Qu’est-ce que la démocratie d’opinion?
1 02 2007Bien sûr, en cette période électorale, la question n’a rien d’innocente, plusieurs candidats étant taxés de sacrer la “démocratie d’opinion“, notamment Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Nous ne discuterons pas ici la véracité de ce reproche.
Pourtant, peu parviennent à donner un sens à cette expression. Cependant essayons de prendre ensemble du recul. Un auteur contemporain allemand, Jürgen Habermas, peut nous y aider. Dans un ouvrage, L’espace public, il nous donne quelques clés pour définir les contours de cette désormais fameuse “démocratie d’opinion”.
Emprise des sondages
Le Parlement, c’est-à-dire l’Assemblée et le Sénat, soutient Habermas, a subi une évolution majeure. D’organes du public, ils se sont autonomisés au point de ne plus servir les intérêts des citoyens. L’introduction du marketing, de la communication et des relations publiques en politique témoigne du glissement du citoyen au consommateur, puisqu’il consiste à établir des techniques de séduction et d’influence du comportement de l’électeur. Les campagnes ne sont alors plus des luttes d’opinion, mais des luttes d’influence et de manipulation. Les partis se sont transformés en vendeur de programmes et ne s’appuie, non sur l’opinion publique, mais sur l’opinion non-publique (= privée), recueillie grâce aux méthodes d’échantillonnage, élaborées par le marketing politique, qui est un artefact grossier de l’opinion publique. Toujours est-il que l’emprise des médias et des sondages correspond à ce que nombre d’auteurs nomment la « démocratie d’opinion ».
Cette notion désigne la tendance de la démocratie à se faire directe et individualisée. La publicité (au sens de Kant) moderne, au contraire, fonde le caractère représentatif des démocraties, c’est-à-dire fonde le débat. La démocratie d’opinion, considéré par ses partisans comme une forme de plus-value démocratique, est en réalité la forme dégénérée de la démocratie car elle entend comme légitime que chaque membre du corps politique soit omniprésent dans l’espace public : tout le monde doit tout savoir pour avoir un avis sur tout. L’information, dans le modèle de la démocratie d’opinion, entend être totale, les individus capables de s’exprimer sur tous les sujets, le pouvoir exposé en permanence dans l’espace public. Les défenseurs de la démocratie d’opinion font des sondages le principal levier d’action du politique. Ainsi, Monique Dagnaud, ex-membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), affirme que « les sondages interviennent comme garde-fou, comme instrument de bord dans le pilotage gouvernemental » .
Politique et opinion publique
La démocratie d’opinion s’ajuste sur les sondages, lesquels ne sont qu’une représentation faussée de l’opinion publique, une pure somme des opinions privées. Et quand bien même seraient-ils fidèles à la réalité de l’opinion publique, il reste à se demander si l’action politique peut s’indexer, de manière immédiate, sur elle. Est-il possible et souhaitable que l’action politique s’ajuste sur l’opinion publique ? Derrida répond doublement non :
« Celle-ci [la représentation politique] ne lui [l’opinion publique] ne sera jamais adéquate, elle respire, délibère et décide à d’autres rythmes. On peut aussi redouter la tyrannie des mouvements d’opinion. La vitesse, ‘’au jour le jour’’, même dans la ‘’longue durée’’, affecte parfois la rigueur de la discussion, le temps de la ‘’prise de conscience’’, avec des retards paradoxaux de l’opinion sur les instances représentatives » .
Ainsi, la démocratie d’opinion, consacrant le principe de transparence, s’oppose à la démocratie représentative, fondée sur le principe de publicité. Dans un brillant article sur la démocratie d’opinion, Olivier Mongin, dans un article publié par la revue Esprit concluait à sa double nocivité : « en raison de l’illusion qu’elle laisse planer d’une société qui se connaîtrait mieux elle-même d’une part, et en raison de la mise à mort de l’action politique qu’elle provoque d’autre part » . Avec la démocratie d’opinion, le public perd sa fonction critique pour adopter un comportement acclamatif, a-politique, il n’est, à vrai dire, plus un public, mais une masse passive. Habermas dit de l’opinion publique qu’elle est devenue
« l’instance ‘réceptrice’ de la publicité de démonstration et de manipulation, vantant des biens de consommation, des programmes politiques, des institutions » .
Démocratie d’opinion et dépolitisation
L’opinion publique s’est ainsi dépolitisée pour devenir consumériste et attentiste. Le regroupement des personnes privées en public n’a plus pour fonction de participer au pouvoir, mais d’acclamer les organisations, privées ou publiques, qui se substituent à lui. Il n’assure plus la médiation entre la société et l’Etat, puisque ce rôle est assigné aux partis et aux associations. La communication n’est plus horizontale, c’est-à-dire entre membres du public, qui permettait la discussion, mais uniquement verticale et non-réciproque, allant du pouvoir vers le public, ce qui entraîne la manipulation. Le public s’est donc vassalisé, lié au pouvoir, au lieu de s’y opposer.
En résumé, la démocratie d’opinion désigne un modèle de régime dans lequel la transparence doit être totale, mais elle a pour contrepoids l’exposition permanente du public des citoyens, avec les risques de manipulation qu’il en résulte.

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