L’ interface de recherche documentaire : un dispositif d’apprentissage de la culture de l’information ?
Jeudi 2 octobre 2008
L’évolution incessante des interfaces de recherche d’information a modifié le regard des usagers-élèves sur les systèmes de recherche documentaire dans les bases de données.Avant l’ère du web, ces catalogues informatisés étaient un point de passage obligé pour retrouver des références de documents. Aux yeux des professionnels de l’info-documentation il paraissait nécessaire d’expliquer aux novices les principes d’un thésaurus, la traduction d’une requête en mots-clés.
Aujourd’hui le système d’indexation plein-texte des moteurs de recherche sur le web permet à l’usager de formuler des requêtes de manière intuitive et lui donne un accès instantané à des collections de documents en ligne. Dès lors les interfaces des catalogues de bibliothèque et des logiciels de recherche documentaire ont du évoluer pour s’adapter aux nouvelles pratiques sociales, sous peine d’être définitivement délaissées. Au delà des savoir faire instrumentaux, peuvent-elles contribuer à donner à l’élève cette part de culture technique nécessaire pour comprendre les “arcanes conceptuelles” de la recherche d’information ?
Désormais ces catalogues se consultent via des Opac, c’est-à-dire via un logiciel dont l’interface est compatible avec les standards du web. Mais on peut se demander si leur valeur ajoutée ne devrait pas s’appuyer sur d’autres critères plus pédagogiques cette fois : comment ces dispositifs techniques pourraient-ils favoriser l’apprentissage de notions info-documentaires comme celles de “requête”, de mot-clé, d’indexation… (Les cartes conceptuelles “outil de recherche” et “requête d’information” élaborées par Pascal Duplessis permettent de mesurer ces enjeux en termes d’apprentissage info-documentaire. [Duplessis 2007].)
En effet, à travers une ergonomie et des fonctionnalités adaptées, ces interfaces devraient permettre aux élèves de comprendre les rouages des systèmes d’information : à travers la pratique des options de champs d’interrogation, l’élève développera une compréhension des attributs d’une référence documentaire. Il apprendra à cibler une recherche en la focalisant sur des périodiques dont il a identifié le domaine, à évaluer la fraicheur de l’information en privilégiant les articles les plus récents.
La richesse et la facilité de consultation et de choix dans les différents lexiques devraient constituer des adjuvants ou des assistants à la formulation du besoin d’information. Cette option devrait s’inspirer du recours général aux « nuages de tags » que proposent les sites en web 2.0, tout en apportant des précisions sémantiques sur le sens des concepts.
Annette Beguin, professeur en sciences de l’information à Lille 3, expliquait déjà dans le numéro 158 d’Intercdi [ Beguin 1999] que le thésaurus pourrait devenir un instrument de développement du champ sémantique de l’élève : pour ce faire il doit faire l’objet d’une « traduction », d’une transposition didactique qui en donne une version aisée à appréhender, par exemple sous forme graphique présentant une navigation aisée à travers la visualisation des relations entre descripteurs.
L’explosion du système des tags ou mots-clés intuitifs ne signifie pas que les principes de l’indexation documentaire soient désormais caducs ou qu’ils n’aient plus de pertinence pédagogique. Au contraire ils seront utiles à l’usager-apprenant qui va acquérir par leur maîtrise des savoirs et compétences essentiels pour discriminer l’information.
De ce fait on ne peut dissocier la réflexion sur les contenus de l’éducation à la maîtrise de l’information des dispositifs techniques par lesquels s’opèrent les médiations documentaires : Pascal Duplessis [Duplessis 2006] a bien montré que le besoin d’information s’affirme par tâtonnements, à travers un processus « spiralaire » d’essais-erreurs : les logiciels de recherche documentaire n’encouragent pas vraiment ce travail de reformulation permanente de la requête à l’heure où les interfaces de type web 2.0 et les moteurs de recherche ont basé leur succès sur des méthodes empiriques qui favorisent le cheminement de la recherche par sérendipité.
Les enseignants-documentalistes pourraient mutualiser leurs observations sur les fonctionnalités innovantes d’applications issues du web 2.0. Par exemple l’option de recherche dans Wikipedia proposée par le moteur Exalead favorise la lecture des résultats et le repérage des mots-clés dénommés ici « catégories ». Il faut noter ici une confusion sémantique « volontaire » qui masque une stratégie de mimétisme avec la classification des articles dans Wikipedia. De même, Exalead génère de manière dynamique un champ lexical de termes proposés comme « hyper signifiants » sous l’allégorie du nuage de tags, signature emblématique du web 2.0. Cette interface très lisible favorise le travail de repérage de mots-clés nouveaux, inédits pour l’usager.
Une fois posée cette analyse critique des interfaces de recherche du web 2.0, il serait possible d’évaluer ensuite les interfaces de recherche documentaire proposées dans le secteur éducatif et culturel (Opac de bibliothèques, interfaces de bases de données sur cédéroms éditées par le Sceren – par exemple la base alternatives économiques..- interfaces web de logiciels de recherche documentaire…). En quoi favorisent-elles ou non la formulation de la requête, la consultation des index, la sélection des résultats… Leur ergonomie en fait-elle des assistants linguistiques encourageant le processus de (re)formulation du besoin d’information ? Pour bâtir les grilles d’évaluation de ces interfaces, il sera possible de tirer parti des cartes conceptuelles “outil de recherche” et “requête d’information” élaborées par Pascal Duplessis et un groupe de documentalistes de l’académie de Nantes : ces schémas heuristiques déclinent les opérations mentales en jeu dans l’usage des interfaces de recherche d’information. [Duplessis 2007]
Par là il s’agit bien de cibler l’adéquation de ces systèmes techniques comme dispositifs d’apprentissage de savoirs info-documentaires : aujourd’hui l’ « information literacy » désigne non seulement la distance critique vis à vis de l’information mais aussi vis à vis des dispositifs comme les moteurs de recherche qu’il convient de démythifier et de comprendre [ Rabat 2008] . Les interfaces de recherche documentaire utilisées dans les CDI de l’Education nationale pourraient à ces conditions contribuer à favoriser l’apprentissage des médias dans leur “feuilletage technique”, une dimension souvent occultée [Serres 2006] alors qu’elle est une composante essentielle et pragmatique de la culture de l’information.
- Béguin, Annette. Usage du thésaurus et développement de la pensée. Intercdi n° 157. mars-avril 1999
- Duplessis, Pascal. Inventaire des concepts info-documentaires mobilisés dans les activités de recherche d’informations en ligne. http://appli-etna.ac-nantes.fr:8080/peda/disc/cdi/reseau/crjrl05/JRL49-4.pdf
- Duplessis, Pascal. Cartographie conceptuelle et didactique de l’information : dix cartes de concepts info-documentaires et étude préliminaire. en ligne sur le site de l’Académie de nantes, 2007. http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/1177924054937/0/fiche___ressourcepedagogique/&RH=DOC
- Rouet J.-F. et Tricot A., « Chercher de l’information dans un hypertexte : vers un modèle des processus cognitifs », Disponible sur http://perso.wanadoo.fr/andre.tricot/modelecognitifhypertext.html
- Rabat, Frédéric. Une année avec Google (suite) : Peut-on enseigner Google ? en ligne sur Formdoc http://documentaliste.ac-rouen.fr/spip/spip.php?article192
- Serres, Alexandre .« Trois dimensions de l’éducation à l’information ». http://www.uhb.fr/urfist/publis/TexteUE_Poitiers2006_A.Serres.doc
“une autre illusion, que l’on qualifiera de techniciste, porte sur les interfaces auto-simplifiantes : la navigation sur Internet est intuitive, les interfaces de plus en plus « directes » et tout le monde sait interroger Google… : à quoi bon dès lors vouloir former aux outils de recherche ?”
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