Première leçon sur la séduction
0 Commentaire(s) Publié le 6 décembre 2008 par lalloz dans philosophie
Séduire, nul ne l’ignore, c’est se présenter comme un objet pour l’autre. Non pas un objet qu’il désirera mais un objet qui le poussera à désirer : un objet qui le fera entrer dans le jeu du désir. Il pouvait jusque là n’en avoir jamais reconnu l’existence, s’étonnant seulement de l’attrait que des réalités inconsistantes – disons le mot : des fictions – pouvaient exercer sur lui. Car si la tentation est réaliste, la séduction ne l’est pas : nul place en elle pour l’esprit de sérieux de celui qui sait à quoi s’en tenir sur lui-même et sur les autres, pour celui qui est figé dans sa certitude d’être dans le vrai et de vivre comme il faut. C’est d’abord l’ambiguïté qui fait la séduction (« vous êtes sérieux, ou vous vous moquez ? ») La mise en scène, le double ou triple sens, l’artifice, le semblant, le mensonge même, y sont rois, qui prouvent d’emblée que ce qui séduit ne peut pas être ce qui est désiré. Nous nous imaginons désirer ce qui nous séduit, mais c’est faux : ce qui nous séduit fait de nous des sujets désirants, la question de ce que nous désirons vraiment étant alors ouverte sur un inconnu dont nous avons reconnu que ce qui nous a séduits était la promesse. Il nous paraît soudain infiniment plus essentiel que tout ce qui était, et reste, simplement désirable : cela, et contrairement à tout ce que nous avons désiré jusque là (et que nous continuons de désirer par ailleurs), nous le désirons vraiment. Non pas que nous n’ayons désiré qu’à moitié les réalités que le monde nous présentait, mais celui qui les désirait, et qui le faisait réellement, eh bien nous venons brusquement de réaliser qu’il n’était pas vraiment nous : c’était nous, certes, mais pas vraiment. Etre séduit, c’est faire l’épreuve qu’on n’est vraiment soi que depuis la rencontre d’un certain objet. Sans cela, il s’agit d’autre chose : l’objet nous plaît, il nous tente, etc., mais il ne nous séduit pas.
Ce que nous désirons ainsi pour de vrai, et qui n’est pas l’objet qui nous séduit parce que c’est ce que promet cet objet, nous ne l’aurions pas désiré par nous-mêmes ; jamais, par nous-mêmes, nous n’aurions été sujets pour ce désir-là. Il a fallu le hasard d’une rencontre. Car être séduit, c’est être détourné d’une voie (par exemple celle de la fidélité quand on est marié, celle de la qualité des produits quand on est consommateur, etc.) qui était déjà une voie pour le désir – à ceci près que celui-ci était compréhensible, partageable, commun. Quand on est séduit, plus rien de tout cela ne vaut : non seulement l’objet est parfaitement injustifiable (« mais enfin, cette femme, qu’est-ce que tu peux bien lui trouver ? »), mais encore ce qu’il nous pousse à faire, et qui correspond donc à un désir que nous n’aurions jamais soupçonné pouvoir être le nôtre, nous est proprement incompréhensible. Quoi de plus absurde en effet que tout quitter, famille, possessions, responsabilités sociales, etc., pour suivre une personne qu’on ne connaissait pas il y a seulement une heure ? Quoi de plus stupide que d’acheter un produit dont on n’a pas besoin à cause des couleurs de son emballage ou du slogan publicitaire qui le vante en ce moment à la télévision ? La séduction, c’est pourtant qu’on le fasse ! Et c’est qu’on agisse dans la parfaite lucidité de ne pas se reconnaître soi-même (« si l’on m’avait dit, il y a seulement deux jours, que je me conduirais ainsi ! »), de ne pas comprendre ce que l’on fait voire de le condamner, et que cela ne compte pas (« je sais que je suis en train de faire la bêtise de ma vie, mais tant pis ! »)
La question de la séduction est celle du sujet en tant qu’il est divisé, en tant qu’il est un autre que lui-même et que, le plus souvent, il l’ignore. C’est depuis cette ignorance, dont nous avons besoin pour nous représenter être celui que nous sommes (ou que nous ne sommes pas…), que la séduction apparaît comme un détournement par la logique d’un objet, c’est-à-dire comme un assujettissement : de cet objet on devient littéralement le sujet, au sens d’un roi qui a des sujets c’est-à-dire des êtres de l’existence, de la pensée et de l’action desquels il est « sujet » au sens de responsable. (Peut-être n’y a-t-il pas d’autre manière que l’assujettissement pour devenir sujet au sens de responsable, si la responsabilité exige dans sa structure qu’on soit toujours responsable que devant un autre.)
Mais ce terme d’assujettissement à l’objet, qui définit donc la séduction, est lui-même ambigu, susceptible ici d’une double compréhension dont l’unité pourra constituer notre notion. Il suffit de considérer des exemples. Un regard croisé dans la rue, une silhouette gracile aperçue dans la foule, une idée qui surgit sous la plume, une publicité un peu décalée et spirituelle, sont des réalités séduisantes. Un regard appuyé, une proposition lucrative, le discours d’un démagogue sont des réalités séductrices. D’autres choses peuvent être à la fois séduisantes et séductrices comme la plupart des activités de l’esprit (l’étude, la politique, etc.) et bien sûr la philosophie qui est séduisante quand elle ouvre à la joie de penser et au bonheur de découvrir, mais qui est séductrice quand elle est doctrine pourvoyeuse de certitudes matérielles ou méthodologiques pour celui qui n’aura plus qu’une existence de disciple ou d’épigone. On vient de le dire : rien ne séduit jamais que dans l’ambiguïté dont on découvre maintenant que la séduction est paradoxalement le premier lieu. Et certes, être séduit, c’est toujours être d’abord séduit par la séduction elle-même : la séduction est une notion séduisante et on est déjà séduit à l’idée d’être séduit – d’où bien sûr la nature représentative, ou plus exactement fictionnelle, de tout ce qui relèvera de ce domaine.
Partout et à tous niveaux
Celui-ci est-il particulier ? On pense en premier lieu au domaine personnel et amoureux. Il en donne à la fois le paradigme et le principe, pour la raison évidente qu’il représente le modèle de engagements identificatoires (quel meilleur exemple que le mariage ?) qu’une rencontre extérieure peut mettre à mal, et pour la raison qui l’est moins qu’il commande secrètement des distinctions comme celle de ce qui est séduisant et de ce qui est séducteur, dans laquelle nous pressentons que se trouve impliquée d’une manière ou d’une autre la différence des sexes. Vient ensuite à l’esprit l’idée de la publicité, qui est en quelque sorte la séduction devenue industrie et qui constitue en tant que telle un marqueur essentiel de nos sociétés – toujours industrielles mais moins axées désormais sur la production des biens que sur l’échanges de signes et d’images qui soient en fin de compte ceux des sujets que l’échange aura constitués. Mais on pourrait citer aussi la vie intellectuelle (anticipant la résolution d’une difficulté, il y a des idées séduisantes et d’autres qui sont simplement utiles), la vie politique (il y a des régimes plus séduisants que d’autres selon les moments) avant d’arriver à l’horizon indéfini de tous les domaines d’activité ou de statut c’est-à-dire d’identification subjective. Par ce terme, on entend aussi bien une fidélité. Dire qu’on peut être fidèle à son conjoint, à ses convictions, mais aussi à une façon de travailler, à ses habitudes quotidiennes ou à une marque de shampoing, revient à mentionner autant d’éventualités d’être séduit, mis sur un chemin qui soit celui d’un certain « objet » (une personne qu’on vient de rencontrer, une idée qu’on vient d’avoir, un nouveau produit mis sur le marché) et non plus celui qui déterminait la reconnaissance que nous opérions à chaque instant de nous-mêmes.
Multiple, pouvant caractériser aussi bien des choses que des activités ou des personnes, la séduction présente en outre cette étonnante propriété de rester identique à elle-même à tous les niveaux qu’on voudra considérer : à quelque échelle qu’on veuille situer un sujet, il restera susceptible d’être détourné de la voie identificatoire qui était originellement la sienne par un objet qu’il aura rencontré. On dira pour cette raison que la séduction est de nature « fractale » – ce terme désignant en mathématiques l’invariance d’une structure par rapport à l’échelle de son observation. C’est ainsi qu’on peut concevoir des séductions qui se passent à l’échelle de civilisation entières (pour l’Europe colonisatrice : apporter à l’humanité entière l’incidence de l’universel réflexif), d’autres à l’échelle d’une vie (le snobisme de Legrandin, dans la Recherche) et d’autres encore qui sont minuscules et quasi instantanées (telle prononciation d’un phonème plutôt que telle autre…). On peut même pousser l’idée jusqu’à sa limite et concevoir des séductions éternelles, comme celle de Dieu à l’idée de faire être le monde et l’humanité, ou celle de ce même Dieu désormais créateur à l’idée de s’y incarner – par quoi il serait depuis toujours passé de sa condition d’esprit pur à celle de créateur, et même de rédempteur[1].
Une qualité de distinction
Mais la séduction n’est pas simplement un effet de détournement, c’est aussi une qualité. En français les termes en –tion désignent souvent une action particulière (par exemple la construction d’un immeuble a été décidée) et le résultat de cette action (cette construction arrête le regard). Il en va de même pour le terme de séduction qui désigne selon les contextes un détournement ou le résultat de ce détournement, une intention ou un effet, mais qui désigne aussi une capacité particulière à détourner qu’on peut repérer comme telle et dès lors considérer comme une qualité propre à certaines chose ou à certaines personnes. En distinguant celles qui sont séduisantes de celles qui ne le sont pas – distinction jamais définitive, tant certaines séductions peuvent être paradoxales – on reconnaît donc qu’en leur présence les identités cessent d’être assurées. Tel est la véritable signification de certaines de nos réflexions, et parfois de nos compliments : en présente de telle personne, je ne sais plus bien qui je suis, alors qu’en présence de cette autre mon sentiment d’être moi-même est intact (il y en a même qui le renforcent : celles dont l’errement est évident). Bien sûr cela vaut pour une infinité d’autres domaines, y compris les plus ordinaires : à l’écoute de telle publicité je ne suis plus sûr de moi comme utilisateur de tel produit d’usage pourtant éprouvé. Et ainsi de suite.
En tant qu’elle est un effet, la séduction est évidemment relative. Car si nous avons raisons de faire équivaloir séduisant et prometteur, alors il va de soi qu’une promesse implicite, secrète, peut-être même illusoire peu importe, parlera à tel sujet plus qu’à tel autre – pourra éventuellement parler à des foules entières ou, à l’inverse, n’être recueillie par personne. Affirmer la réalité de la séduction, et donc son universalité potentielle, c’est dire qu’il y a des réalités et des êtres qui ont en quelque sorte la promesse pour nature, ou du moins pour apparaître…
La séduction entendue comme qualité est évidemment réelle (il y a des idées séduisantes, etc.) mais elle est surtout personnelle. Comme la réflexion peut dire d’un aimant qu’il est en lui-même attirant pour le fer même si aucun élément de ce métal ne se trouve à proximité, il semble qu’on puisse parler de personnes « objectivement » séduisantes – non pas en un sens réaliste (ce qui serait absurde, la séduction étant un effet et non une détermination intrinsèque) mais au sens où l’on parle des qualités esthétiques des choses. C’est que tout le monde s’accorde à dire que certaines personnes le sont et que d’autres ne le sont pas – comme tout le monde s’accorde à dire que les œuvres de Michel-Ange sont belles, même si la beauté n’est pas une qualité analogue au poids, à la couleur ou à la densité du marbre qu’il utilisait. Le caractère incontestable de la séduction personnelle est d’autant plus probable que des industries entières reposent dessus : celles qu’on pourrait nommer globalement les industries du paraître et de la représentation sociale à savoir la publicité, la mode, sans oublier bien sûr le spectacle et plus particulièrement le « star-system ». Si nous demandons au cinéma de justifier notre reconnaissance, il le fera en nous donnant des exemples d’actrices ou d’acteurs si séduisants qu’ils semblent en quelque sorte l’incarnation de cette qualité, la plupart des autres ne la possédant qu’à des degrés divers comme un des traits de leur personnalité. Si l’on mentionne les noms d’Ava Gardner ou de Cary Grant, et bien sûr aujourd’hui de George Clooney, l’accord est général, bien au-delà des spectateurs de leurs films : ils sont la séduction en quelque sorte personnifiée, comme d’autres sont la présence (pensons à Marlon Brando), la beauté ou le « glamour ». Et puis la séduction ainsi réalisée peut aussi valoir au-delà des personnes singulières. Qui nierait par exemple qu’Audrey Hepburn et Gregory Peck constituent un couple extrêmement séduisant dans Vacances romaines de William Wyler[2] ?
La séduction entendue comme qualité personnelle relève encore d’une assurance phénoménologique, c’est-à-dire liée à l’inhérence de la conscience à elle-même et donc à son infaillibilité de principe quant aux « essences » – et certes, la séduction en est une – c’est-à-dire aux types particuliers de constitution réciproque de l’objet et du sujet. C’est très concret, malgré l’apparence de cette définition : il suffit de s’interroger soi-même, et l’on découvrira qu’il faut faire un effort bien particulier pour ne pas se ranger malgré soi dans le cercle des admirateurs de certaines personnes, effort qui prend alors valeur de témoignage phénoménologique c’est-à-dire infaillible.
Dès lors s’impose à nous la nécessité de rendre compte de cette qualité énigmatique et impossible à objectiver dont certaines personnes sont incontestablement dotées et qui manque si cruellement aux autres – bien que des séductions inattendues puissent apparaître, comme dans cet exemple de comédie où une jeune fille qui est un vrai laideron devient séduisante quand on apprend qu’elle va hériter d’une fortune considérable.
Qu’est-ce que les personnes séduisantes ont de plus que les autres ? Ce dernier exemple semble indiquer qu’elles ont quelque chose qu’on peut ajouter ou retirer (ici, l’argent) pour donner ou enlever de la séduction, et donc pour en acquérir. Mais il est illusoire – ou plutôt il ne l’est pas, la dimension de comédie de ces situations tenant à ce que les prétendants devront faire semblant d’être séduits par la jeune fille. C’est que, renvoyant à des jouissances possibles dont on les imagine avides, l’argent suscite en eux le désir ou l’envie : pas la séduction. Si la richesse séduit, ce qu’assurément elle fait, ce ne peut pas être pour la raison qu’on croit, à savoir une accentuation du service des biens, parce qu’en disant cela on se trouve tout simplement confondre séduction et tentation. La richesse est tentante, au point de faire admettre des mésalliances ou des actions peu reluisantes pour prix de son obtention ; elle est alors le moyen d’avoir une vie meilleure que celle qui aurait été la nôtre sans elle. Mais par ailleurs elle séduit, et c’est tout autre chose ! La séduction qu’exercent les hommes riches, par exemple, n’est absolument pas constituée par l’espoir des autres de leur soutirer de l’argent ou de bénéficier de leur influence : cela les rendrait hypocrites et manœuvriers, alors que justement ils sont séduits c’est-à-dire désintéressés dans leur attachement ! Reposons donc la question en la généralisant : qu’est-ce que les réalités séduisantes ont de plus que les autres ? Rien, semble-t-il, en tout cas pas des biens : rien qui relève de l’envie. Aussi le rapport négatif aux personnes séduisantes n’est-il pas l’envie qui porte sur l’avoir, mais tout au contraire la jalousie qui porte sur l’être. On envie ceux à qui l’on suppose des jouissances dont on s’estime privé, mais on jalouse ceux qui, pareils à nous en tous points, ne sont pourtant pas nos semblables et ne le seront jamais. Et tel est bien le cas des personnes séduisantes.
Qualité incontestable de certaines choses ou de certaines personnes, la séduction ne peut donc pas être ramenée à un trait particulier qu’elles possèderaient et qu’il suffirait d’acquérir pour devenir séduisant à son tour. Il revient donc au même de dire que la séduction est une énigme qui met le philosophe au pied du mur, et de dire qu’elle est, pour les personnes concernées, non pas une différence mais une distinction. Et bien sûr, en tant qu’elle n’est pas une différence que tout le monde pourrait constater, la distinction peut aussi bien passer inaperçue – y compris de celui qui l’avait faite , justement, s’il a changé entre temps. Ce qui séduit les uns ne séduira donc pas souvent les autres, et les plus grandes séductions restent en général incompréhensibles à ceux qui en reçoivent la confidence : la voyant en photographie, Saint-Loup est stupéfait de l’insignifiance de celle à qui son ami a voué son temps, sa pensée et sa fortune, cette Albertine qu’ensuite Marcel, devenu autre, jugera en toute indifférence « grosse » et même « hommasse ». Mais justement : dire qu’il est désormais un autre, c’est dire qu’il fait d’autres distinctions : celles qu’il faisait, parce qu’elle n’étaient précisément pas des différences, ne lui apparaissent plus. Cela signifie que pour un sujet particulier, capable d’un certain type de distinction, la séduction est au contraire nécessaire et, en ce sens, objective : aussi réelles, ni plus ni moins, que l’acte de leur reconnaissance. En quoi on rappelle que la séduction est une complicité.
La question est alors de sortir du cercle que cela pourrait constituer, car la distinction et sa reconnaissance peuvent très bien se définir abstraitement l’une par l’autre – reconnaître une distinction s’appelant précisément distinguer, c’est-à-dire la produire. Or reconnaître, c’est prendre la responsabilité de la réalité de quelque chose, par opposition à constater qui porte sur des réalités dont on est forcément innocent (par exemple je constate qu’il pleut ce matin, mais je reconnais que Kant est un grand penseur). Tout le contraire d’une opération arbitraire qui serait, comme telle, un acte d’irresponsabilité ! Telle est la question de la séduction comme qualité, qu’elle ne réside donc nulle part ailleurs que dans une reconnaissance dont on exclut absolument qu’elle soit arbitraire. L’universalité que nous reconnaissons à la qualité d’être séduisant à propos de personnes comme celles qu‘on vient de nommer, n’est donc pas une universalité objective mais une universalité en quelque sorte subjective et morale : de même qu’il y a des choses auxquelles nul ne peut refuser la reconnaissance de leur beauté sauf à verser dans l’arbitraire c’est-à-dire attester de sa propre irresponsabilité (comme l’adolescent qui prend un air supérieur et méprisant quand ses parents admirent Michel-Ange), il y a des personnes comme celles que nous venons de citer auxquelles nul ne peut refuser la reconnaissance de leur séduction. Trouvons de quoi une telle attitude de conscience est originellement la constitution, et nous aurons – d’une façon certes toute nominale – le secret de la séduction.
L’alternative de se trouver ou de se perdre
La notion de la séduction, qui est celle d’une distinction, est elle-même constituée par un opération de distinction interne entre ce qui est séduisant et ce qui est séducteur. Or c’est encore vrai à chacun de ces niveaux. Il y a toutes sortes de manières d’être séduisant, et une personne ne l’est pas de la même façon, par exemple, qu’une idée ou qu’une ville. L’entreprise de séduire n’est pas non plus la même selon qu’on parle d’une stratégie publicitaire ou des agissements de ceux qu’on reconnaît comme des séducteurs. Entre ces derniers, d’ailleurs, il faut encore distinguer. Car s’il y a d’une part les modèles sordides du dragueur de bals champêtres ou du voyageur de commerce aux multiples bonnes fortunes, il y a d’autre part la magnificence des « grands » séducteurs, paradoxalement admirés et respectés en tant que tels par tout le monde à commencer par ceux et celles qui ne sont dès lors pas leurs « victimes ». Au lecteur qui demanderait des exemples, on répondrait par des noms comme ceux de Mastroianni ou de Mitterrand, de Sartre ou de Lacan. Bref, la notion de séduction concerne une distinction elle-même faite de distinctions, dont on voit bien à chaque fois qu’elles renvoient à la même alternative, à propos de l’objet, qui est celle de s’y trouver ou de s’y perdre. La séduction est la mise en acte de cette alternative, une mise en acte elle-même « fractale ».
Relève donc de la séduction tout objet, quel qu’il soit, dont le trait essentiel sera d’être prometteur et d’ouvrir par là à une alternative qui soit celle de se trouver ou de se perdre.
On en décidera selon qu’il nous aura mis sur une voie dont on pourra découvrir après coup qu’elle était la nôtre depuis toujours (en racontant sa séduction par « Les Mots », Sartre montre comment il est devenu lui-même) ou dont on découvrira, parfois trop tard, qu’elle était aliénante sinon mortifère.
La séduction n’est donc pas le simple attrait pour un bien dont on aurait reconnu la promesse dans une chose ou dans une personne, parce que sa notion est, pour le sujet, celle de l’entrée dans cette alternative, où l’éventualité de se perdre n’est pas moins essentielle que celle de se trouver. Disons la même chose autrement : être séduit, dans quelque domaine que ce soit, c’est avoir accepté d’avance l’éventualité du pire. D’où cette secrète dimension d’effroi qui s’empare de nous quand quelque chose ou quelqu’un nous séduit : l’éventualité du pire vient de s’ouvrir et nous réalisons avoir accepté qu’il en soit ainsi. Le film de Joseph Losey, Eva, en est l’indication à la fois méticuleuse et épurée (de très loin le meilleur film sur la séduction). Bien sur, le caractère « fractal » de la notion nécessite que le pire soit à chaque fois situé au niveau qui est le sien, et qu’il ne soit donc pas systématiquement tragique (par exemple il peut se réduire à l’insignifiante déception du consommateur qui ne renouvellera pas son achat).
La réitération à chacun de ses niveaux de la structure d’alternative ne doit pas faire illusion et nous amener à la voir comme une réalité globalement neutre, le positif et le négatif s’équilibrant à chaque fois. Dire cela serait maintenir la logique du sujet attaché à son bien et qui sait que tout a un prix, les pertes et les profits finissant à la longue par s’équilibrer, alors que c’est très exactement de cette logique, celle de la représentation et donc des raisons que tout le monde doit pouvoir admettre, qui est récusée. Savoir qu’on va à sa perte et continuer quand même à y aller, ce n’est donc pas l’aspect négatif de la séduction qu’en d’autres circonstances des résultats heureux eussent remplacé, mais c’est la séduction même. Qu’on envisage en effet ces moments heureux et l’on devra convenir qu’en trouvant son bonheur le sujet a suivi sa voie normale et naturelle, celle qui était la sienne depuis toujours : l’objet lui a plu, il lui a convenu oui, mais il ne l’a pas séduit c’est-à-dire détourné.
Impossible dès lors de se représenter la séduction autrement que de manière négative, et c’est pourquoi il est représentativement pertinent d’en faire le trait essentiel du mal quand on le personnifie : le diable n’est pas un sadique mais un séducteur, car sa question n’est pas celle de la souffrance de ceux auxquels il veut prendre leur âme (tout au contraire, dans ce type de mythologie) mais celle de leur complicité. Or de quoi pourraient-ils être complices, eux qui ne sont pas méchants, sinon de la décision que le bien représenté par la volonté de Dieu, dès lors tenu pour rien, ne soit plus ce qui compte ? L’argument sera donc toujours celui-ci : en te conformant au bien tu n’es pas vraiment sujet ; par conséquent en tant que sujet, tu n’es pas vraiment. Sois donc enfin ! Décide-toi à cesser de ne pas être ! Prends ta responsabilité ! On comprend que l’orgueil soit le premier des péchés.
Il est clair dès lors que l’alternative de se trouver ou de se perdre n’est pas neutre, parce qu’elle relève elle-même de la nécessité fractale : il a déjà été décidé, quand on la pose, que de toute façon la question n’était pas celle du bien. On est d’emblée de l’autre côté.
D’où cette conclusion qu’il faut livrer de manière brutale et dont l’intelligence de la séduction doit consister à développer le sens que, se trouver, pour un sujet, ne peut pas constituer son bien. On l’exprimera encore en disant qu’on ne se trouve ou ne se perd (le couple constituant l’alternative de la séduction) qu’à avoir laissé en arrière, c’est-à-dire aux autres, la question du bien. Ce n’est pas à son bien que Proust s’est tué à travailler, mondain séduit par la littérature.
[1] La théologie n’est rien d’autre que la théorie plus ou moins systématisée et dramatisée de la séduction éternelle de Dieu, au double sens paradoxal de ce génitif.
[2] Le couple qu’elle forme avec lui est séduisant à l’extrême, mais Audrey Hepburn, dans le film cité, et contrairement à son partenaire, ne l’est pour sa part aucunement : elle est ravissante. D’autres actrices, pour indiquer encore une différence, sont charmantes, par exemple Delphine Seyrig dans Baisers volés. C’est qu’il est impossible de cerner une « essence » au sens phénoménologique du terme (qu’est-ce que la séduction, si évidente chez certaines personnes et dont par ailleurs d’autres sont si cruellement dépourvues ?), sans opérer des délimitations rigoureuses et donc sans parer d’emblée aux confusions qui en interdirait le repérage. Pas plus que séduire n’est convaincre ou forcer, ce n’est ravir ou charmer. Cela étant dit, les confusions qu’il est habituel de faire avec ces termes ont leur explication dans la dynamique de la notion, qu’il faudra également mettre au jour.