“Déconstruire Google” avant de l’enseigner ?

Jeudi 22 mai 2008

Dans la lignée des travaux d’Alexandre Serres, Frédéric Rabat déconstruit le mythe de Google dans un article en ligne sur le site de l’académie de Rouen. Sa méthode permet d’illustrer comment la critique de la technique est une étape essentielle pour les enseignants documentalistes afin de légitimer et fonder les contenus d’une éducation à la culture de l’information.

Dans sa communication à l’Université d’été de l’Esen (Serres, 2006), Alexandre Serres avait souligné la nécessité de dépasser « l’illusion de la prétendue neutralité de la technique » qui ne serait au fond qu’un prolongement de la main et une prothèse de l’esprit. Il amorce vigoureusement la critique d’une vulgate techniciste qui postule la neutralité des interfaces homme-machine et des systèmes d’information. Son interrogation dénonce les « représentations de la technique » qui ont pour corollaire une conception de l’éducation à la maîtrise de l’information réduite à un catalogue d’astuces : [« la navigation sur Internet est intuitive, les interfaces de plus en plus « directes » et tout le monde sait interroger Google… : à quoi bon dès lors vouloir former aux outils de recherche ?..]. (Serres, 2006)

Et si formation il y a nonobstant, celle-ci sera confinée au maniement de l’outil, visant par exemple l’acquisition par les élèves de procédures expertes comme l’usage des opérateurs booléens. On voit comment les apprentissages dits « transversaux » se fondent sur le seul angle procédural, c’est-à-dire qu’il s’agit d’adapter l’élève à la manipulation d’un dispositif technique que l’on ne questionnera pas en tant que « média » tant son usage est inscrit dans les pratiques sociales.

Dans le prolongement de la critique d’Alexandre Serres, Frédéric Rabat décrypte la « narration édifiante » qui inscrit Google de manière consensuelle dans « l’imaginaire collectif » : cette « partie sombre » et ces « impensés du média » nous empêchent de comprendre les mécanismes par lesquels une entreprise se donne pour dessein de façonner nos besoins symboliques en les anticipant. Frédéric Rabat déconstruit un discours mythologique si efficace qu’il permet à Google d’échapper à la suspicion de monopole si prégnante à l’image de Microsoft.

En effet la popularité de Google provient autant de son habileté technologique que de sa capacité à mimer les valeurs qui symbolisent l’esprit de modestie, de mutualisation et de gratuité qui ont initié la création d’Internet. Les innovations dans le domaine de l’indexation s’appuient à l’origine sur des algorithmes qui calculent l’indice de popularité d’un site par le nombre de liens qui pointent vers lui. Les propriétés symboliques des hypertextes deviennent des marqueurs quantifiables. Cette stratégie du mimétisme amène désormais Google à traquer et capturer les « parcours » des usagers pour mieux modéliser leurs besoins au plan symbolique, c’est-à-dire en leur proposant les liens publicitaires les plus adéquats.

La grille d’analyse de Google que propose Frédéric Rabat nous permet de relier les innovations technologiques « explicites » à une stratégie « masquée » de fidélisation des usagers. Et cette lecture se veut avant tout une méthode d’acculturation critique qui doit être transposée à tous les systèmes médiatiques. En effet, selon Emmanuelle Bermes (Bermes, 2007), le moteur de recherche, « devenu le principal point d’accès à la collection en ligne » tend à se confondre avec elle, en devient l’unique interface visible ». Il faut donc dévoiler aux élèves cette complexité et ce feuilletage des médias que résume si bien la stratégie technologique et médiatique de Google.

Pour l‘enseignant-documentaliste, cette épistémologie de la technique doit viser l’élucidation des savoirs info-documentaires dont les élèves ont besoin pour accéder à une authentique culture de l’information : notons au passage que la profession dispose aujourd’hui d’instruments de référence qui permettent de repérer des savoirs à enseigner aux élèves.

- dans l’exemple de Google, on peut citer par exemple l’entrée « Index » du dictionnaire des notions info-documentaires en ligne sur savoirscdi

- citons aussi l’exemple de la carte de concepts « outil de recherche » disponible sur le site de l’académie de Nantes (Duplessis, 2007)

Les instruments élaborés par la didactique info-documentaire constituent des leviers concrets et pragmatiques pour amorcer le travail d’investigation des savoirs utiles à l’élève. Rappelons bien qu’il ne s’agit pas de notions à enseigner comme telles aux élèves. Elles permettent à l’équipe pédagogique de bâtir des situations d’apprentissage où la culture de l’information articule des savoirs abstraits (e.g. la notion d’indexation) en surplomb de simples compétences instrumentales (e.g. l’usage des opérateurs booléens en mode expert).

BERMES, 2007 : Bermès, Emmanuelle, « Les moteurs de recherche : Petit précis de mécanique à l’usage des bibliothèques numériques », BBF, 2007, n° 6, p. 5-10 [en ligne sur le site de l’Enssib]

DUPLESSIS, 2007 : Duplessis Pascal, Ballarini-Santonocito Ivana (Dir.). Cartographie conceptuelle et didactique de l’information : dix cartes de concepts info-documentaires et étude préliminaire. En ligne sur le site de l’académie de Nantes

RABAT, 2008 : Rabat, Frédéric. Une année avec Google : Doit-on enseigner Google ? en ligne sur le site de l’académie de Rouen

SERRES, 2006 : Alexandre Serres. « Trois dimensions de l’éducation à l’information ». « La maîtrise de l’information en question », le 29 août 2006, au cours de l’Université d’été, « De l’information à la connaissance », à l’ESEN de Poitiers. En ligne sur le site de l’Urfist de Rennes

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