Le copier / coller ou l’impossible « clôture du texte »

La banalisation du plagiat, les emprunts massifs de textes dont l’auteur n’est pas cité deviennent monnaie courante dans les productions d’élèves. Au-delà de l’aspect moral qui considère la copie comme une faute, comment prendre en compte les pratiques spontanées des élèves pour mieux les transformer. Faut-il réhabiliter la copie comme stratégie cognitive semblable à la pratique de l’imitation en art ? La rhétorique du commentaire et du lien propre au blog peut-elle favoriser une transformation des pratiques « serviles » des élèves vers un usage de la citation à des fins d’argumentation ?

Si l’ordinateur permet de dupliquer documents et textes à l’infini, le musicien qui relève note à note un solo de John Coltrane ne reconduit en rien ce paradigme mécaniste : chez lui, la copie procède d’un exercice de concentration mentale de longue haleine qui suppose la maîtrise de l’harmonie, du rythme et avant tout une mémoire musicale entraînée. Il en va de même pour l’imitation en art. La notion de copie ne peut être dissociée d’un contexte et d’un dispositif technique, faute de réduire celle-ci à une pure “spéculation” mentale indépendante de toutes conditions de réalisation. (A Serres, 1995)

Dans le cas des écrits d’écran, la copie envisagée comme simple « duplication électronique » comporte en filigrane le risque d’une approche compilatoire de la lecture qui prélève et engrange des données sans questionner les contextes de production. Or les textes en ligne sont livrés sans mode d’emploi fixé par une tradition, sans appareil documentaire ou péritexte stable : comme le souligne Alain Giffard, c’est désormais au lecteur de « clôturer un texte » et une recherche dans le cas d’une lecture d’étude. (Giffard, 2007)

 

 

La lecture d’études ou la nécessaire « clôture du texte »

La lecture des « écrits d’écran » suppose donc un héritage de stratégies de lectures et de « copies » qui se déploient dans un nouvel espace communicationnel. Cette activité de lecture d’étude ne se confond pas avec un butinage intuitif : “Les lecteurs confirmés …ne confondent pas information et connaissance structurée. Ils ont appris à suspendre la navigation et clôturer le texte pour mieux se concentrer…” (Giffard 2007).

Les copies de textes ainsi “clôturés” peuvent être regroupés indépendamment dans des compilations qui seront par la suite annotées, voire indexées par le lecteur. Le copier/coller agit comme le révélateur de stratégies de lecture orientées vers l’annotation : à ce niveau, la définition du concept de “prise de notes”que propose Pascal Duplessis dans le dictionnaire des notions info-documentaires permet d’envisager cette activité comme un processus éditorial qui transforme le lecteur en auteur :

- soit il s’agit de rééditer, de conserver les “traces d’un savoir existant” : pour reprendre l’expression d’Alain Giffard, la référence bibliographique servirait alors à nommer cette « clôture » du texte, à identifier les indices qui attestent son contexte de production.

- soit il s’agit d’annoter les informations existantes et d’y éditer ses marques personnelles

On verra plus loin que cette activité de citation et d’annotation semble constituer une matrice pour modéliser en partie l’écriture pratiquée dans les blogs.

La circulation de la copie ou l’éloge de la glose

La citation et la paraphrase semblent en effet constitutives des blogs qu’il faut envisager comme un nouveau genre éditorial. Le blog favorise l’écriture de rebond et le commentaire qui se nourrit d’emprunts et de renvois…Tout se passe comme si le format et les contraintes de cet outil éditorial induisaient une forme de discours et d’écriture : selon Yves Jeanneret, le statut et la forme du texte ne sont jamais indépendants de ses conditions de production et de circulation.

Par ailleurs tout discours singulier se fonde sur un univers de références partagées, chaque auteur puisant dans le « répertoire collectif» des citations, des métaphores qui font sens pour ses contemporains.

 

La dimension « triviale » de la culture

Dans la rhétorique médiévale, les stéréotypes qu’on retrouve sous la plume des clercs, les « redites », les « paraphrases » et les commentaires de textes sacrés ne témoignent pas d’une pauvreté stylistique et d’un répertoire limité : ces lieux communs fondent l’appareil culturel et l’univers mental d’une époque, sa « trivialité », sa “manière de dire et d’écrire”. Un peu plus proche, le « Don Quichotte » qui récapitule en introduction les lectures romanesques et chevaleresques du héros cartographie en fait la circulation du roman et des idées en Europe à l’époque de Cervantes ainsi que que l’a bien vu Karl Heinz Stierle ( Stierle, 1998).

Le processus de citation agit donc comme un catalyseur dans la culture de l’écrit : il renvoie le lecteur à un univers de références partagées.

 

La pratique du blog comme vecteur d’apprentissage info-documentaire

S’agissant de l’éducation à la culture de l’information, on pourra se demander comment les pratiques d’écriture en jeu dans les blogs pourraient constituer un carrefour d’apprentissage sur cette dimension réticulaire des savoirs : peut-on s’appuyer sur cette rhétorique du commentaire qui caractérise les « billets » pour apprendre aux élèves à relier un argument à son auteur, une paraphrase à son original.

Comme le souligne Alain Giffard, “c’est au(x) public(s) des lecteurs numériques que revient finalement le rôle de se former collectivement. Imiter, copier, renseigner, livrer des secrets, critiquer : la lecture comme les autres pratiques numériques s’accompagnent d’une circulation du savoir - faire, une sorte de compagnonnage en réseau”.

Au plan pédagogique, la question de ce compagnonnage mérite alors d’être posée : à quelles conditions les blogs peuvent-ils favoriser chez les élèves un apprentissage de la citation qui aille au-delà du copier / coller servile. Outil de gestion des « traces » et des annotations, le blog permettrait à l’élève de “clôturer” son périmètre informationnel, de le référencer et de l’annoter selon la double distinction établie par Pascal Duplessis.

 

Références

Duplessis, Pascal. “Petit dictionnaires des notions info-documentaires”. En ligne sur Savoirscdi. http://savoirscdi.cndp.fr/culturepro/actualisation/Duplessis/dicoduplessis.htm#prise_notes

Giffard, Alain. “Le public des lecteurs numériques”. 2007. En ligne sur http://alaingiffard.blogs.com/culture/2007/09/le-public-des-l.html

Jeanneret, Yves. « Le procès de numérisation de la culture : Un défi pour la pensée du texte ». 2004. En ligne sur http://www.erudit.org/revue/pr/2004/v32/n2/011168ar.html

Serres, Alexandre. “L’Obsession de la question technique : pour un autre regard sur les technologies numériques”. DEA, Université Rennes 2, Université Rennes 2, novembre 1995. En ligne sur Memsic http://memsic.ccsd.cnrs.fr/mem_00000438.html

Stierle, Karl Heinz. “Eurocentrisme et romanocentrisme”. Le Monde du 15 décembre 1998

 

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2 commentaires

  1. Fanny :

    D’où sans doute l’importance d’un véritable apprentissage de la prise de notes (de ses objectifs, de ses modalités, etc) ainsi que d’une réflexion conceptuelle sur le sujet en amont… cf P. Duplessis, http://docsdocs.free.fr/article.php3?id_article=289
    Bonne continuation

  2. Thomas Maillioux :

    Je trouve que les points soulevés dans ce billet, surtout dans les paragraphes “la trivialité de la culture” et “la pratique du blog comme vecteur d’apprentissage info-documentaire”, sont très intéressants. Cependant, je me pose quelques questions quant à leur validité.

    En ce qui concerne “le processus de citation comme un renvoi du lecteur à un univers de références partagées”, peut-on vraiment parler de ceci dans le contexte de la copie directe de sources d’information dans un devoir ? En effet, le processus auquel il est fait référence dans le billet semble parler d’un auteur qui partagerait des références avec son lecteur. Cependant, nos élèves ont de moins en moins de références culturelles en commun avec leurs professeurs, que ce soit à cause du milieu ou de l’époque dans lesquels ils ont grandi, ou à cause de l’origine géographique ou ethnique de leur famille. A votre avis, est-il possible de boucher ce fossé des générations et des géographies autrement que par une démarche personnelle de la part des enseignants ?

    En ce qui concerne “la pratique du blog comme vecteur d’apprentissage” : Peut-on vraiment parler, dans le cas de certains blogs, de stratégies d’écriture ? Si une partie des blogs tenus par des adolescents chez les principaux hébergeurs (comme par exemple Skyrock) contiennent des articles sincères et bien constitués, une grande partie se résume souvent à une simple superposition de phrases et d’images qui ne représentent pas tant des points de départ de discussion qu’une simple déclaration - à laquelle les fameux “coms” que l’on “lâche” apportent de la force. Même si l’on peut encore parler de rhétorique (c’est à dire, d’expression dans l’art de persuader), on est en présence d’une expression intime, très “premier degré” plutôt que d’une écriture qui relève d’une stratégie de communication réfléchie - une réflexion qui pourrait même faire renoncer notre public à l’écriture comme moyen d’expression, puisque demandant “trop d’efforts” selon certains…Peut-on vraiment bâtir quelque chose sur cette écriture du ressenti et de l’immédiat qui a tendance à s’enfermer dans la facilité ?

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