Le projet d’écriture comme dynamique de la médiation documentaire ?

Dimanche 4 mai 2008

Thomas Mailloux me faisait principalement deux remarques à propos de mon billet précédent sur le « copier /coller » : le processus de citation peut-il vraiment s’envisager « comme renvoi du lecteur à un univers de références partagées » et « la pratique du blog peut-elle être considérée comme vecteur d’apprentissage de ce processus de citation » si on les mesure à l’aune des pratiques spontanées des adolescents qui abusent du plagiat et pour qui la citation relève plus du narcissisme que de l’argumentation à bon escient.

Rappelons qu’il s’agit d’abord de relier la lecture documentaire à une visée interprétative et argumentative qui se traduit par l’écriture d’annotations, de commentaires et de renvois. L’élève édite ses “traces de lecture” qu’il faut ériger au statut de “texte” à part entière. Le blog figure ici comme une modalité de pratique sociale de l’écrit d’écran auquel adosser cette forme d’écriture interprétative.

La recherche documentaire s’inscrit ici dans une visée de production d’un “texte inédit” . Tel est aussi le propos de Frédéric Rabat dans un article publié sur le site Docs pour docs : à travers l’exemple de l’ECJS, il s’interroge sur le rôle du projet d’écriture comme dynamique du processus de recherche documentaire qui ouvre les élèves à la dimension collective de l’écriture et les amène à dépasser le stade du plagiat servile. Ce faisant il ouvre des pistes inédites pour renouveler la réflexion sur les enjeux et les instruments de la médiation documentaire.


la question difficile de l’apprentissage de la prise de notes

La question du plagiat renvoie à la question difficile de l’apprentissage de la prise de notes. J’ai tenté de définir cette opération de sélection de l’information en la référant au contexte précis de la lecture numérique, à l’opération de « clôture du texte » pour reprendre l’expression d’Alain Giffard. J’évoquais alors la notion de « dimension triviale de la culture » qu’a forgée Yves Jeanneret afin de nommer ce lien étroit qui régit l’économie des supports documentaires et le partage social des inscriptions qu’elles consignent. Ce chercheur postule que nos structures de pensée sont « informées » par les conditions de production et diffusion des supports documentaires dans une époque donnée, tant au niveau individuel qu’à l’échelle collective. Les nouveaux médias récapitulent et hybrident les formats du passé : l’écrit d’écran ne crée pas un type de document totalement inédit mais il phagocyte les formes d’écriture précédentes qu’il unifie sur une même surface : le système des hyperliens inscrit à même le texte une dimension d’intertextualité généralisée.
Le vecteur « écran » facilite l’accès aux textes mais rend plus difficile une lecture d’études puisque le lecteur doit prélever des informations dans un cadre qui n’est ni balisé strictement comme celui du livre, ni stabilisé par toute une tradition d’usage pluriséculaire.

Dans l’univers du texte « imprimé », les renvois ou parcours secondaires proposés au lecteur procèdent d’une démarche académique qui vise à donner un surcroit d’information, une annotation, une définition…Le jeu des hyperliens fonctionne à l’inverse de manière anarchique comme une invite permanente à une lecture aléatoire.

L’écrit d’écran opacifie donc et complexifie les opérations de scrutation attentive du texte. C’est dire combien la question du copier / coller devrait avoir pour corollaire une interrogation épistémologique sur notre rapport aux dispositifs techniques de lecture et d’écriture, c’est-à-dire à cette « dimension triviale » de la culture.


Comment envisager dès lors de former les élèves à cette délicate opération de sélection de l’information, comment transformer le copier /coller servile en posture argumentative ?

Une hypothèse de travail consiste à poser le processus de citation comme instrument d’argumentation, à l’envisager sous l’angle de la rhétorique au sens où citer un document équivaut à convoquer un auteur ou une autorité à l’appui d’un « dire ». On retrouve par là l’opération de prises de notes envisagée sous l’angle de la « création d’un inédit » dont parle Pascal Duplessis (http://docsdocs.free.fr/spip.php?article289)

Selon le point de vue de Frédéric Rabat, il faut alors repenser le modèle canonique du texte : il s’agit ici de donner toutes leurs lettres de noblesses au brouillon, à l’annotation, à la prise de notes et au commentaire alors que toute une tradition a sacralisé et figé l’exemple de l’écrit discursif de type dissertation. Selon lui, “On cherche pour écrire. C’est peut-être une évidence sur laquelle il convient de revenir. Il faut comprendre ici l’écriture comme conservation et trace. La mémoire est aussi une écriture. Une image mentale est une forme d’écriture, une manière de fixation, une réservation pour soi avant d’être restitution pour autrui.” ]

Eriger le projet d’écriture, la prise de notes, l’annotation comme dynamique de la recherche documentaire

Frédéric Rabat développe ainsi une nouvelle approche iconoclaste mais nécessaire des apprentissages info-documentaires dans le cadre de l’ECJS : pour apprendre aux élèves à sérier les types de discours, les niveaux d’arguments, à hiérarchiser les sources, il convient de les former à des niveaux de discours, à des « programmes d’écriture » et non plus aux recettes des étapes de la recherche documentaire qui occultent en réalité les problèmes d’interprétation auxquels sont confrontés les lecteurs. En effet la recherche documentaire doit se penser désormais sous l’angle de l’interprétation et du dialogue intertextuel – cette rhétorique et cette herméneutique- qui constitue la meilleure arme pour lutter contre le plagiat. Pour reprendre l’expression de Frédéric Rabat, tout [« projet d’écriture de l’élève, aussi modeste soit-il, est toujours déjà en relation, en communication avec d’autres projets existants qui sont également en relation entre eux. Dès l’énoncé de la recherche les élèves sont déjà placés au cœur d’une situation d’intertextualité. »]

L’hypothèse que je propose découle de cette problématique : il serait possible de s’appuyer - pour les enrichir- sur les pratiques d’écriture spontanée des élèves comme celle qu’ils pratiquent au cœur des blogs. Au fond il s’agit bien comme le préconise Frédéric Rabat de les mettre d’emblée en posture d’auteur, de situer la recherche documentaire comme visée et méthode argumentative au cœur d’un projet d’écriture ciblé : dès qu’il formule un argument, un lecteur convoque d’autres textes et engage par là un “dialogue” avec d’autres auteurs. Cette médiation de la parole d’autrui à l’intérieur de mon propre discours que permet d’engager la citation par l’hyperlien désigne alors un univers de références partagées, un système d’intertextualité.
Si l’écrit d’écran facilite le copier/coller et le plagiat, il peut aussi devenir instrument d’écriture et d’autonomie intellectuelle. Il devient alors un dispositif d’écriture qui favorise l’écriture d’annotation et de citation et qui participe de cet art de la glose célébré par Montaigne. Dès lors la recherche documentaire doit être reliée à son objectif final qui est d’éditer un discours qui va piloter la sélection des énoncés et des arguments : les pratiques de lecture et d’écriture des élèves pourront s’ancrer dans une posture argumentative et dépasser le stade du plagiat pour relier énoncés et points de vue, sources des informations et contextes de production. Former les élèves à la culture de l’information, c’est leur donner les clés et les pratiques de cette intertextualité matérialisée par les hyperliens, les introduire en tant qu’auteur et éditeur à la “dimension triviale de la culture”.

A partir du cadre de l’ECJS, Frédéric Rabat inaugure donc une réflexion fondamentale qui interroge le rôle de l’écriture et le statut du texte dans les activités de recherche et lecture documentaires. Sa réflexion ouvre aussi de nouvelles perspectives pour refonder le rôle de l’enseignant-documentaliste dans la médiation documentaire. (http://docsdocs.free.fr/spip.php?article386)

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Le copier / coller ou l’impossible « clôture du texte »

Dimanche 20 avril 2008

La banalisation du plagiat, les emprunts massifs de textes dont l’auteur n’est pas cité deviennent monnaie courante dans les productions d’élèves. Au-delà de l’aspect moral qui considère la copie comme une faute, comment prendre en compte les pratiques spontanées des élèves pour mieux les transformer. Faut-il réhabiliter la copie comme stratégie cognitive semblable à la pratique de l’imitation en art ? La rhétorique du commentaire et du lien propre au blog peut-elle favoriser une transformation des pratiques « serviles » des élèves vers un usage de la citation à des fins d’argumentation ?

Si l’ordinateur permet de dupliquer documents et textes à l’infini, le musicien qui relève note à note un solo de John Coltrane ne reconduit en rien ce paradigme mécaniste : chez lui, la copie procède d’un exercice de concentration mentale de longue haleine qui suppose la maîtrise de l’harmonie, du rythme et avant tout une mémoire musicale entraînée. Il en va de même pour l’imitation en art. La notion de copie ne peut être dissociée d’un contexte et d’un dispositif technique, faute de réduire celle-ci à une pure “spéculation” mentale indépendante de toutes conditions de réalisation. (A Serres, 1995)

Dans le cas des écrits d’écran, la copie envisagée comme simple « duplication électronique » comporte en filigrane le risque d’une approche compilatoire de la lecture qui prélève et engrange des données sans questionner les contextes de production. Or les textes en ligne sont livrés sans mode d’emploi fixé par une tradition, sans appareil documentaire ou péritexte stable : comme le souligne Alain Giffard, c’est désormais au lecteur de « clôturer un texte » et une recherche dans le cas d’une lecture d’étude. (Giffard, 2007)

 

 

La lecture d’études ou la nécessaire « clôture du texte »

La lecture des « écrits d’écran » suppose donc un héritage de stratégies de lectures et de « copies » qui se déploient dans un nouvel espace communicationnel. Cette activité de lecture d’étude ne se confond pas avec un butinage intuitif : “Les lecteurs confirmés …ne confondent pas information et connaissance structurée. Ils ont appris à suspendre la navigation et clôturer le texte pour mieux se concentrer…” (Giffard 2007).

Les copies de textes ainsi “clôturés” peuvent être regroupés indépendamment dans des compilations qui seront par la suite annotées, voire indexées par le lecteur. Le copier/coller agit comme le révélateur de stratégies de lecture orientées vers l’annotation : à ce niveau, la définition du concept de “prise de notes”que propose Pascal Duplessis dans le dictionnaire des notions info-documentaires permet d’envisager cette activité comme un processus éditorial qui transforme le lecteur en auteur :

- soit il s’agit de rééditer, de conserver les “traces d’un savoir existant” : pour reprendre l’expression d’Alain Giffard, la référence bibliographique servirait alors à nommer cette « clôture » du texte, à identifier les indices qui attestent son contexte de production.

- soit il s’agit d’annoter les informations existantes et d’y éditer ses marques personnelles

On verra plus loin que cette activité de citation et d’annotation semble constituer une matrice pour modéliser en partie l’écriture pratiquée dans les blogs.

La circulation de la copie ou l’éloge de la glose

La citation et la paraphrase semblent en effet constitutives des blogs qu’il faut envisager comme un nouveau genre éditorial. Le blog favorise l’écriture de rebond et le commentaire qui se nourrit d’emprunts et de renvois…Tout se passe comme si le format et les contraintes de cet outil éditorial induisaient une forme de discours et d’écriture : selon Yves Jeanneret, le statut et la forme du texte ne sont jamais indépendants de ses conditions de production et de circulation.

Par ailleurs tout discours singulier se fonde sur un univers de références partagées, chaque auteur puisant dans le « répertoire collectif» des citations, des métaphores qui font sens pour ses contemporains.

 

La dimension « triviale » de la culture

Dans la rhétorique médiévale, les stéréotypes qu’on retrouve sous la plume des clercs, les « redites », les « paraphrases » et les commentaires de textes sacrés ne témoignent pas d’une pauvreté stylistique et d’un répertoire limité : ces lieux communs fondent l’appareil culturel et l’univers mental d’une époque, sa « trivialité », sa “manière de dire et d’écrire”. Un peu plus proche, le « Don Quichotte » qui récapitule en introduction les lectures romanesques et chevaleresques du héros cartographie en fait la circulation du roman et des idées en Europe à l’époque de Cervantes ainsi que que l’a bien vu Karl Heinz Stierle ( Stierle, 1998).

Le processus de citation agit donc comme un catalyseur dans la culture de l’écrit : il renvoie le lecteur à un univers de références partagées.

 

La pratique du blog comme vecteur d’apprentissage info-documentaire

S’agissant de l’éducation à la culture de l’information, on pourra se demander comment les pratiques d’écriture en jeu dans les blogs pourraient constituer un carrefour d’apprentissage sur cette dimension réticulaire des savoirs : peut-on s’appuyer sur cette rhétorique du commentaire qui caractérise les « billets » pour apprendre aux élèves à relier un argument à son auteur, une paraphrase à son original.

Comme le souligne Alain Giffard, “c’est au(x) public(s) des lecteurs numériques que revient finalement le rôle de se former collectivement. Imiter, copier, renseigner, livrer des secrets, critiquer : la lecture comme les autres pratiques numériques s’accompagnent d’une circulation du savoir - faire, une sorte de compagnonnage en réseau”.

Au plan pédagogique, la question de ce compagnonnage mérite alors d’être posée : à quelles conditions les blogs peuvent-ils favoriser chez les élèves un apprentissage de la citation qui aille au-delà du copier / coller servile. Outil de gestion des « traces » et des annotations, le blog permettrait à l’élève de “clôturer” son périmètre informationnel, de le référencer et de l’annoter selon la double distinction établie par Pascal Duplessis.

 

Références

Duplessis, Pascal. “Petit dictionnaires des notions info-documentaires”. En ligne sur Savoirscdi. http://savoirscdi.cndp.fr/culturepro/actualisation/Duplessis/dicoduplessis.htm#prise_notes

Giffard, Alain. “Le public des lecteurs numériques”. 2007. En ligne sur http://alaingiffard.blogs.com/culture/2007/09/le-public-des-l.html

Jeanneret, Yves. « Le procès de numérisation de la culture : Un défi pour la pensée du texte ». 2004. En ligne sur http://www.erudit.org/revue/pr/2004/v32/n2/011168ar.html

Serres, Alexandre. “L’Obsession de la question technique : pour un autre regard sur les technologies numériques”. DEA, Université Rennes 2, Université Rennes 2, novembre 1995. En ligne sur Memsic http://memsic.ccsd.cnrs.fr/mem_00000438.html

Stierle, Karl Heinz. “Eurocentrisme et romanocentrisme”. Le Monde du 15 décembre 1998

 

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