pour tous les systèmes, pour tous les hommes de génie qui ont aimé et servi à leur manière la cause sacrée de la raison humaine ; l’un, disciple original de Condillac, qui semble avoir épuisé le système entier de l’école qu’il représente par l’étendue et la hardiesse des conséquences que sa pénétration en a tirées, et dont l’honneur est de n’avoir guère laissé à ceux qui viennent après lui que l’alternative de le suivre comme à la trace ou de l’abandonner. pour être nouveaux ; écrivain singulièrement remarquable par cette clarté suprême qui à elle seule est déjà un don si rare, et qui en suppose tant d’autres ; l’autre, Messieurs, qui appartient à l’école de Descartes et le premier parmi nous l’a réhabilitée en la rappelant à la sévérité de sa propre méthode ; puissant orateur qu’une raison inflexible, secondée d’une imagination qui s’ignore, conduit involontairement et par sa rigueur même aux plus heureux effets de style, pittoresque, brillant, ingénieux comme malgré lui-même, parlant naturellement la langue des grands maîtres du dix-septième siècle, parce qu’il a vécu dans leur commerce intime, et qu’il est en quelque sorte de leur famille.

Comment arriver jusqu’à moi après vous avoir rappelé tous ces glorieux modèles de la science philosophique et de l’art d’écrire ? Mais je ne me suis point considéré, Messieurs ; je n’ai pensé qu’à la philosophie, et j’ai cédé devant vous à mon plus cher et plus habituel sentiment, la foi à la dignité de la philosophie et le culte des grands hommes qui l’ont servie par la double puissance de la pensée et de la parole. Ce sentiment m’a conduit de bonne heure dans une carrière difficile ; il m’a soutenu dans plus d’une épreuve ; qu’il me protège aujourd’hui, Messieurs, et me soit un titre à votre indulgence !

Qui m’eût dit, en effet, que jamais je viendrais m’asseoir à cette place qu’occupait naguère avec tant d’éclat le savant célèbre dont la perte irréparable est un deuil pour l’Institut tout entier, pour la France et pour l’Europe ? Lui aussi avait voué sa vie à des études qui ne conduisent point ordinairement à l’Académie Française ; et c’est là malheureusement la seule ressemblance qui soit entre nous ; mais la gloire, qui est de toutes les académies, le désignait à vos suffrages dans les hautes régions de l’analyse mathématique ; et l’homme de goût, l’homme excellent avait aisément introduit parmi vous le grand géomètre. Les titres de M. Fourier à l’admiration du monde savant trouveront ailleurs un digne interprète : il m’appartient à peine de vous les rappeler.

La science qui a pour objet les grands phénomènes de la nature doit sa naissance et ses progrès à trois causes, l’observation, le calcul et le temps. C’est l’observation dirigée par la méthode qui recueille, amasse, éprouve les matériaux de la science ; mais pour que la science se forme, il faut que le calcul s’ajoute à l’observation, le calcul, puissance merveilleuse, qui métamorphose tout ce qu’elle touche, néglige dans les faits observés les détails arbitraires, fruits de circonstances passagères et indifférentes, pour en retenir seulement les éléments nécessaires qu’elle dégage, met en lumière et exprime alors, dans leur simplicité et leur abstraction, en formules générales sur lesquelles elle opère avec confiance, et dont elle tire des résultats aussi généraux que leurs principes, c’est-à-dire des lois, c’est-à-dire la science. Une fois sortie du berceau de l’expérience, et lancée dans le monde par la main du calcul, la science marche, et s’avance avec le temps de conquête en conquête jusqu’au terme qui lui est assigné. Ce terme est une loi si générale qu’elle épuise l’expérience et n’admet aucune autre loi plus générale qu’elle-même. Mais les siècles, en poursuivant ce terme, le reculent sans cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux. Dans ce grand mouvement, chaque progrès de la science, chaque généralisation nouvelle est l’ouvrage de quelque homme de génie qui y attache son nom en caractères impérissables. La suite de ces grands noms est l’histoire même de la science. Ordinairement, Messieurs, il faut bien des siècles, bien des hommes de génie pour porter une science à quelque perfection. Voyez celle du mouvement : combien de temps ne lui a-t-il pas fallu pour arriver à un certain nombre de lois générales ? Appuyé sur deux mille ans de travaux accumulés, Kepler n’avait pu s’élever plus haut : il a fallu un siècle entier, le renouvellement de la géométrie et Newton pour généraliser les lois de Kepler, et il a fallu un siècle encore et Laplace pour généraliser en quelque sorte la loi de Newton, en l’étendant à tous les corps célestes et à tous les temps. Voici maintenant un autre phénomène, presque aussi universel que le mouvement, qui accompagne partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre, qui se joue à la fois dans les champs illimités de l’espace et se mêle à tout sous nos yeux, qui produit la vie universelle à tous ses degrés et sous toutes ses formes, remplit et anime l’univers comme le mouvement le mesure. Chose admirable ! ce phénomène était à peine étudié, il y a un demi-siècle ; et quand Laplace achevait la Mécanique céleste, à peine quelques observateurs en avaient fait le sujet d’expériences ingénieuses, qui, même entre les mains les plus habiles, n’avaient pu rendre ce qu’elles ne renfermaient pas, des lois générales, une théorie, une science. Parmi tous les grands géomètres et les grands physiciens qui, d’un bout de l’Europe à l’autre, se disputaient alors les secrets de la nature, pas un n’avait su appliquer le calcul à ce phénomène. Il semble donc qu’il lui faudra bien du temps, selon la marche ordinaire, de l’esprit humain, pour donner naissance à une science digne de s’asseoir parmi celles qui font l’orgueil par de notre siècle. Non, Messieurs, il n’en sera point ainsi. Un homme paraît tout à coup, qui fait à lui seul plus d’observations que tous ses devanciers ensemble et traverse le premier âge de la science, celui de l’expérience, et qui, non-seulement, commence le second âge de la science, celui de l’application du calcul à l’expérience, mais, dérobant à l’avenir ses perfectionnements, développe, agrandit, assure la science qu’il a fondée, et en tire, avec les applications les plus ingénieuses et les plus utiles au commerce de la vie, les lumières les plus inattendues et les plus vastes sur le système général du monde. Ce phénomène si important et si longtemps négligé, devenu tout à coup la matière d’une théorie complète, d’une science très-avancée, c’est, Messieurs, le phénomène de la chaleur ; et M. Fourier est l’homme auquel le dix-neuvième siècle doit cette science nouvelle.

Sans chercher à vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur, il me suffira de vous rappeler que la grandeur de ses résultats n’a pas été plus contestée que leur certitude, et qu’au jugement de l’Europe savante, la nouveauté de l’analyse sur laquelle ils reposent est égale à sa perfection. M. Fourier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposez l’histoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n’y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains, Lagrange et Laplace. Lagrange, Messieurs, est comme le dieu de l’analyse ; il réunit en lui l’invention, la fécondité, la simplicité, la facilité, j’allais dire la grâce. Les beaux calculs s’échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d’Homère. Mais des hauteurs où il règne, il abaisse à peine ses regards sur la nature. Laplace, au contraire, n’emploie guère l’analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appartient à l’école de Newton et de Galilée, comme Lagrange à celle d’Euler et de Leibniz. S’il n’a pas découvert le système du monde, il a su trouver, dans les conditions même de son existence, le secret de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus d’originalité peut-être ; car il n’a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et en même temps il l’a presque achevée. Et il n’avait pas devant lui plusieurs générations d’hommes supérieurs, Newton à leur tête : il est en quelque sorte le Newton de cette importante partie du système du monde.

Ne serait-il pas naturel de croire que l’auteur d’aussi grands travaux n’a pu les accomplir qu’à l’aide des circonstances les plus heureuses, dans le sein d’une paix profonde, et en leur consacrant sans distraction et sans réserve, tous les jours à une longue vie ? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d’apprendre que le rival de Lagrange et de Laplace a consumé ses meilleures années dans les orages de la vie politique ou dans les affaires ; que la fortune l’a jeté à travers les scènes les plus mémorables de la révolution et de l’empire ; et que sa vie en elle-même, et sans les découvertes qui rendent son nom immortel, est encore une des destinées les plus intéressantes, les plus remplies et les plus utiles de notre âge.

Élevé à l’école militaire d’Auxerre que dirigeait l’ordre savant et éclairé auquel la France doit une partie de sa gloire littéraire, sans fortune et sans ambition, passionné de bonne heure pour les mathématiques, plein de reconnaissance pour les maîtres qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi eux un avenir indépendant et tranquille, peu s’en fallut que M. Fourier ne se fit aussi Bénédictin ; et sans les événements qui survinrent, très-probablement sa paisible destinée se serait écoulée dans une modeste cellule, il n’eût jamais eu d’autre théâtre que l’école de sa ville natale, et ses courses dans le monde seraient bornées à quelques voyages d’Auxerre à Paris pour communiquer à l’Académie des sciences des mémoires d’algèbre. Mais la révolution française en décida autrement, et renversa tout le plan de sa vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance ; il l’embrassa avec amour, lorsqu’elle était noble et pure ; et quand plus tard, condamnée, pour se défendre, à une dévorante énergie, elle devint coupable et malheureuse, il ne crut pas devoir l’abandonner dans ses mauvais jours, et il la servit encore, non pas dans ses fautes, mais dans ses périls : il a l’honneur de l’avoir traversée sans tache et de ne l’avoir jamais trahie. Son patriotisme lui fit accepter d’honorables fonctions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même ; et, dénoncé, emprisonné, condamné à mort, le jeune géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée, nous le retrouvons sur les bancs de l’École normale et dans la chaire de l’École polytechnique. Sa première et studieuse carrière semblait se rouvrir pour lui. C’était encore une illusion. Un autre géomètre, un peu plus ambitieux, le vainqueur d’Arcole, sentant que son heure n’était pas venue en France et qu’il manquait un homme à l’Orient, entreprit de lui donner cet homme, de recommencer le rôle d’Alexandre en attendant celui de César, et de réaliser les vues de Leibniz sur l’Égypte. Il ne s’agissait pas seulement de soumettre cette belle contrée à la domination française ; il fallait la conquérir à la civilisation de l’Europe. Le membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Égypte, fit donc appel à la science, et la science s’élança à sa voix, aussi aventureuse et aussi confiante que l’armée. Voilà M. Fourier enlevé de nouveau à ses études chéries. Qui ne sait les prodiges de l’expédition d’Égypte ? Le Kaire à peine soumis, l’Institut d’Égypte fut fondé sur le modèle de l’Institut de France. M. Fourier en était le secrétaire perpétuel. Son esprit vaste et flexible embrassait et animait tous les travaux. Là il s’entretenait d’analyse avec Monge, de géodésie et de mécanique avec Andréossy et Girard, de physique et de chimie avec Malus et Berthollet ; ou bien il discutait avec Denon et les antiquaires improvisés de l’expédition l’âge obscur des mystérieux édifices de Dendérah et d’Esné, qu’ils avaient visités ensemble. Mais ces nobles loisirs s’évanouirent bientôt. Le général Bonaparte vit son étoile pâlir à Saint-Jean-d’Acre et repasser d’Orient en Europe ; il la suivit. Les circonstances rengagèrent une seconde fois M. Fourier dans les affaires. Kléber lui donna toute sa confiance, et le secrétaire de l’Institut devint à la fois le ministre de la justice, le ministre de l’intérieur et quelquefois même le ministre des relations extérieures de l’Égypte française. Les habitants, les savants, l’armée, le respectaient et le chérissaient à l’envi ; et quand les désastres s’accumulèrent sur cette vaillante colonie, quand le poignard frappa Kléber le même jour où Desaix tombait à Marengo, ce fut M. Fourier que la douleur commune voulut avoir pour interprète ; noble mission, douloureux discours, où, malgré la résolution de l’orateur de soutenir les courages, la tristesse de ses paroles semblait avouer que les funérailles des vainqueurs d’Héliopolis et de Sédiman étaient celles de l’expédition elle-même. Quelle scène, Messieurs ! Représentez-vous à six cents lieues de la patrie, sur les bords du Nil, au pied des Pyramides, en face du désert, l’armée française réduite à une poignée de braves, ramenée des extrémités de l’Égypte, cernée en quelque sorte autour du cercueil de ses deux meilleurs capitaines, et associant involontairement à ces deux grandes ombres celles de tant de braves qui les avaient précédés. Aujourd’hui même, à la distance de trente années, en lisant les deux touchants discours prononcés par M. Fourier, on ne peut se défendre des mêmes sentiments qui l’agitaient ainsi que l’armée entière, et des sentiments bien plus pénibles encore, quand on se demande où sont aujourd’hui tous ceux qui mêlaient alors leurs larmes à la voix de M. Fourier. Combien d’entre eux ne sont pas sortis de l’Égypte et dorment dans cette vieille terre ! Et ceux qui échappèrent aux derniers désastres, et ceux aussi qui, une année auparavant avaient suivi en Europe la fortune de leur général, que sont-ils devenus ? Héros de l’Égypte ! quelle qu’ait été votre destinée, dans quelque lieu que reposent vos cendres, et vous, en bien petit nombre, qui leur avez survécu, soldats ou savants, qui avez fait partie de cette grande expédition et de ces jours héroïques de notre histoire, soyez tous honorés ici dans l’un de vos plus dignes compagnons ! Jamais l’Institut, jamais la France n’oubliera ce qu’elle doit à votre courage, à vos vertus, à vos malheurs.

De retour en France avec les débris de l’expédition d’Égypte, M. Fourier croyait avoir acheté le droit de revenir à ses premières études et de s’y livrer tout entier : son ambition se bornait à une place de professeur de mathématiques. Mais le chef du nouveau gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques, et l’administrateur du Kaire fut appelé à la préfecture de l’Isère M. Fourier y remplit dignement le programme et en quelque sorte le mot d’ordre de cette époque, union et grandeur. À la voix d’un sage, les ressentiments des partis, les jalousies d’intérêt ou d’opinion s’apaisèrent. Sous le compas hardi du savant, ce sentier escarpé des Alpes qui avait conduit Annibal en Italie, devint une route facile pour les conquêtes pacifiques du commerce et de l’industrie. De vastes marais, inépuisable foyer de maladies de toute espèce, dévoraient une partie considérable du département : un zèle habile et persévérant les rendit à la culture et créa trente-sept communes florissantes. L’empire ajouta ses récompenses aux bénédictions du peuple, et les honneurs vinrent chercher M. Fourier. Mais les épreuves de sa vie n’étaient pas terminées. Bientôt il vit chanceler et tomber, se relever un moment et tomber encore celui qu’il avait connu tour à tour général, premier consul, empereur ; et, au milieu de ces grandes catastrophes, placé entre l’île d’Elbe et Paris, il ne trahit personne et ne servit que la France. Il lui était réservé de souffrir encore avec elle. Tombé dans la disgrâce, réduit à une honorable pauvreté, le dignitaire de l’empire vint demander un asile à l’Institut, et l’Institut lui tendit la main. Mais ceux qui persécutaient Monge, ne pouvaient épargner M. Fourier : la sanction royale fut refusée à sa nomination. L’Académie des sciences répondit à cet acte par une nomination nouvelle faite à l’unanimité, et cette fois, grâce à de loyales interventions, sa voix généreuse fut entendue. Ici finissent, Messieurs, les aventures, les longues agitations de la vie de M. Fourier. La science l’avait recueilli ; il ne vécut plus que pour elle. Il trouva dans son sein cette paix profonde après laquelle il soupirait depuis si longtemps. Il ne s’occupa plus que de rassembler et de coordonner ses travaux épars. Le temps qu’il dérobait à la géométrie, il le donnait aux lettres qu’il avait toujours aimées. Familier avec les chefs- d’œuvre de l’antiquité et de la littérature française, il avait fait une étude approfondie de l’art difficile de faire parler à la raison un langage digne d’elle, et cet art, il l’avait pratiqué en maître dans la belle Préface digne de servir de frontispice au grand ouvrage de la Description de l’Égypte. Aussi quand l’Académie des Sciences perdit Delambre, elle confia son héritage à M. Fourier ; et on peut dire avec la vérité la plus scrupuleuse qu’il n’y avait pas une qualité de son esprit et de son caractère qui ne le destinât à cette noble magistrature, et l’étendue de ses connaissances qui embrassaient toutes les parties des sciences ainsi que leur histoire, et l’impartialité supérieure de son intelligence secondée par sa modération naturelle, et le vif sentiment de la dignité de l’esprit humain, et l’alliance si rare d’un savoir profond et d’une imagination élégante. Moins piquant, mais plus instruit que Fontenelle, aussi précis et plus orné que d’Alembert, aussi riche en vues générales ; mais plus pur, plus délicat, plus artiste que Condorcet, l’auteur de l’éloge est au premier rang des plus heureux interprètes des sciences. L’Académie Française voulut partager un aussi beau talent avec l’illustre compagnie à laquelle elle avait déjà emprunté Laplace et M. Cuvier. Ce nouveau lien l’attacha plus intimement encore à l’Institut. Il vivait en quelque sorte dans son sein. Ce n’est pas qu’il eût perdu ce vif intérêt, cette tendre sollicitude pour les destinées de la patrie et de l’humanité qui jadis l’avait jeté ait milieu des affaires. L’âge et le malheur n’avaient pas glacé son cœur, mais il croyait avoir payé sa dette à la vie active, et c’est du port qu’il contemplait les orages. Il aimait toujours le monde, mais il vivait dans la solitude. Il se plaisait à y recevoir avec quelques amis éprouvés des jeunes gens passionnés pour les sciences ou pour les lettres. Aucun d’eux ne le visitait sans en recevoir d’aimables encouragements et des conseils utiles. Il répandait autour de lui comme un parfum d’honnêteté et de bon goût. On ne pouvait le fréquenter, je le sais par expérience, sans aimer davantage et les sciences qui apprennent à connaître la nature, et ces études auxquelles il se plaisait à rendre leur antique nom d’humanités, parce qu’en effet elles sont comme les nourrices de l’humanité et les institutrices de la vie. Ce qui nous frappait surtout en lui, sans parler de la finesse de son esprit et de la richesse de sa mémoire, c’était son exquise bienveillance et son admirable désintéressement. C’étaient là ses deux vertus naturelles : il les pratiquait sans effort, parce qu’elles faisaient comme partie de lui-même. Dans toutes les positions, il avait vécu comme il l’aurait fait dans la cellule de l’école d’Auxerre, content d’une modeste aisance et sans souci du lendemain. Sous l’empire, il faisait deux parts de ses revenus, la première pour sa famille qui s’honorait de ses bienfaits, la seconde pour ses expériences ; quant à lui-même et à son avenir, il n’y pensait point : 1815 le trouva presque sans ressources ; et il n’a laissé ni dettes ni fortune. Il aimait tendrement les hommes et leur rapportait ses travaux les plus élevés comme ses moindres démarches. C’était par amour des hommes qu’il aimait les sciences, ce moyen si puissant de leur être utile. Son patriotisme était aussi de l’humanité. Il regardait comme un devoir de ne négliger aucun moyen d’être utile, et quand abandonné par la fortune, affaibli par l’âge, il n’avait plus rien à donner, plus de services à rendre, l’aménité de ses manières et sa politesse affectueuse réfléchissaient encore l’inépuisable bonté de son cœur. Il y avait de la profondeur jusque dans la politesse, parce qu’elle tenait à la fois à sa nature et à une philosophie élevée. En un mot, c’était un véritable sage, une intelligence supérieure avec une âme sensible.

C’est au milieu de cette paisible solitude, en possession d’une vraie gloire, de la vénération publique et d’une bonne conscience, plein de nobles souvenirs et occupé de nobles travaux qu’il s’est éteint tout-à-coup, à l’entrée de la vieillesse.

Sans doute, sa carrière aurait dû être plus longue pour les sciences qu’il aurait encore agrandies, et pour ses amis qui trouvaient, un si grand charme dans son commerce ; mais en elle-même elle est pleine et achevée, et quand je la considère sous tous ses aspects, elle me paraît heureuse. Oui, M. Fourier a été heureux, car Dieu lui avait donné une âme noble et un beau génie. Il a pu jouir de la beauté de l’ordre du monde et se pénétrer de la sagesse infinie de son auteur dans l’étude et la méditation de l’un des phénomènes les plus vastes de la nature. Il a connu, il a compris Lagrange ; et ce qui vaut mieux encore, il a pu lire dans l’âme d’un Cafarelli, d’un Desaix, d’un Kléber ; et dans ce commerce héroïque, il a appris que la vertu, la liberté, la patrie ne sont pas de vains noms, et que les trahir du en désespérer jamais est une faiblesse impie. II a va les plus vaillantes épées au service des plus nobles desseins. Il a assisté à l’immortalité de ses amis ; lui-même il a dû avoir le pressentiment de la sienne. Si plus d’une fois il à gémi sur les malheurs de la patrie, il a cru à la puissance des lumières et au progrès irrésistible de l’humanité : il a vécu et il est mort dans cette foi.

Il ne lui a manqué que de vivre assez pour assister au grand spectacle qui lui aurait rappelé les plus beaux jours de sa jeunesse. Il est mort quelques semaines avant celle qui ne périra pas dans l’histoire. Nos pères, Messieurs, ont fait la révolution française, et ce serait une insulte à leurs mânes de vouloir recommencer leur ouvrage ; mais ils nous avaient laissé l’honneur et comme imposé le devoir d’achever la révolution qu’ils nous léguaient, en lui donnant un gouvernement digne d’elle. Les deux puissances immortelles de la France, le roi et le peuple, le génie de la monarchie et l’esprit des masses, se sont rencontrées : elles ne se sépareront plus. Ces généreuses institutions, achetées par tant de sang et de larmes, sont enfin remises à la garde d’un prince loyal et dévoué à la patrie. Reposons-nous à l’ombre du trône national, dans une concorde puissante qui nous permette d’ajouter à la liberté un peu de gloire, car c’est une parure qui lui sied bien, et il n’est si doux d’aimer la France et de la servir que parce qu’on sent que ses intérêts se confondent avec ceux de l’humanité entière, et que sa grandeur est l’espérance du monde.

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