Les leçons de grammaire ?

30 11 2006

Un rapport d’Alain Bentolila vient d’être remis au ministre Gilles de Robien.
La presse en fait écho ce matin :
http://www.liberation.fr/actualite/societe/220298.FR.php
Je ne sais pas si c’est ici la place pour réagir à cette actualité…
Pourtant, comme tout « pédagogue », je me sens attaqué, et méprisé par ces tentatives de retour en arrière, soutenues par cette malédiction de l’humanité : la nostalgie.
Si je réagis, c’est parce que tout ce que j’ai pu écrire dans mes textes précédents, sur la liberté, la volonté, l’émancipation intellectuelle, le pouvoir des mots … , est remis en cause par ces volontés de réformes à la hussarde.
Si je réagis, c’est parce que j’ai dès le départ voulu proposer un outil qui dépassait les deux grands courants philosophiques de l’éducation « tout vient de l’apprenant, tout vient du formateur », l’opposition Socrate/Descartes.
Philippe Meirieu est selon moi le premier à être sorti avec brio de cette opposition.
Pourquoi alors faire appel à un linguiste controversé pour diriger un rapport de cette nature ?
Si je réagis, c’est parce que je pense à ce magnifique texte de Boris Vian, Les bons élèves, dans Les Fourmis, Le Terrain Vague, 1968, que je fais lire systématiquement à tous mes apprenants en début d’année.
Je pense aussi à Prévert, Page d’écriture, Le Cancre, dans Paroles, Gallimard, 1949
Je pense qu’on « vient de cracher sur la tombe de Vian, et celle de Prévert », et cela me fatigue.
Je ne souhaite pas que nos enfants deviennent des « Lune ou Paton » …

Ludovic Bourely




Le maître ignorant ou l’égalité des intelligences

27 11 2006

« Il leur avait seulement donné l’ordre de traverser une forêt dont il ignorait les issues » Jacques Rancière, Le maître ignorant, Arthème Fayard, 1987, 10/18, 1984.

Cette biographie de Joseph Jacotot a le mérite de replacer le débat sur l’éducation autour de plusieurs notions essentielles, qui devraient être rigoureusement prises en compte dans tout débat pédagogique : l’égalité des intelligences, la volonté et la liberté.
Il ne s’agit pas de transformer l’Éducation Nationale, en laboratoire d’expériences comme celle que le hasard a fait accomplir à Jacotot.
Mais le pari sur l’égalité des intelligences est fécond en éducation.
Si l’expérience de Jacotot a, contre toute attente, réussi, c’est qu’il y avait chez les apprenants, deux conditions nécessaires réunies : la liberté et la volonté.
« L’appreneur » a peu de moyens pour agir sur la volonté, elle fait partie de cette « boite noire »( cf P. Meirieu, Apprendre…, oui mais comment ?) inaccessible.
Le deuxième pari fécond est la liberté. Peut-être que seulement l’ouverture d’un espace de liberté peut agir sur la volonté ?
Le journal de bord, c’est aussi l’ouverture de cet espace, où « le maître » devient ignorant, au moins pendant le temps de l’écriture et où il est forcé de postuler l’égalité des intelligences. Faire appel à l’intelligence de l’apprenant est presque un pari Pascalien … mais je pense que cela ne fonctionne que si c’est une intime conviction.

Ludovic Bourely




L’écrit et l’oral, sont des amoureux éternels

21 11 2006

“- Il me semble que le souvenir de Shaw vous a inspiré, Borges ? L’autre aspect, qui me paraît très beau chez Shaw, est celui qu’il révélait en confiant que ses phrases, il les avait entendues dans les rues, par exemple, dites par d’autres.

– Oui, c’est une de ses formes de modestie. Mais très fréquemment on entend des mots mémorables dans la rue, nous en avons déjà parlé ; le fait est que l’intelligence, la beauté et le bonheur ne sont pas inaccoutumés : nous nous en approchons continûment. Ce dont il s’agit, c’est d’être sensible à eux.”

Jorge Luis Borges – Osvaldo Ferrari, Ultimes Dialogues, José Corti, 2003.

Il me semble important quand je mets l’accent sur le pouvoir de l’écrit, sur sa richesse incomparable, et je vais encore citer Borges ici : “Un livre peut être plein d’errata, nous pouvons ne pas être d’accord avec les opinions de son auteur, il garde pourtant quelque chose de sacré, quelque chose de divin, non qu’on le respecte par superstition mais bien le désir d’y puiser du bonheur, d’y puiser de la sagesse.” Borges, Conférences, chap. Le livre, Gallimard, 1985., de ne pas pour autant dévaloriser l’oral.

Que dit Borges dans ses ultimes dialogues avec Osvaldo Ferrari ?

On peut trouver partout et en n’importe quelle circonstance des mots « mémorables » et  » ce dont il s’agit, c’est être sensible à eux ».

J’ ai parlé de cet écrit qui avait fait évoluer l’espèce humaine en me référant à Condorcet, et qui a débuté en occident, avec la philosophie grecque.

Le fondateur, Socrate, n’a pas écrit, Platon son élève et successeur a écrit des dialogues socratiques. L’écrit philosophique est né sur le dialogue, sur la transcription de l’enseignement oral.

Borges s’il n’est pas un philosophe (cela reste à discuter), est un maître de la littérature. Ces Ultimes dialogues montrent, plus de deux milles ans plus tard, la force du dialogue, montrent aussi que le dialogue peut être une écriture, « Borges lui-même m’avait affirmé qu’il voyait dans ces dialogues une forme indirecte d’écriture. », Osvaldo Ferrari.

Pour tout ceux qui aiment Borges, ce livre est indispensable.

Et les journaux de bord dans tout ça ?

Les textes se nourrissent de l’oral, et puis dans ma pratique du journal de bord le débat sur les textes est primordial. Et dans ce débat « il s’agit d’être sensible aux mots ». C’est aussi là que se fait l’apprentissage.

L’écrit et l’oral, sont des amoureux éternels. Ce sont peut-être les seuls. Ils partagent le mot, inlassablement.

Sur shaw…

Ludovic Bourely




« Push » ou le pouvoir de l’écrit.

17 11 2006

« J’ai redoublé quand j’avais douze ans pasque j’ai fait un môme à mon père. C’était en 1983. J’ai pas été en classe pendant un an. Là , ça va être mon deuxième môme. Ma fille est Très Somique. » Les trois premières lignes de Push, de Sapphire. Éd. de l’Olivier/Éd. du Seuil 1997.

Ce roman a déjà beaucoup fait parler de lui des deux côtés de l’Atlantique.
Je ne vais donc pas répéter les nombreuses critiques littéraires existantes. C’est l’histoire d’une adolescente noire de 16 ans, Precious Jones, qui ne sait ni lire, ni écrire, qui n’a connu que violence et pauvreté, et qui va « gagner » son identité grâce à l’écriture.


Pourquoi je parle de ce roman ?

S’il est le témoignage d’une certaine Amérique, si son style est à lui seul un pari littéraire (et sans parler de la traduction, qui est un véritable exercice de style), il est pour moi le témoignage du pouvoir de l’écriture d’expression et de la pédagogie. « L’école de L’Enseignement Parallèle/Apprendre de Chacun/Apprendre à Chacun » reste une expérience américaine, mais il y a à apprendre, notamment sur la place de l’enseignant, avec « Mrs Avers ». Le nom de l’école non plus ne vous a pas échappé, « Apprendre de Chacun/Apprendre à Chacun », tout un programme, une position pédagogique.

L’outil ?
Le journal d’expression.
Un autre exemple très différent d’utilisation de l’outil « Journal de bord », qui montre que cet outil est nécessairement multiforme ; qu’il peut être utilisé, à chaque fois sous une forme différente, de la maternelle à l’université, et dans tous les types de formations et d’environnements éducatifs.
Parce qu’il utilise ce pouvoir de l’écrit d’expression, de l’écrit « réel ».
– Quant au roman, il est à lire, rien que pour son originalité.

Je finirais donc juste avec cinq lignes du poème de Precious Jones qui clot le roman :

« Je sais voir
Je sais lire
personne ne le voit aujourd’hui
mais je pourrais devenir poète, rappeur, j’ai une boîte d’aquarelles
mon enfant est malin »

Ludovic Bourely




Le mot est complexe…

14 11 2006

« J’ai tenté, je ne sais avec quel bonheur, d’écrire mes contes de la façon la plus simple. Je n’ose affirmer qu’ils le sont ; il n’y a pas sur terre une seule page ni un seul mot qui le soient, étant donné que tous postulent l’univers, dont l’attribut le plus notoire est la complexité. » Jorge Luis Borges, Préface, Le Rapport de Brodie, Éd. Gallimard, 1972.

La complexité du mot, qui n’existe que dans l’écrit d’expression, l’écrit « réel », est peut-être la clef de l’apprentissage. Parce que l’on n’apprend qu’en dépassant la difficulté, celle réelle qui se présente.

La mise en situation face au journal de bord (une feuille blanche, une demi-heure, pas de sujet et un lectorat inconnu… ou d’autres conditions), crée les conditions de la difficulté à dépasser. Quel que soit le niveau de l’apprenant. Chaque texte du journal de bord est donc un vrai texte, sur lequel on peut travailler, apprendre, discuter. Aucun texte, n’est trop « simple », ils sont tous par définition complexes. Ils sont différents pour chaque lecteur. Ils ont tous un intérêt, chaque mot contient plus qu’il n’y paraît.

C’est cet écrit, que l’invention de l’imprimerie a permis d’être diffusé au monde (en participant au passage à l’évolution de l’humanité), qui est rarement enseigné, utilisé par le commun des mortels.
Je citerai ici Evelyne Charmeux : « Mais il faut admettre que pour l’écriture, c’est encore pire : à peine 5 à 6 % de la population reconnaissent être concernés par les activités d’écriture. Même les gens cultivés avouent ne jamais écrire et considèrent cette activité comme étrangère à eux. » L’écrit d’expression est réservé à une élite. Aux écrivains, aux journalistes, aux philosophes, aux essayistes, aux poètes…

Aujourd’hui, après l’imprimerie, un nouveau média, le blog, permet à nouveau à l’écrit d’expression d’être diffusé, utilisé par tous.
Est-ce une nouvelle révolution pour l’écrit ? L’avenir nous le dira.
Mais à nouveau, « l’écrivant » est face à un potentiel de lecteurs inégalé.
La liberté, en plus.
C’est une des conditions de l’écrit d’expression.
Pourquoi est-il si peu utilisé dans l’éducation ?
Les nouveaux médias, en se généralisant, mondialisation oblige, ont peut-être besoin d’encore un peu de temps ?

Je n’ai pas de réponse, mais je suis convaincu que si « l’imprimerie (a) multipli(é) indéfiniment, et à peu de frais, les exemplaires d’un même ouvrage. Dès lors, la faculté d’avoir des livres, d’en acquérir, suivant son goût et ses besoins, a existé pour tous ceux qui savent lire ; et cette facilité de la lecture a augmenté et propagé le désir et les moyens de s’instruire. », Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795.

Internet et le blog, peuvent être les nouveaux médias qui ont la potentialité « d’augmenter et de propager le désir et les moyens de s’instruire ».
L’écrit a besoin de lecteurs pour exister.
Le mot a besoin de lecteurs pour être complexe.
Je remercie les miens, et ceux de mes « écrivants ».
Ludovic Bourely




Un mot de Char …

8 11 2006

« Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux. », René Char
Extrait de Chants de la Balandrane

Je précise ce que je disais sur la découverte de l’importance du mot avec des apprenants qui utilisent le journal de bord (Voir Obsolètes ou novateurs ?). Même dans d’autres utilisations du journal (j’en parlerai dans un autre article.).
L’importance du mot, c’est la quintessence de l’écrit. De l’écrit « réel », de l’écrit dont on ne connaît pas le ou les destinataires.
La plupart des écrits dans notre parcours scolaire ou en formations (dictées, prises de notes de cours, rédactions, rapports de stages, dissertations, commentaires de textes, évaluations, …) et dans notre vie sociale et professionnelle (compte-rendus, écrits professionnels formatés, écrits administratifs, cartes de voeux ou de vacances, …), sont loins de cet écrit réel dont je parle.
Ils ne permettent pas au mot de « surgir ».
Ce que j’appelle l’écrit « réel » est donc un écrit dont on ne connaît pas le destinataire, celui donc où l’on s’exprime librement pour réellement communiquer. Non pas qu’il n’y ait pas de communication dans les autres formes d’écrits, mais elle n’est pas de même nature.
C’est cet écrit que l’on utilise depuis des millénaires. L’écrit a été inventé et s’est développé en grande partie sous cette forme.
C’est aussi le pari que maîtriser cette forme d’écrit facilite l’apprentissage de toutes les autres.
C’est l que j’en reviens Char, « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux. », je ne ferais pas de commentaires psychanalytiques de cette phrase, mais ne parle-t-elle pas de réel et de liberté, finalement.
J’aime croire que la connaissance du réel et l’apprentissage de la liberté sont des finalités essentielles de l’éducation.
Elles sont de toutes façons indispensables au citoyen libre et responsable.
D’où l’importance de laisser « surgir » le mot.
Et puis le mot est beau …
Ludovic Bourely