Congrès de la Fadben : quelles avancées ?
Vendredi 4 avril 2008Le huitième Congrès de la Fadben qui a eu lieu à Lyon les 28,29 et 30 mars 2008, portait sur la « culture de l’information » ou « information literacy », une notion qui englobe les savoirs, les médiations et les compétences liés aux nouveaux modes de circulation des écrits d’écran en réseau. Ces nouvelles pratiques sociales apparues avec Internet ont une incidence sur les manières de se documenter et d’apprendre. C’est dire que ces mutations interrogent la place et l’usage de la documentation à l’école bien au-delà des habiletés instrumentales et des savoir-faire.
Comment fonder dès lors une éducation à l’information adossée à un socle épistémologique et des savoirs identifiés ? Comment la profession d’enseignant-documentaliste peut-elle se saisir de ces enjeux ainsi clarifiés par la recherche universitaire afin de situer cette nouvelle mission en articulation avec l’héritage de la pédagogie documentaire ?
Un héritage que Pascal Duplessis, formateur à l’IUFM des Pays de Loire a présenté au cours du congrès comme une résultante des apports de l’ « école nouvelle ». Les CDI ont été dès les années 1970 le tremplin d’une pédagogie « non transmissive» qui se posait en alternative au cours magistral. La circulaire de mission de 1986 a ainsi légitimé le rôle pédagogique de l’enseignant-documentaliste en fondant le cadre de son action pédagogique sur le modèle des étapes de la recherche documentaire.
La mise en question de l’héritage : le point de vue de l’Institution
Dès les années 2000, l’irruption massive des réseaux numériques et les nouveaux modes d’accès à l’information en ligne ont profondément bouleversé les rapports à la documentation, ce que consacre le rapport intitulé « l’Ecole et les réseaux numériques » de 2002. Prenant en compte ces mutations au niveau de la fonction d’enseignant-documentaliste, le rapport de J.L. Durpaire “Les politiques documentaires des établissements scolaires” appelle à une refondation des missions autour du pilotage du système d’information conçu à l’échelle de l’établissement. Prônant une vision systémique de l’établissement scolaire, il entend impulser une dimension de management documentaire dans un contexte renouvelé où « la pédagogie documentaire ne sera plus assurée par le seul documentaliste et c’est ce qui paradoxalement sauvera la fonction documentaire en la sortant de la marginalité » (cf p. 44).
L’auteur du rapport prend bien soin de souligner qu’il emprunte cette formule à une formatrice d’Iufm mais derrière le procédé rhétorique pointe un constat d’échec sans appel qui énonce une remise en cause du rôle pédagogique de l’enseignant-documentaliste. Ce même leitmotiv du changement se retrouve dans le récent compte-rendu de la rencontre de M. Durpaire avec les Iante : l’accent est mis sur la nécessaire généralisation de l’implantation de systèmes d’information, sans que l’on sache ce que recouvre précisément cet objectif (cadre conceptuel pour une approche systémique, système documentaire en réseau intranet …)
C’est dans ce contexte de mise en tension autour de la problématique de l’héritage que s’ouvrait donc le congrès : si pour l’Institution l’évolution du métier vers un rôle d’expert de la « veille informationnelle » et de pilotage du « système d’information » semble une priorité destinée à valoriser un portail de ressources numériques ciblées au sein du système d’information de l’établissement, la Fadben revendique son héritage pédagogique et entend dépasser la simple logique de l’offre documentaire pour questionner l’axe des médiations : quels savoirs info-documentaires sont nécessaires à l’éducation du « futur citoyen » et quelles notions recouvre cette culture de l’information qui pourrait fonder les « capacités de jugement et d’esprit critique » que préconise le socle commun ?
Cette mise en perspective permettra à Françoise Albertini, présidente de la Fadben de questionner en conclusion du congrès le concept de système d’information qu’il faut aussi “didactiser” : l’enseignant-documentaliste ne doit pas devenir “un simple webmestre” avait déjà souligné Yves Jeanneret lors d’une conférence à l’Esen…
Penser les ruptures au-delà des lieux communs et des simples habiletés
Si l’enjeu éducatif des apprentissages documentaires est bien d’apprendre aux élèves à « penser » comme l’a rappelé M. Durpaire en introduction du congrès, comment définir les contenus de cette « culture de l’information » ? Pour Sylvie Chevillotte, Conservateur de bibliothèques, la définition de l’américain Jeremy Shapiro trace les lignes d’une éducation qui doit aller bien au-delà des habiletés aussi floues que transversales. Pour ce dernier, « la culture de l’information devrait être conçue plus largement comme de nouveaux arts libéraux qui iraient de la maîtrise de l’usage des ordinateurs et de l’accès à l’information, son infrastructure technique et ses contextes et impacts culturels, sociaux et même philosophiques. Aussi essentiel pour la formation de l’homme de la société de l’information qu’a pu l’être le trio grammaire, logique, rhétorique pour la personne éduquée de l’époque médiévale. »
En contrepoint, les intervenants du congrès ont souligné l’importance des ruptures induites par la numérisation généralisée des supports documentaires au niveau des pratiques sociales de lecture et d’écriture et en écho à ces interventions, on peut rappeler l’enquête du sociologue Pascal Lardellier, qui évoque une crise majeure dans la transmission de la culture dans son essai « le pouce et la souris : enquête sur la culture numérique des adolescents ».
Claire Belisle du CNRS et Alain Giffard, chercheur proche de Bernard Stiegler, nous ont invités à replacer les mutations en cours dans la longue durée, c’est-à-dire dans le cadre général de l’histoire des pratiques de l’écriture et de la lecture depuis la Renaissance. A l’image des moines irlandais qui ont inventé la ponctuation au 12ème siècle pour le confort de la lecture, nous sommes tenus d’adapter nos modes de lecture des « écrits d’écran » qui s’enchâssent à l’infini par le truchement des hyperliens. La lecture numérique génère de nouvelles formes d’appréhension de l’information, le rapport aux textes devenant plus séquentiel et fragmentaire.
Mais au-delà de la morphologie du document, c’est tout le processus d’édition que révolutionne le web 2.0 puisque n’importe qui peut publier ou commenter des textes en ligne sans passer par aucune instance de validation. Le rapport au livre, au savoir et à l’ « autorité », stabilisé par des siècles de culture de l’écrit est tout à coup balayé par ces nouvelles machines textuelles connectées en réseau. Au final, de nouvelles formes d’édition collective à l’image de la presse collaborative réalisent l’utopie d’une « société des esprits » à moins qu’elles ne préfigurent le cauchemar d’un formatage généralisé des opinions.
Observer et s’appuyer sur les pratiques « numériques » des jeunes
Il apparaît déjà que les nouveaux médias ont un impact irréversible sur les pratiques de lecture et de communication des adolescents : Evelyne Bevort du Clemi a rappelé les grandes conclusions de l’enquête Mediappro. Le rapport des adolescents à la culture écrite et aux médias traditionnels diminue au profit de l’usage d’Internet perçu comme plus ludique à travers ses fonctions de communication. De son côté Annette Beguin, de l’Université de Lille 3, souligne que les adolescents ont une pratique très routinière de la recherche d‘informations.
Pour dépasser ces constats et en guise de propositions, Annette Beguin souligne justement qu’une éducation à la culture de l’information devrait développer chez les élèves de nouvelles stratégies dont le ressort passe par l’appropriation de savoirs info-documentaires. Ces notions, autrefois apanage des métiers de la documentation, constituent désormais un cadre intellectuel indispensable au citoyen pour un usage critique des outils de recherche d’information : pour utiliser avec discernement un moteur de recherche, il est nécessaire de comprendre les notions d’indexation, d’index, de chaîne de caractères. Il ne suffit pas de connaître le mode de recherche avancé de Google mais bien de comprendre les principes d’indexation et de sélection de l’information par ce moteur, masquées par la simplicité d’usage.
Comment envisager la mise en œuvre de cette culture de l’information
Pour Jean Pierre Archambaud, chargé de veille au CNDP, cette entrée par les notions et par les concepts semble tout aussi nécessaire pour refonder les contenus d’une culture informatique qui donnerait aux élèves une compréhension des réseaux comme Internet et des systèmes de bases de données à la base de la circulation des informations. Or, le B2I rappelle t-il, constitue une mauvaise réponse puisqu’il développe des compétences floues, répétitives. Il plaide pour la fondation d’une nouvelle discipline qui prendrait l’informatique comme objet d’étude.
Lui emboîtant le pas, Alexandre Serres propose, lui, la création d’une discipline élargie qui articulerait les « territoires communs » de l’éducation à l’information, l’éducation aux médias et à leurs technologies (il développe ce point de vue fédérateur dans une communication en ligne sur le site de l’Urfist Bretagne). Le grand dénominateur commun entre éducation à l’information et éducation aux médias se situe, selon lui, au niveau de l’évaluation de l’information qui permet de décliner les notions « intégratrices » de source, auteur, autorité, caution scientifique…
Il évoque de fait une « porosité des concepts info-documentaires entre cultures voisines », pour souligner l’enjeu d’un travail d’élucidation des contenus à enseigner. Il rappelle au passage le travail imposant réalisé par Pascal Duplessis et Ivana Ballarini avec le « petit dictionnaire des savoirs info-documentaires », qui constitue d’ores et déjà un outil incontournable pour les enseignants-documentalistes et pour les chercheurs.
Le chantier de la didactisation
La Fadben s’est attelée elle-aussi à cet objectif de clarification des contenus de la culture de l’information avec la parution en mars 2007 d’un numéro de la revue Mediadoc consacré à la didactisation d’un ensemble de notions info-documentaires.
Françoise Albertini a souligné que ce travail ne rompt pas avec la pédagogie documentaire mais qu’il contribue à un nouvel éclairage sur la réflexion et la mission pédagogique de l’enseignant-documentaliste. Il s’agit d’aider la profession à faire émerger les notions info-documentaires en jeu dans certaines situations-problèmes. Souvent rappelle Jean-Louis Charbonnier, ces notions de « source », d’ autorité sont tenues pour des « allant de soi », des « lieux communs ». Il est donc nécessaire de bâtir au niveau de la profession un cadre théorique qui organise les notions info-documentaires sous forme de matrice conceptuelle.
Pour Agnes Montaigne et Nicole Clouet, formatrices de l’Iufm de Rouen, ce travail définitoire ne vise pas à élaborer des cours d’ « info-documentation » : son objectif premier est de clarifier pour l’enseignant en amont de toute action pédagogique les « concepts info-documentaires » à mettre en œuvre afin d’accroître la pertinence des situations d’apprentissage proposées.
Pascal Duplessis a rappelé enfin la place fondamentale de l’évaluation des apprentissages info-documentaires, seule démarche qui leur confère une « valeur institutionnelle ». De fait cette question du rôle et de la place des enseignants-documentalistes dans l’évaluation des élèves est toujours « en suspens », marginale et négociée localement.
Selon Pascal Duplessis, c’est l’élaboration par l’Institution d’un curriculum, à la fois, plan et programme d’enseignement des notions info-documentaires, qui permettrait de sortir de l’impasse actuelle qui confie les apprentissages info-documentaires à toute l’équipe pédagogique sans en clarifier les contenus et les modalités d’évaluation.
Le programme « humaniste » de Shapiro dévolu à la culture de l’information peut-il se réduire à des savoir faire ? Pour ne citer qu’un exemple s’agissant de la bibliographie, à quel moment cette production documentaire qui participe de la visée de « l’esprit critique » cité par le socle commun est-elle évaluée comme processus d’argumentation ? Comment transposer au plan de l’évaluation les axes du programme d’Ecjs de seconde qui recommandent d’amener les élèves à « croiser les sources d’information» et à « repérer les interprétations divergentes » si rien ne permet référer ces “intentions” à une « culture de l’information » explicitée sous forme de matrice conceptuelle ? Ne s’agit-il pas au fond de former à de simples habiletés dans le même registre que les modalités du B2i ?
Le chantier de la didactisation des notions info-documentaires que la Fadben a initié diverge fortement de la stricte approche transversale prônée par l’Institution : sans doute sera t-il nécessaire que l’association précise par la suite ses propositions sur le pilotage “du système d’information” de l’établissement, reprenant par là à son compte les principes de l’analyse systémique pour présenter sa vision de l’articulation des différentes tâches qui incombent aux enseignants-documentalistes.
Une dynamique de recherche collective…ignorée par l’Institution
Les enseignants-documentalistes, les formateurs et les universitaires se rejoignent sur la nécessité de prendre en compte les pratiques et besoins réels des élèves face aux enjeux de la « culture de l’information ». L’attitude de l’Institution semble elle en retrait de ce mouvement de recherche : les travaux de l’Ert é ( équipe de recherche en technologie de l’éducation ) « culture informationnelle et curriculum documentaire » ne sont pas encore cités par l’Inspection générale qui semble chercher ses « autorités » ou ses cautions intellectuelles du côté des conservateurs de bibliothèque universitaire…(lire le paragraphe « Education à l’information » du propos d’ouverture de M. Jean-Louis Durpaire à la Réunion des interlocuteurs académiques de documentation, Paris, les 28 et 29 janvier 2008.
Un long chemin vers un curriculum ?
La revendication d’un curriculum, dont découlerait une discipline info-documentaire et un programme d’enseignement en info-documentation décliné de la sixième à la terminale, ne semble pas faire encore consensus entre les universitaires, les formateurs en Iufm et au sein même de la profession des enseignants-documentalistes.
Selon Eric Delamotte, professeur en sciences de l’information à Lille3, la recherche universitaire, peut favoriser des « alliances », des carrefours réflexifs avec les expérimentations de terrain. Vincent Liquete, enseignant-chercheur à l’Iufm de Bordeaux, souligne de son côté dans un entretien paru sur savoirscdi les apports et les limites d’un travail de didactisation : selon lui, l’inventaire de notions info-documentaires reste un instrument pour avancer dans l’expérimentation mais la culture de l’information doit construire sa légitimité par un approfondissement de ses contenus épistémologiques.
Il n’en reste pas moins que la réflexion et les expérimentations engagées par les enseignants-documentalistes traduisent une volonté de prospective qui questionne les mutations des systèmes socio-techniques et des pratiques liées aux écrits d’écran. Par là cette profession se saisit des enjeux humanistes liés à la culture de l’information.
En guise de conclusion, voici quelques réflexions de Frédéric Rabat publiées sur le blog de Pascal Duplessis : [ Je milite pour une médiation qui serait aussi dialogue. J'invoque un professeur documentaliste qui serait le champion du dialogue des intelligences. De ce point de vue le document ne saurait être réduit à son usage, ni même à sa richesse informative mais devient complice. Complice d'un esprit à la recherche d'une rencontre, complice d'une modestie qui admet ses manques et manifeste ses besoins, complice enfin d'une volonté qui cherche à établir un dialogue respectueux (même dans la contradiction) avec d'autres discours que le sien. La recherche documentaire impose d'abord un travail sur soi et la connaissance profonde des enjeux culturels qui se dissimulent derrière cet acte. Une culture de l'information nous manque...]
Tags : culture de l’information, didactique, didactisation, Fadben
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