Médiation documentaire et « analyse de la valeur » : un réductionnisme méthodologique ?
Dimanche 8 juin 2008Dans un article paru dans la revue Economie et Mangement n°127 d’avril 2008, Jean-Paul Braun expose sa vision du rôle du professeur-documentaliste, « enseignant à part » puisque sans programme et sans discipline scolaire de référence mais « enseignant à part entière » puisque son expertise le place en première ligne de l’éducation des élèves à la maîtrise de l’information. Son action s’inscrit donc dans le partenariat avec les professeurs de discipline et son modèle pédagogique est celui de la médiation documentaire ou du « compagnonnage cognitif ». L’auteur propose de s’inspirer du modèle de l’analyse de la valeur tant pour dynamiser la pertinence de l’offre de ressources documentaires que pour mieux former les élèves au plan cognitif. Il paraît utile de questionner ce postulat de l’élève “usager” d’un système d’information. Peut-on transposer le concept d’analyse de la valeur dans le contexte de la médiation documentaire ? Permet-il de faire la lumière sur les obstacles engendrés par certaines pratiques “spontanées” des adolescents que la médiation documentaire ne doit pas occulter au risque d’échouer à guider les élèves vers une “culture critique de l’information”.
Déconstruire les « usages implicites » et penser la complexité des nouveaux médias
La croissance des réseaux numériques et la simplification des interfaces des moteurs de recherche ont engendré un univers informationnel « intuitif » qui concurrence l’offre documentaire classique des CDI. A l’heure où les élèves ont une pratique spontanée de Google et de Wikipedia, la “pédagogie du détour” que recommande Jean-Paul Braun semble s’inspirer principalement du modèle des étapes de la recherche documentaire : [”il faut d’abord questionner le sujet, rassembler ce qu’il nous évoque, élaborer une problématique, proposer des mots-clés pour consulter une base documentaire ou un moteur de recherche..”].
Comme le souligne Pascal Duplessis [Duplessis, 2005], s’il était facile auparavant d’isoler les phases de la recherche, l’interface technologique confond désormais recherche, sélection, extraction et traitement de l’information. Une pédagogie « soucieuse d’apporter de la valeur ajoutée à son action » se doit alors de changer son modèle épistémologique pour prendre en compte les mutations des usages des systèmes d’information et des objets documentaires.
Il s’agit bien de penser les enjeux d’une éducation à l’information au-delà des savoir faire méthodologiques comme le préconise Alexandre Serres [Serres, 2007] : la maîtrise de l’information doit alors englober des savoirs sur la compréhension des médias et des industries culturelles d’un nouveau genre dont Google et Wikipedia sont les emblèmes. Transcendant la mutation perpétuelle des outils et des interfaces, elle vise aussi à donner aux élèves des repères conceptuels stables qui fondent le socle d’une culture de l’information (la notion d’indexation à l’œuvre dans les moteurs de recherche constitue un exemple de « facteur invariant » dont la connaissance dévoile les rouages de l’outil et les implicites de ses algorithmes)
Le chantier de la didactique, une démarche de « valorisation de la recherche scientifique »
Le chantier de la didactique info-documentaire s’est fixé pour objectif de lever les « points aveugles» et les « impensés » dans les usages spontanés des médias. Il s’appuie aussi sur les travaux universitaires en science de l’information, en didactique et en psychologie cognitive pour « déconstruire » les modèles classiques de la médiation documentaire : le rapport Durpaire que cite Jean-Paul Braun pointe justement comme exemple de recherche universitaire innovante le modèle « EST » de Tricot et Rouet qui permet de comprendre comment la structure de l’’hypertexte modifie la recherche d‘information. [Tricot-Rouet, 1998].
Le nouveau paradigme de Tricot et Rouet a permis à Pascal Duplessis de bâtir une nouvelle modélisation des activités de recherche en ligne [Duplessis, 2005] qui a servi de matrice pour répertorier des notions info-documentaires à enseigner aux élèves. On voit par là que la recherche en didactique de l’information questionne et prolonge des acquis de la recherche scientifique repérés par l’Institution. Elle procède à une lecture critique des médias et des systèmes d’information en préalable à un travail d’inventaire des notions info-documentaires. La méthode de transposition didactique permet ensuite de délimiter entre savoirs savants, savoirs experts et pratiques sociales les notions qui fondent une culture de l’information. De fait celle-ci ne peut se réduire à “la pratique de toutes les formes de lecture, à la connaissance de tous les supports d’information…”. Que signifie la “construction systémique” de savoirs que préconise Jean-Paul Braun dans la formation des élèves si les seuls savoirs identifiés sont de nature disciplinaire et si les savoirs spécifiques à la culture de l’information n’ont pas été nommés, convoqués et évalués ? Bruno Devauchelle souligne sur son blog que l’élaboration d’une bibliographie n’atteste nullement d’un travail de “pensée”authentique : “Citer un auteur, citer un texte, c’est d’abord intégrer une pensée “autre” dans sa “démarche de pensée”.
Or trop souvent les arguments de la “transversalité” des apprentissages info-documentaires servent d’alibi institutionnel pour éviter une véritable réflexion sur la spécificité des savoirs à enseigner aux élèves autour de l’éducation à la maîtrise de l’information. On peut se demander si le motif de l’”analyse de la valeur” ne risque pas lui aussi de faire écran en limitant l’évaluation sur des items observables, vérifiables et purement formels comme la rédaction d’une bibliographie…
Fonder la place de l’élève à partir du triangle didactique
Les notions de “management pédagogique” et son corollaire de “analyse de la valeur” posent donc problème : si elles s’avèrent utiles pour mesurer et évaluer l’adéquation d’un fonds documentaire par rapport aux besoins des usagers, elles n’offrent pas de cadre pour définir les spécificités de la culture numérique des adolescents : comme le rappelle Pascal Lardellier dans son livre “le Pouce et la souris”, ces derniers sont des usagers assidus des “écrans et des réseaux mais tout un pan de la culture leur fait défaut qui recouvre les notions d’auteur, d’autorité, de source voire même de document… Faute de prendre la mesure de ces écarts de “valeurs” au plan culturel, le “management pédagogique” par la “valeur ajoutée” risque bien d’aboutir à une aporie…
On ne voit pas non plus comment la démarche « qualité » dont il est ensuite question entend lutter contre les effets de la fracture numérique, les mésusages de l’information et la culture du plagiat. Sans transposition didactique, sans effort de “traduction” au contexte éducatif, ces schémas de pensée semblent faire l’impasse sur les obstacles épistémologiques induits par les nouveaux médias. S’agissant de poser les problèmes au plan cognitif, le modèle «du triangle didactique » d’Yves Chevallard constitue un cadre épistémique bien plus pertinent pour aborder le renouvellement des contenus de la médiation documentaire. C’est en tout cas l’un des axes de la recherche en didactique qui peut éclairer en profondeur les enseignants-documentalistes sur l’évolution de leur mission pédagogique [Duplessis, 2007].
Le dictionnaire des notions info-documentaires, en ligne sur le site Savoirscdi, en constitue une production convaincante : ce corpus de notions « didactisées » devrait permettre à son tour l’éclosion d’un corpus de séquences pédagogiques qui permettront de mutualiser les interrogations et les pistes de réflexion : ne s’agit-il pas là de forger un processus collectif de “valeur ajoutée” ciblant les enjeux de l’éducation à la culture de l’information… (à titre d’illustration, le travail mené par Frédéric Rabat autour de la formation des élèves à Google illustre la pertinence d’une entrée par les notions info-documentaires en amont de la conception d’un scénario pédagogique. [Rabat, 2008] )
documentographie :
Braun, Jean-Paul. Le professeur-documentaliste, un enseignant à part entière. In Economie et management n° 127, avril 2008. p.64-70. (sommaire de la revue en ligne)
Duplessis Pascal, Ballarini-Santonocito Ivana, et al. “Inventaire des concepts info-documentaires mobilisés dans les activités de recherche d’informations en ligne » Site de la cellule CDI de l’Académie de Nantes [en ligne], 2005
http://www.ac-nantes.fr:8080/peda/disc/cdi/reseau/crjrl05/jrl49-4.pdf
Duplessis, Pascal. L’objet d’étude des didactiques et leurs trois heuristiques : épistémologique, psychologique et praxéologique. GRCDI – séminaire du 14 septembre 2007. « Didactiques et culture informationnelle : de quoi parlons-nous ? » site de l’Urfist Bretagne Pays de Loire. [en ligne], 2007 http://www.uhb.fr/urfist/files/SeminaireGRCDI_2007_P.Duplessis_Objet%20d’%C3%A9tude%20des%20didactiques.doc
Lardellier, Pascal. Le Pouce et la souris : enquête sur la culture numérique des adolescents. Fayard, 2006.
Rabat, Frédéric. « Une année avec Google : Peut-on enseigner Google (partie 1) » site de l’académie de Rouen [en ligne ], 2008.
http://documentaliste.ac-rouen.fr/spip/spip.php?article191
Rabat, Frédéric. « Une année avec Google : Peut-on enseigner Google (partie 2) » site de l’académie de Rouen [en ligne ], 2008.
http://documentaliste.ac-rouen.fr/spip/spip.php?article192
Serres, Alexandre. Maîtrise de l’information : la question didactique. In Dossiers de l’ingénierie éducative n° 57, avril 2007. p.58-62 site du CNDP[en ligne ], 2007
http://www.cndp.fr/archivage/valid/89418/89418-14447-18257.pdf
Tricot, André. Rouet, Jean-François. Chercher de l’information dans un hypertexte : vers un modèle des processus cognitifs. Site personnel d’André Tricot [en ligne], 1998 http://pagesperso-orange.fr/andre.tricot/RouetTricot_hypermedias.pdf
Tags : didactique
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