Les dormeurs du val

Parodiez, pastichez, il en restera toujours quelque chose

Tu es le Claude Grosjean, septante et un ans.
Sois le plus fringant, Cloclo, demain, pour tes fans.
Ton nom trop complet, hélas, occupe un peu trop
Le peu de place laissé libre pour mon trot.

Je fais un sosnet savant construit sur un code
Qui ne me permet aucun loisir pour une ode.
Tu vas voir : pronom, verbe, phrases, ont deux tons :
Ton nom eut pompeux désir d’être plus que long !

Mais c’est un nombre premier, demain, pour un jour.
Tous les ans passent, chaque cadran fait un tour
Qui fait ta fête : gentil Cloclo, tu vas rire !

Je te sais patient, aimant écrire et bien lire.
Vas-tu me maudire encore, ami ? Suis-je bête !
Mais non, tu riras, surtout, tire pas la tête !

−··· · ·−· −· ·− ·−· −··

 

Le retour du Claude

Qu’il est gentil, le bon poète,
De versifier pour telle fête :

Lorsque tant d’ans on peut compter,
C’est amitié que d’y penser. 

Tes rimes sont toujours nouvelles,
Et musent loin des ritournelles.
Je te mercie pour les propos
Que tu agences sans repos. 

Mimant ta verve guillerette,
Le Jeanneret et le Grosjean,
Moins inspirés, disent d’ahan

 Leur chuchotante chansonnette
En sachant gré au Maréchal
De célébrer ce jour natal.

Je sais ce que je suis, digne d’être immolée
au milieu de deux rois, la moitié de ma vie !
Sire, mon père est mort ; et ce nouveau trophée
Éteint, s’il n’est vengé, sa mémoire flétrie,

Des crimes du vainqueur encor toute trempée.
Et la première épée en te laissant la vie
A mis l’autre au tombeau. En amante affligée,
Je ne te puis blâmer, quoique ton ennemie.

Suis-je vengeance, amour ? Ou mon amant est mort ?
Mon honneur est muet. Avec fort peu de peine
Comme j’ai fait céder la gloire de Chimène !

Ni vaincu ni vainqueur n’est pas un triste sort ;
Mon cœur, honteusement, n’ose rien espérer.
Mes pleurs et mes soupirs, je n’en saurais douter.

Hybridation approximative de Nerval avec Le Cid (point de vue de Chimène).

Bien secoué, ce cierge vert,
Âne résigné à la soupe,
Tel Éloi soigne sa chaloupe,
Arrose sa reine, pervers.

Moi, au wagon des faits divers,
Je giclerai dans ta soucoupe
Un jet fastueux, et l’étoupe
Boira ce flot, bec entrouvert.

L’ivresse dégèle et je gage
Que je crains perdre mon bagage.
J’exporte un litre : tu voulus

Du solide ? Un calcif dévoile
Un nain qui porte, très velu,
Sa lance pointant sous la toile.

Par Le pitre châtié.

Hommage à Mallarmé

El Saludado

Je ne suis rien, la vierge écume et me console.
La Princesse a coupé ma tour, je m’abolis.
J’ai noyé mon étoile et ma troupe est au lit ;
J’inverse le soleil : sirène me désole.

Tombeau navigateur, ô nuit de ma parole,
À ma poupe amarrée, rends-moi tous mes amis,
La fastueuse fleur, devant, coupe les ris
Et les roses hivers. Ta foudre a la rougeole.

Suis-je belle enivrée ? Engage l’aviron
Sans craindre de baiser : elle tangue, ta reine,
Et son salut rêveur emporte ta carène.

Mort seul, vainqueur, rocheux, l’étoile en mon giron,
Je module ta lyre : elle vient, dégrafée,
Sur le blanc de ma toile, ô souci ! Ma bouffée !

Stéfanie Vénérale

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Le Câble nu

Ce vers accablant et trop vierge,
Qui lave et désigne sa base,
Attroupe les échos (le cierge
À l’envers pleure dans sa vase)

Jusqu’au sépulcre qui l’héberge.
Il bavait à la poupe, extase !
Coupons sa fastueuse verge !
Abolissons cette anabase !

Que cette ivresse furibonde
Fasse tanguer, perdition blonde,
L’abîme qui, debout, salue,

L’étoile au bord du roc, le blanc
Récif, cupidité chenue,
L’avorton entoilé, l’enfant !

Larme Marle

 

ÉLÈVE
Qui partit un matin, prit un cours, un TP, un amphi, puis au soir dans sa maison trima, rima, copia, apprit, apprit, apprit ? Au matin, crayon dans sa main, compas dans son sac, partit au cours faisant un tour. Subissant un instit, un pion, disant « non » au prof mais disant « oui » du fond du boyau, durant un jour, trois jours, durant trois mois, trois ans, six ans… ? Un cours appris, un TP, un crayon mordu, un bouquin, un tour, trois tours, six tours… Pour un corpus qu’on croit sûr, pour un bachot futur, ou – qui sait – pour un doctorat…

SOT
Il pleure, le vilain et, larme ravalée, apprend par quelque pair qu’il y a peu à prendre dans la belle ânerie qu’il affirme-z-en vain. « Naze ! Débile, peigne-cul, gland, bulbe en flan ! Va, pleure à pierre fendre, pleuvine quelque fine larme ! Râle : pareille au pied, l’âme en ce crâne bruine. »

PROF
Vu d’en haut, c’est un élément d’une multitude sans égale. A la télé, c’est un élément d’une masse qui bat la semelle, qui stigmatise les manques du budget. Dans l’imaginé de l’élève, c’est un individu d’âge avancé, bien qu’il débute dès vingt-cinq ans. Absentéisme, vacances : il n’est – semble-t-il – jamais usé à la tâche, mais il est de ces aînés et aînées d’instits qui n’avancent qu’au Valium. Il en est d’imbus d’eux-mêmes, limités à la salle de classe et au tableau. Mais il y en a de géniaux en maths, en sciences nat’, langues vivantes (ah ! le catalan, l’anglais, l’allemand, le malgache, le suisse, l’alsacien, le swahili !), et même en gymnastique, dessin, musique. Tu l’aimes, tu le hais : il est là chaque matin, il te mène au bac, et salut !

OS
Particulièrement apprécié de la gent canine, il participe, en grande quantité, de l’architecture interne que l’être humain partage avec une partie du règne animal. Éclectique, chacun a une apparence particulière, chacun peut être utile : un barbare à la chevelure jaune recueillerait du vin avec celui-ci parfaitement creux, un autre, plat, aura pu être gravé par un ancêtre néandertalien. Quand il lui arrive d’apparaître à l’extérieur, ça craque, ça fait mal et là, il y a urgence. D’aucun en fait de vieux quand un autre n’a d’emballage que de la peau et peu de chair. Le médecin (quelle engeance !) y entend « déglutir le médicament » quand il le précède de « per ». Un événement délicat peut en cacher un.

POU
De la famille des insectes et mal aimé des familles. Référence vivante de l’antithèse : sa descendance est dite lente, et malgré cela si vive à s’étendre de tête en tête. Jadis, le barbier et le vinaigre s’alliaient et le chassaient. Maintenant, ensemble les enfants : « Merci Marie-Meilland ! » Mais il est laid ! Redit, il était cycliste avec Anktil.

CHAS
Tout petit, tout fin, voie obligée du fil de toute teinte, de toute nature, lieu de dénouement d’une légende biblique pour qui détient trop de pèze.

BONJOUR
Clamé, amical, factice, affecté, agacé… mais exigé. Il est empli de capacités et acclame même les dégâts. Évitez-le ? pas chiche, c’est mal admis ! Émis à la tête des @-mails, il est, de fait, le lipide civil.

CON
Vaste affaire que d’essayer d’expliquer la bêtise et la stupidité. Au travail, il se remarque plus qu’ailleurs, l’être du style abruti. Fatal, s’effleurer de l’aube à la veillée permet plus qu’ailleurs de repérer le limité. Le préau, paraît-il, est le lieu de leur fleur. Le radiateur les garde au tiède, paisibles. Le tableau (qui est vert) peut les regarder faire les fats, les fiers, les heureux d’eux-mêmes. Le fumeur de pipe de Sète les avait repérés, et disait que le temps faisait pas l’affaire, que si tu y es, tu y es ! A perpète, depuis le début, jusqu’au terme : si tu y es, y’a pas de limite. Pas rassuré par l’exégèse, apeuré, même, après l’explique. Mais il faudra s’y faire : il y a des tarés, des débiles, des bêtes, des stupides, des triples buses, des dadais, et leurs pareils, là et ailleurs, derrière, à dextre, à l’est, au sud, dessus, bref je suis assiégé par eux, tu es assiégé(e) par eux, il (elle) est assiégé(e) par eux, … ad libitum
L’agréable est de se repérer, autres parmi la masse. Ami, tu sais que je suis quelque être de pas pareil. Si tu veux parler, méditer, t’exprimer : je serai là.
Allez, j’arrête là ma diatribe. Le terme juste se fait rare.
Ultime idée : travailler seul : le rêve si tu veux les fuir.

CLOU
Défi : fixer ta paire d’ais, sans visser.
Aisé : prends ta masse, saisis ferme, et frappe à grand entrain : fer assez grand, à tête, traversant. Si bien menée, affaire rapide!

TRAIN
Je veux des LGV. Plus de fuel, plus de fumée, plus de secousses. Plus de secousses ? Bof… Les LGV, peu ou plus : des bus, voyez-vous.

VIS
Quand on comprend que le clou a échoué, que trop de morceaux n’adhèrent, ne collent entre eux, on aura bénef’ à prendre l’objet en cône que l’on fera tourner au moyen du manche adéquat et de l’embout adapté (à fente, ou en forme de « encore », ou même de l’excellent M. Allen). Ça fera mouche, on y prendra goût !

AUTO
Initié ici en X le dix février, le chemin fini en Y le seize février. Six midis, 100 km : bref ! Les 2 CV : rêve de zéphyr, de vie légère.

TÊTE
Suivons-la du caillou poilu (poil long ou pas, brun, blond, gris, roux, mais sans pou si possib’, si nous pouvons) jusqu’au cou : un cil, par là il cligna ; un iris : par là il regarda ; un suçoir doux, un avaloir mou : par là il bâfra puis bâilla ; un croc dur, puis un croc dur puis un croc dur … par là il a mordu ; par ici il inspira : un pif. Puis la raison : pas fou, sans ça, il n’a pas pu.

CHAT
Je suis un félidé de qui l’œil oblong brille
Le félidé si doux pourvu d’une fourrure
Le greffier bien fourré de feu le Georges B.
Le bouffeur de souris, le lorgneur d’oisillons,
Le dormeur qui se joue du bon seigneur d’Eyquem.
Si je suis gris le soir, on me donne neuf vies,
On me donne neuf queues : je m’en fous, j’indiffère !
Je ronronne, félin du foyer, lion rikiki,
Minou de Perse ou Sibérie, ou du Devon, …
Puis si Médor sur moi se rue, je le mords,
Je lui griffe le pif.
Je suis le miôleur fou de vos bonnes soirées.

CHIEN
Bull-dog ou fox, Labrador ou Lassa Apso, Malamut ou bâtard, tu mords !
Tu vas à l’assaut, loyal toutou, loup jaloux.
Loulou gras ou goulu, à l’aloyau, au lard, tu dors trop !
Va à l’affût du matou fuyard, au galop !
Loulou, tu dors ?
Ouaf ! Au pou !
Mordu ?
Bravo !

BAVARD
Copieux, comme une pipelette, longuet,
Il suit les mots, plus impétueux qu’eux ;
Si tu commences « Je… » il finit ton mot ;
Si tu es muet, il t’explique tout ;
Son seul souci ? C’est qu’il chuchote, commente, communique, confie, conseille, conte, émette, explique, glose, signifie.

Il honnit le silence, il loue le tumulte,
Une glossite, une mutité l’inquiète, le silence le tue.

C’est le glossophile : il existe s’il gueule, il est fini, s’il s’est tu.

LOGO
C’est une marque, un repère.
Paraphe de feu aux façades des banques, « Z » parti du sabre du Renard, marque sur un Train rapide, « CB » des cartes de crédit, en-tête aux missives des directeurs, venu d’un sabir ancien, ça cause aux yeux autant qu’au cerveau, c’est décrypté même par un crétin, évidemment …
Ça use des rébus, des dessins. C’est une idée, c’est vite vu et ça indique une identité.
Quatre caractères …
Je serai net : c’est athénien … et ça cause.

MAIN
Dextre broyeuse du colosse, ou douloureuse du collègue que je serre,
Délurée et chercheuse, elle furète, obsédée pour peloter, leste sur le derche ou sur les fesses !
Dextre levée pour voter, pour fesser, pour les soufflets sur le bec,
Dextre douce pour dorloter bébé,
Dextre brute et cruelle, c’est celle du boxeur ou de l’hercule,
Dextre de fer, prothèse sous le velours, c’est celle du despote, elle peut lever les écrouelles,
Dextre dodue, fluette et fuselée, que j’effleure pour l’épouser, elle est trop belle sur ce cœur !
Dextre lourde et velue de l’égorgeur, du boucher, ou du tueur
Dextre dressée pour toquer, pour heurter, celle du loup peut-être ?
Dextre des pécheurs pour les coulpes,
Dextre désœuvrée sur les poches du cow-boy, elle est leste pour le colt,
Dextre bleue et gercée sous le gel, c’est celle de Cosette,
Dextres sèches ou osseuses, ou sveltes, je vous les serre et je vous les bécote.

TEMPS
D’abord, il ira loin, aujourd’hui, bancal, cahin-caha, il ira à l’infini, à l’aval, banal zigzag du journal.
Un long jour anodin : voici un doux avril.
Un bond crucial : voici juin affadi.
Viaduc final à l’horizon : voici aboli un an au gui, ou cinq, ou dix.
Un corridor à l’abandon, un brouillard affaibli : on y va au radar !
Un caillou, un accroc, voilà la fin : un vilain rancard au rayon du vaudou.
On courra ? On fuira ? Holà !
Un abri ? Non : vlan, au ravin !
Au cri du coq, cocorico, joli carnaval, ni façon ni chichi, un chrono à cochon ou à canard.
Un gong final : couic ! clac ! voilà un clou, on va au coin, fichu.
Il a vaincu.
L’oubli royal.
À quand la rançon ?

BERNARD
– Coucou !
– Qui fut-il ?
– Qui ? Lui ? Ou moi ?
– Oui, toi. Fus-tu joufflu ?
– Oui, tôt il fut joli, poil soupli, mimi, chou.
Puis il fut huit mois loulou cool ou impulsif, six mois mi-gigolo mi-fou-fou, tifs fous, cou ou occiput plutôt poilu, puis sitôt filou, il fut zigoto goulu, voyou, impoli, loustic.
Il fut si sot qu’il choisit moto, whisky, opium, usw.
Puis plouf ! Souci suivit ! Soucis plutôt … Complot, choc, kilos, os mous, couic !
– Fus-tu poussif ? mou ? oisif ?
– Pfff !
– Fus-tu soumis ?
– Oh ! Il lut, puis (culot fou !) il choisit cogito flou, stylo chic, photos, col mou, il fit joujou, tout schuss.
– Quoi fis-tu ? Flic civil ? Jojo ?
– Pfff ! Il fut … p’of !
– Où ? Ici ? Tu y fus ?
– Chut !
– Qui choisis-tu ? Choisis-tu chouchous ?
– Chut !! Il fut p’of plus chou qui fût. Il fut top !
Puis illico il fut positif, cossu, plumitif touffu, poli, puis vioc, foutu.
– Tu fus foutu ? Zut !
– Il fut lui, il fut moi, quoi !
– Ouf, stop !

VACHE
Qui ? Quoi ? Un pis ? oui oui oui oui ! Un joug ? Oui.
Où ? Oxford ? Oui …
Bo/sporoj ? Nh/ !
Un toril ? Non !
Son lot : bidons ? Lolo (un bon gros bol) ? Boutons-d’or ou foin ? Oui
Son sort : bif ou rosbif, rôti, mironton (ou miroton), ris, rond ou rondin, ou noix  ? Moins ou plus.
Un gril ? Oui … plus ou moins !
Un pot nutritif (plus os ou jus) ? Oui, sûr !
Son sous-produit : pipi, popo, ou poil ? Plutôt du box, ou du suif.
Son nom : bison ? Non.
Gnou ? Non.
Toro ? Non !
Bof ? Non !!!
Io ? Oui !
Son surnom ? Muuuuuuuuu !

VIN
L’as-tu bu ?
C’est pas de l’eau, c’est pas de l’alcool, c’est du jus de grappe.
Et ça saoule !
Belles couleurs, de la robe, de l’odeur, ça se hume.
De la gourde ou de la topette, de la carafe ou de la jarre, du Jéroboam ou du Balthazar, du godet ou du pot, de la coupe ou du gobelet, du glass de pyrex ou de la flûte de baccarat, rouge ou pas rouge, Tu le dégustes, tu le lampes, tu le tètes même, tu l’écluses,
Je préfère le bordeaux bouché
Tu préfères le Saumur de la côte
Elle préfère l’alsace corsé
Je préfère le Pessac chambré
Tu préfère le médoc hors d’âge
Elle préfère le Pomerol ou le Lussac doux
Je préfère le Seyssel sec
Tu préfères le Gewurz léger
Elle préfère le St Joseph bleuâtre
Etc.

Bel-Ami mis en rimes

La caissière était blonde et rendait la monnaie,
La pièce de cent sous était bien écornée.
On était le vingt-huit, c’était le mois de juin,
Il lui restait trois francs et quarante centimes.

L’ancien sous-officier au sourcil impérieux
Regarda les dîneurs, et surtout les dîneuses.
Qu’allait-il pouvoir faire ? Il irait boire un bock
(La focalisation interne est indiquée)
Sur les Champs-Elysées, ou aux Folies-Bergère,
Où y a toujours des filles. Mais il faudrait payer …
Il descendait la rue Notre Dam’ de Lorette,
Au nom prédestiné quand on cherche aventure.

Il était élégant, avec des yeux très bleus,
La moustache mousseuse et les cheveux frisés,
Blond comme un autrichien, et pourtant très normand.
La ville transpirait une haleine empestée
Par les trous des égouts, le bourgeois en chemise
Relâchait sa tenue, mais pas Georges Duroy :
Ayant été hussard, il se tenait tout droit,
Sanglé dans son costard à cent cinquante euros.

[…]

Il aborde un quidam, lui tape sur l’épaule,
L’appelle Forestier, et l’autre lui répond.

Miracle du roman où se font les rencontres
Au gré de l’écrivain ! Maupassant est très fort :
Présent de narration, point de vue extérieur,
Ellipse narrative et rythme soutenu.
N’est-ce pas là, lecteur, qu’on reconnaît le style ?

pcc tontonbé

Le petit chaperon rouge, lipogrammes multiples de la morale finale en vers.

Conclusion sentencieuse

On voit ici que de jeunes personnes,
Surtout de jeunes filles,
Belles, mignonnes et gentilles,
Ont bien tort d’écouter toute sorte de gens,
Et qu’il n’est rien de singulier
Si le loup en dévore en nombre.
Je dis le loup, or tous les loups
Ne sont point d’une même sorte.
Il en est d’une humeur très douce,
Silencieux, gentils, peu coléreux,
Qui privés, empressés et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusqu’en leurs logis, jusqu’en leurs ruelles ;
Bonté divine ! Qui ignore que ces loups doucereux
De tous les loups sont les plus périlleux ?

(sans A) Le petit bibi rouge, Ch. Pérot.

Constat moral.

On voit ici qu’un gamin junior,
Surtout un bambin pas masculin,
Joli, pas trop mal fait, mignon,
A tout à fait tort d’ouïr tout individu inconnu ;
On voit aussi, quoi d’anormal ?
Un loup qui boulottait du bambin à foison.
J’ai dit un loup, car il y a loup
Ou loup.
Il y a du loup plaisant ;
Du loup sans bruit,
Du loup pas grognon,
Du loup sans courroux,
Furtif, complaisant, ou doux,
Du loup qui suit baby bambin
Jusqu au logis, à la maison,
Ou jusqu’au lit.
Mais las ! Il faut savoir qu’un loup trop doux,
Ou qu’un loulou,
Plus qu’un loup dur,
Vous fait bobo, vous fait du mal.

(Sans E) Un micro-galurin rouquin, Charlot P.
(ou Un mini-gibus rougissant, carmin, rubicond, cramoisi, incarnat, rubis, rougi.)

Morale

On a vu par-là que de jeunes enfants,
Surtout jeunes adolescentes,
Belles, pas mal tournées, et agréables,
Font très mal d ‘écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange
Que tant et plus le loup en mange.
Je parle du loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte.
On en a vu d’humeur accorte,
Sans tapage, sans méchanceté, sans courroux,
En secret, empressés et doux,
Accompagner les jeunes dames
Jusque dans les chambres,
Jusque dans les H.L.M.,
Jusque dans les ruelles :
Ah ! Malheur ! Quand vous ne savez pas
Que ces loups doucereux
De tous les loups sont les plus dangereux.

(Sans I) Le chaperon rouge n’est pas très gros, Charles Perrault.

Sentence sérieuse.

C’est vu : de jeunes enfants
Principalement de jeunes filles,
Belles, bien faites, gentilles,
Ne devraient pas prêter leur tympan aux gens à l’aventure ;
Et ce n’est pas très étrange
S’il en est tant que le chien mange,
Et le chacal, et le renard !
Je dis le chien, car chien et chien
N’appartiennent pas à la même espèce.
Il en est d’une humeur plaisante,
Sans bruit, sans fiel, sans agressivité,
Qui, privés, empressés, caressants,
Sui vent les jeunes BCBGelles
Jusque dans les demeures, jusque dans les ruelles :
Mais hélas ! qui ne sent
Que ces chiens papelards, patelins, mielleux,
Parmi les chiens restent les plus dangereux ?

(Sans 0) Le petit chapeau bleu, Charles Perrault.

Moralité.

On voit ceci : des enfants sans expérience,
Et principalement de sexe féminin,
Bref, des filles,
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal de prêter l’oreille à des gens trop divers,
Et ce n’est pas chose étrange
Si le coyote tant en mange.
Je dis le coyote, et le chien de prairie,
Car les chiens, en grand nombre,
Ne sont pas de la même sorte :
Il en est de caractère agréable,
N’aboyant pas, sans fiel et sans colère ;
Ces chiens de prairie-là,
Ces coyotes,
Privés, complaisants et gentils,
Trottent derrière les petites demoiselles,
Et les talonnent même dans les maisons,
Même à côté des lits :
Mais hélas ! sachez-le : ces chiens de prairie-là,
Ces coyotes,
Ces cabotins paternes,
De la race des chiens sont les moins innocents.

(Sans U) Le petit chaperon gris, Charles Perrot

D’Anna lui balançant un flocon
(Dizain)

Anna, qui jouait, sur moi balança un glaçon,
Dont j’aurais cru, pour sûr, avoir un frisson.
Mais ça brûlait, garanti vrai !
Car tout soudain ça m’a roussi !
Alors, si un glaçon cachait sa combustion,
Où courir, Anna, sans rôtir, moi ?
Toi tu pourras adoucir ma cuisson,
Non par boisson ou par potion,
Ni par flocon, ni par glaçon,
Mais grillant sur un gril commun.

Pc.c. C Marot
[lipogramme en e] 26/01/1994

Du Bellay, Bayser
Lipogramme strophe par strophe.

[a]
Bisou

Sus ô petite colombelle,
O petite belle rebelle,
Qu’on me donne ce qu’on me doit :
Même mesure en bécots donne
Que le poète de Véronne
De Lesbie en sollicitoit.

[e]
Mais pourquoi sollicitons-nous
D’aussi minimaux bisous,
Si Catullus fut minimal ?
Fort minimal fut Catullus,
Fort minimaux aussi bisous,
Puisqu’il a pu voir son calcul !

[i]
De deux cents fleurs la belle Flore
Les vertes berges ne colore,
Cérès de cent gerbes de blé
Ne rend la campagne féconde,
Et de deux ou quatre cents grappes
Bacchus ne bourre ses tonneaux.

[o]
Ainsi, autant que fleurs fleurissent,
Que gerbes, grappes, se hérissent,
Autant de baisers distribue :
Autant je t’en rendrai sur l’heure,
Afin qu’ingrat je ne demeure
De tant de becs distribués.

[u]
Mais apprends les baisers, mignonne :
Je n’accepte, si on les donne,
A la françoise, ni les accepte
Comme la vierge chasseresse
Venant de la chasse les laisse
Prendre à son frère blondinet.

Si tu penses

Si tu penses penses
Si tu penses penses
fillette fillette
si tu penses penses
xè té xè té xè
t éternellement
le temps des senti
le temps des senti
temps des sentiments
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
Si tu crois petite
si tu crois eh eh
que ton teint de rose
silhouette de guêpe
tes mignons biceps
tes ongles vermeils
tes cuisses de nymphe
et ton pied léger
si tu crois petite
xè té xè té xè
t éternellement
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
jolis jours s’en vont
jolis jours de fête
soleils et comètes
tournent tous en rond
et toi mon petit
tu te diriges droit
vers sque tu vois peu
très sournois s’en viennent
les rides véloces
lipides qui pèsent
le menton triplé
le muscle molli
eh bien cueille cueille
les roses les roses
roses de l’existence
et que leurs feufeuilles
soient mer immobile
de tous les bonheurs
eh bien cueille cueille
si tu ne les cueilles
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

p.c.c. R. Q. (lipogramme en a)
Si tu crois

Si tu crois crois crois
si tu crois crois crois
nana ô nana
si tu crois crois crois
xa va xa va xa
va ouvrir toujours
la saison d’a d’a
la saison d’a d’a
la saison d’amour
ah tu t’abusas
si tu crois pitchoun
si tu crois ah ah
carnation rosat
abdominaux plats
mignons avant-bras
onglons ripolins
coccyx si divin
paturon tout fin
si tu crois nana
xa va xa va xa
va courir toujours
ah tu t’abusas
nana ô nana
ah tu t’abusas
jolis jours courront
jolis jours joviaux
novas d’Apollon
font gravitation
mais toi ma pitchoun
tu y vas tout droit
tu vas sans y voir
sournois ils sont là
sillons si soudains
lard qui fait du poids
cou trois fois grossi
tissu avachi
allons fais moisson
dans la floraison
floraison qui vit
puis tout florissant
un marais croîtra
ta satisfaction
allons fais moisson
si tu fais pas ça
ah tu morfondras
nana ô nana
ah tu morfondras

p.c.c. Raymond Q. (lipogramme en e)

Ne va pas penser

Ne va pas penser
ne va pas penser
nymphette nymphette
ne va pas penser
xa va xa va xa
va durer toujours
le beau temps des za
le beau temps des za
beau temps des amours
ce que tu te goures
nymphette nymphette
ce que tu te goures
ne pense pas bébé
ne pense pas eh eh
que ta peau de pêche
ton ventre de guêpe
tes avant-bras ronds
tes ongles dorés
ton fémur de nymphe
ton peton léger
ne pense pas bébé
xa va xa va xa
va durer toujours
ce que tu te goures
nymphette nymphette
ce que tu te goures
les beaux jours s’en vont
les beaux jours de fête
astres et planètes
tournent tous en rond
pourtant mon bébé
tu vas tout de go
vers sque tu sens pas
très fourbes s’approchent
la tranchée véloce
la pesanteur grasse
l’ menton quadruplé
le muscle étalé
alors va récolte
les roses les roses
roses sans trépas
et que leurs pétales
fassent mer étale
de tous les bonheurs
récolte ô récolte
ne récoltant pas
ce que tu te goures
nymphette nymphette
ce que tu te goures

p.c.c. Raymond QUENEAU (lipogramme en i)

Si tu t’imagines

Si tu t’imagines
si tu t’imagines
fillette fillette
si tu t’imagines
xa va xa va xa
va durer sans fin
le beau temps d’ai d’ai
le beau temps d’ai d’ai
le beau temps d’aimer
ce que tu t’abuses
fillette fillette
ce que tu t’abuses
si tu penses petite
si tu penses ah ah
que ce teint de fleur
ta taille de guêpe
tes gracieux biceps
tes griffes d’émail
ta cuisse de nymphe
et tes pieds légers
si tu penses petite
xa va xa va xa
va durer sans fin
ce que tu t’abuses
fillette fillette
ce que tu t’abuses
le beau temps s’en va
le beau temps de fête
astres et planètes
circulent en cercle
cependant petite
tu marches en avant
vers sque t’as pas vu
très peu francs s’avancent
la ride rapide
la pesante graisse
le triple quiqui
le muscle avachi
eh bien cueille cueille
les fleurs les fleurettes
les fleurs de la vie
et que leurs pétales
fassent une mer étale
des félicités
eh bien cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu t’abuses
fillette fillette
ce que tu t’abuses

p.c.c. R. Queneau (lipogramme en o)

N’imagine pas

N’imagine pas
n’imagine pas
fillette fillette
n’imagine pas
xa va xa va xa
va être sans fin
la saison des za
la saison des za
saison des amants
c’est bien te tromper
fillette fillette
c’est bien te tromper
ne crois pas petite
ne crois pas ah ah
à ton teint de rose
ta taille d’abeille
tes mignons biceps
tes ongles d’émail
ta jambe de nymphe
et ton pied léger
ne crois pas petite
xa va xa va xa
va rester sans fin
c’est bien te tromper
fillette fillette
c’est bien te tromper
jolis temps s’en vont
jolis temps de fête
soleils et planètes
avancent en orbite
mais toi ma petite
ton chemin va droit
sans voir son destin
hypocrites viennent
la ride véloce
la pesante graisse
le menton triplé
la fibre avachie
allons fais moisson
de roses de roses
roses de la vie
et de ces pétales
fais la mer étale
des félicités
allons fais moisson
car ne pas le faire
c’est bien te tromper
fillette fillette
c’est bien te tromper

p.c.c. Raymond Q. (lipogramme en u)

Un sentier du Luxembourg

Elle est venue, jeune fille,
Vive et preste comme un pinson :
En ses doigts une fleur qui brille,
En ses lèvres, un couplet récent.
C’est peut-être l’unique fille
Dont le cœur me réponde en chœur,
Qui vienne en mon obscurité
Pour l’illuminer de son œil !
Or non, – mes jeunes jours sont morts…
Bye bye douce foudre qui luisis, –
Odeur, jeune fille, musique…
Le bonheur venu … s’est enfui !

G. de N. [a]
Dans un parc

Passait un gamin à jupon,
Un gamin qui courait, volait :
A la main un iris brillait,
Aux crocs la chanson du jour
Fort sûr, son pouls, l’Un,
Son pouls dirait oui à mon pouls,
Puis dans ma nuit, tout au fond,
Son cristallin luirait pour moi !
Mais non, – voilà ma fin, j’ai abouti …
Bonjour, gamin à jupon, chanson…-
Mon plaisir passait, il a fui !

G. N. [e]
Une allée du Luxembourg

Elle a passé, la jeune femme,
Alerte et preste, tel un corbeau :
Tenant une fleur chatoyante,
A la bouche un couplet nouveau.
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur à mon cœur réponde,
Et, venant dans mon ombre sombre,
D’un seul regard m’allumera !
Mais non, – ma jeunesse est passée…-
Salut, doux rayon chatoyant,
Parfum, jeune femme, concert…-
Le bonheur passa, et s’échappa !

Gérard de Nerval [i]
Une allée de Bagatelle

Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste, tel un vanneau,
A la main une fleur qui brille,
Aux lèvres un refrain nouveau.
C’est peut-être la seule, à terre,
Qui palpiterait dans mes veines,
Qui, venant dans ma nuit épaisse,
D’un seul regard l’éclaircirait !
Mais si ! – ma jeunesse est finie…-
Adieu, léger rai qui m’as lui,
Parfum, jeune fille, refrain…-
Le plaisir passait, il a fui !

Gérard de Nerval [o]
L’allée dans le parc

Elle a passé, petite fille,
Vive et preste comme pinson,
A sa main les iris brillaient,
Entre ses dents des airs récents.
C’est bien simplement elle
Dont le sang réponde à mon sang.
Elle viendrait dans mon soir noir
Et de son œil l’éclaircirait !
Mais non, – ma vieillesse est ici…
Bye bye léger rayon m’éclairant,
Arôme, petite fille, harmonie…-
Le plaisir passait, il s’échappa !

Gérard de Nerval [u]

Romances sans paroles
Ariette n° III
Sans A

Il pleure en mon cœur
Comme il pleut en ville ;
Quelle est cette terreur
Dont est percé mon cœur ?

0 bruit doux d’une pluie
Sur terre et sur les toits !
Et que mon cœur s’ennuie
Du son de cette pluie !

Il pleure bêtement
En ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! Nulle désertion ?..
Ce deuil vient bêtement.

C’est une pire peine
D’ignorer le pourquoi,
En cette indifférence,
De mon cœur si peiné !

(p.c.c. Verlène)

Sans E

Sanglots dans mon pouls,
Crachin sur London ;
Pourquoi mon cafard
Irait dans mon pouls ?

Bruit doux du crachin
Au sol, sur un toit !
Pour mon pouls tracassant,
La chanson du crachin !

Il a plu sans raison
Dans mon pouls qui vomit.
Quoi ! Aucun m’a trahi ?..
Mon chagrin, sans raison.

Oui, un vilain chagrin
Qui n’a pas su pourquoi,
Sans amour, sans haïr,
Mon pouls fut si chagrin.

(p.c.c. Paul V.)

Sans I

Des larmes dans mon cœur
Comme orage sur Londres ;
Quelle est cette langueur
Pénétrant dans mon cœur ?

0 doux son de l’averse
Par terre et sur l’auvent !
Pour un cœur en détresse
0 le chant de l’averse !

Des larmes sans sujet
Dans ce cœur s’écœurant.
Comment ! Nul parjurant ?
Ces larmes sans sujet.

Quelle affreuse douleur
De n’apprendre comment,
Sans amour, sans colère,
Mon cœur est en douleur !

(p.c.c. Paul Verlène)

Sans O

Il pleure dans ces veines
Ainsi qu’il pleut en ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre ces veines ?

Bruit tendre de la pluie
Par terre et sur l’auvent !
A cette âme ennuyée
Chante, tendre, la pluie !

Il pleure sans sujet
Dans cette âme indignée.
Hein! Aucune traîtrise ?..
Ce deuil est sans sujet.

C’est bien la pire peine
De ne pas bien saisir,
Sans amitié, sans haine,
Dans cette âme, la peine !

(p.c.c. Paul Verlaine)

Sans U

Larmes dans mon âme
Comme averse en ville ;
Ah ! Cette indolence
Pénétrant mon âme ?

Bel air de l’averse,
Par terre, près des toits !
Mon âme s’embête …
Oh ! Chant de l’averse !

Larmes sans raison
En mon âme lasse.
Hein ! Sans trahison ?
Chagrin sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir comment,
Sans amitié, sans haine,
Mon âme a tant de peine !

(p.c.c. P. Verlaine)

Remords posthume. (sans a)

Lorsque vous dormirez, ô belle ténébreuse,
Dessous un monument construit en turquin noir,
Et lorsque pour unique petit coin dodo
Vous serez près du fond humide d’une fosse,

Pierre, oppression pour votre poitrine peureuse,
Pour votre ventre souple et privé de souci,
Votre cœur, empêché de vibrer, de vouloir,
Et vos pieds de courir leur course insoucieuse,

Le trou, ce confident de mon rêve infini
(En effet c’est le trou qui comprend le poète),
Le long des noires heures d’où le sommeil s’exile,

Vous l’entendrez vous dire : « Inutile roulure,
Vous ne sentez donc point ce que pleurent les morts ? »
Et puis le ver, rongeur de cuir, comme un remords !

Trop tard ! (sans e)

Oh ! Quand tu dormiras, mon brimborion si noir,
Au fond d’un tumulus bâti d’un dur granit,
Quand tu n’auras alors pour châlit ou manoir
Qu’un mastaba suintant, un trou pour tout abri,

Quand un caillou trop lourd ira sur ton poitrail
Ou ton flanc qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Paralysant ton sang, ton amour, ton vouloir,
Ou ton pas qui n’ira plus jamais au travail,

Ton tumulus, qui sait mon imagination
(Car aux bons tumulus plairont nos troubadours),
Au cours d’instants trop longs pour dormir, frustration !

Dira pour toi, catin sans foi, au vain parcours :
« N’as-tu donc pas connu un grand chagrin aux morts ? »
Puis sans fin, sur ton cuir, mordront maints asticots.

Remords posthume. (sans i)

Quand tu ronronneras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument tout en marbre foncé,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et demeure
Qu’un caveau suant l’eau et qu’une fosse creuse,

Quand la dalle, écrasant ta mamelle peureuse,
Et tes flancs rendus souples par ta nonchalance,
Empêchera ton cœur de battre et de s’ébattre,
Et tes pas de marcher leur marche aventureuse,

Le tombeau, sachant tout de mon rêve sans bornes
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces longs moments obscurs, au somme absent,

Hurlera: « C’est trop tard, cocotte peu douée,
Car tu n’as pas connu ce que pleurent les morts ! »
Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Repentir après décès. (sans o)

Quand tu pénètreras, ma belle ténébreuse,
Dans le creux d’une stèle en marbre basané,
Et quand tu n’auras plus en guise de pénates
Qu’un caveau pluvieux et qu’une niche creuse,

Quand la pierre, écrasant ta mamelle peureuse,
Et tes flancs qu’infléchit ta charmante apathie,
Empêchera tes seins de palpiter d’envie
Et tes pieds de marcher leur marche aventureuse,

Le sépulcre, qui sait mes rêves infinis
(Car sans cesse un sépulcre aimera les aèdes),
Durant ces grandes nuits privées de léthargie,

Te dira : « Que te sert, tapineuse imparfaite,
D’être passée si près des chagrins des défunts ? »
Et le ver mangera ta peau, tel un regret.

Remords de cimetière. (sans u)

Ton sommeil arrivé, ô belle, ô ma ténèbre,
Dans le fond de ta stèle en cipolin très noir,
Habitat rétréci, comme alcôve et manoir,
A cette tombe moite, à cette fosse vide »

La pierre enfin scellée broyant ton sein craintif
Et ton flanc malléable à force de mollesse,
Empêchant ton poitrail de battre et de sentir,
Et ton pied de marcher sa marche de hasard,

La tombe, confidente en mon rêve infini
(Car la tombe parfois comprendra le poète),
Pendant ces moments sombres bannissant le somme,

Te dira : Rien ne sert, hétaïre imparfaite,
De n’avoir pas compris le grand chagrin des morts ! »
Le ver grignotera ton derme, ô repentir !

Punition du sous-sol. (sans a ni e)

Cours-y dormir, ô mon joli brimborion noir,
Sous ton gourbi pur stuc, construit pour un long soir,
Sur un profond lit clos, illusion du logis!
Ou sous l’humus moisi ? Roupillons non choisis !

Qu’un roc lourd soit un poids pour ton poumon oisif,
Pour ton dos insoumis toujours loin du souci !
Voici ton pouls rompu, ton vouloir circonscrit !
Toi qui courus toujours, voici ton cours fini !

Sitôt, du tumulus, copin pour nos visions
(Toujours un tumulus inclut un tourlourou),
Du jour noir, infini, donc si loin du dormir,

Sortiront moult discours : « Dis, houri du trottoir,
Pourquoi proscrivis-tu un guignon pour nos morts ? »
Puis vingt morpions, ou plus, mordront sur ton cuir brun.

Baudelaire, Les plaintes d’un Icare

Les chéris des prostituées
Sont heureux, dispos et repus ;
Mes petits biceps sont rompus,
Moi qui étreignis des nuées.

Puisque des sublimes comètes
Vers le fin fond du ciel rougeoient,
Mes yeux consumés ne voient plus
Que des souvenirs de soleils.

Inutilement revenu
Des dimensions de l’étendue,
Sous un œil de feu inconnu
Je sens cette plume fondue.

Brûlé du goût pour l’esthétique,
M’est interdit l’honneur sublime
De nommer de mon nom ce gouffre
Qui me reçoit comme un cercueil.

(Les pleurs de l’ex-prisonnier de Minos)

Pourquoi nos amants à catins
Sont-ils gais, dispos, satisfaits ?
Quant à moi, mon bras fut rompu
Pour avoir saisi du brouillard.

Car pour un trou noir pas commun,
Qui flambait au fond du cosmos,
Ma vision s’obscurcit, brûla,
Puis s’annula, oubliant tout.

J’aurais voulu savoir la fin
Du continuum, son mitan ;
Mais l’iris inconnu, brûlant,
Fracassa mon cubitus mou ;

Alors, rôti par mon amour
Du jamais vu, par mon amour
Du trop joli, j’aurai toujours
Un plouf sans nom pour tumulus.

(Chants plaintifs d’Icaros)

Les amants des femmes faciles
Se sentent bien, heureux, repus ;
Mais j’ai les deux bras qui se brisent
Car j’ai étreint tant de nuées.

C’est grâce aux astres sans pareils,
Resplendissant au firmament,
Que mes yeux brûlés ne remarquent
Plus rien que des réminiscences.

En vain j’ai cherché de l’espace
A mesurer l’extrémité ;
A cause d’un regard de feu
Je sens mes ailes qui se cassent.

Brûlé par le désir du beau,
Je n’aurai jamais la faveur
D’appeler l’abîme à ma guise,
Qui me servira de caveau.

(Bébé Dédale pleure)

Les mecs entrés chez les pépées
Se sentent fervents et légers.
Je me sens tellement fêlé
De m’être élevé vers l’éther!

L’effet des célestes vedettes
Est tel… Semences de Géhenne !
Et l’enfermement de mes rêves
Engendre des restes d’Enfer !

Tenté de métrer les extrêmes
Je redescends de mes échelles,
Et les tempêtes me dessèchent,
Et je me sens désempenné.

Crevé des flèches des esthètes
Je désespère d’exceller :
J’erre, éternellement secret,
Hellène enté en mer de Crête!

(Rêve d’éphèbe embêté)

Les amants des belles cocottes
Sont heureux, légers et repus ;
Pour ma part mes bras sont rompus
De trop enlacer des nuées.

C’est grâce aux astres fabuleux
Dont la lueur sous la coupole
Flambe, que mes yeux brûlés
N’ont que souvenances célestes.

Je voulus faussement trouver
Le bout de l’espace, et son centre;
A cause d’un regard de feu
Je sens se casser mon plumage.

Et, brûlé par l’amour du beau,
M’est enlevé l’honneur superbe
De donner mon nom à la mer
Servant à mon corps de tombeau.

(Les doléances de l’enfant de Dédale)

Les amants des femmes faciles
Sont gais, dispos et rassasiés ;
Mais moi, hélas, mes bras se brisent
A force d’étreindre le ciel.

Grâce à cet astre nonpareil
Dans le firmament flamboyant,
Mon regard calciné revoit
Des soleils en ombre chinoise.

En vain j’essayai de l’espace
De chercher la fin et le centre;
Mais par l’effet de l’œil de braise,
Je le sens, mon aile se casse.

Calciné de la fièvre esthète,
Je serai privé de la gloire
De donner mon nom à l’abîme
Dont je serai l’enseveli.

(Les plaintes d’Icare)

Lipogrammes multiples de Bohémiens en voyage, de Baudelaire

Bohémiens en route

Une tribu prophète, et fervente en prunelles
en prunelles fervente
Hier s’est mise en route, et porte ses petits
Sur son dos, ou lui livre, fiers bébés gloutons,
Le trésor toujours prêt : ils pendent, les tétons.

Les hommes sont pédestres sous l’épée qui luit,
Le long de leur voiture où les leurs sont blottis,
Promènent sur le ciel des yeux qui pèsent, pèsent,
Regrettent mornement les chimères en tort.

Du fond de son réduit siliceux, le grillon
Les voit se promener, redouble ses cri-cri ;
Cybèle les chérit, multiplie ses verdures,

Liquéfie le rocher et fleurit le désert
Derrière ces routiers pour lesquels est ouvert
L’empire bien connu des ténèbres futures.

Ch. B.
(lipogramme en a)

Gitans routards

La tribu nabi à l’iris brûlant
Disparut tantôt, portant son bambin
Sur son dos, hautain, livrant à sa faim
Un capital sûr : son trayon tombant.

Un gars va marchant, au poignard luisant,
Au long du chariot où ils sont blottis,
Louchant sur l’azur d’un iris trop lourd,
Sanglotant à court d’imagination.

Du fond du sablon, dans son trou, Grillon,
L’ayant vu passant, doublait sa chanson ;
Cybala, l’aimant, s’accroît sans rougir,

Fait du roc coulant, florissant Gobi,
A tous nos routards pour qui s’ouvrira
Un pouvoir connu, obscur, mais futur.

Charlot B. d’Aupick
(lipogramme en e)

Romanos en voyage

La smala du prophète aux prunelles ardentes
Déjà reprend la route, emportant son engeance
Sur son dos, ou donnant à leur grande appétence
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont marchant, aux armes éclatantes,
Au long de la charrette où les leurs sont cachés,
Promenant sur l’azur leurs yeux très pesamment,
Dans le morne regret des fantômes absents.

Du fond de son trou sablonneux, la sauterelle,
Les regardant passer, redouble sa chanson.
Cybèle les adore, augmente ses verdures,

Met en eau le rocher, et en fleurs le désert,
Devant ces voyageurs pour lesquels est ouvert
Le royaume connu des ténèbres futures.

Charles B.
(lipogramme en i)

Hellequins en balade

La tribu prédictive aux prunelles ardentes
Hier s’est ébranlée, trimballant ses petits
Sur le râble, et livrant à leurs fiers appétits
Le lait jamais absent des mamelles pendantes.

Les gars marchent à pied, avec armes luisantes,
Auprès de leur charrette (les leurs s’y réfugient),
En traînant sur le ciel des yeux appesantis
Par le triste regret des chimères absentes.

De sa cachette siliceuse, le criquet
Les regardant passer, répète sa berceuse ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Liquéfie le gravier, fait fleurir le désert,
devant ces baladeurs devant qui se déplie
L’empire familier des ténèbres futures.

Charles Baudelaire
(lipogramme en o)

Bohémiens en voyage

La smala des devins, les rétines ardentes,
Hier a décampé, emportant ses petits,
Dos chargé, et livrant à ces fiers appétits
Le trésor immédiat des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied, ont des armes brillantes,
Le long des chariots (le reste y est blotti),
Promenant vers le ciel cet œil appesanti
Par le morne regret des chimères absentes.

De sa cachette, dans le sable, le grillon,
Les regardant passer, répète sa chanson ;
Cybèle, les aimant, reverdit son gazon,

Fait fondre le rocher, éclore le désert,
Devant ces bohémiens : car il n’est pas fermé,
L’empire familier des ténèbres prochaines.

Charles B.
(lipogramme en u)

Un port

Un port fut un coin charmant pour un karma las du combat vital. L’azur abondant, la construction d’un cumulus mouvant, la coloration du flot chatoyant, la scintillation d’un fanal, sont un parfait lorgnon, amusant pour un cristallin, mais jamais lassant. Un yacht au format pointu, la complication d’un mât qu’un flot oscillant balançait, rythmait un karma qui goûtait au roulis joli. Puis surtout, il y avait un plaisir obscur mais snob pour qui n’a plus ni souci ni ambition : voir, gîtant dans un mirador ou s’accoudant sur un musoir, l’agitation d’un quidam partant, ou d’un quidam arrivant, d’un quidam ayant toujours du cran pour vouloir, l’aspiration aux lointains ou aux acquisitions.

Karl Baudlair, juin 1996.

Lipogrammes anciens (travaux d’élèves, 1984-1985)

 

L’horloge

Horloge, dieu sinistre, sinistrissime même,
Dont le doigt nous inquiète et nous dit : Souviens-toi !
Les Douleurs vont vibrer en ton cœur plein d’effroi
Et le piquer, bientôt, comme si c’était une cible ;
Les joies célestes fuiront vers l’horizon,
Comme une sylphide vers le fond des coulisses.
Tout moment te dévore une bouchée du délice
Donné pour tout homme pour une courte période.
Trois mille six cents fois en l’heure, les Secondes
Chuchotent : Souviens-toi ! Elles courent vite, d’une voix
D’insecte, et te disent : Je suis le Présent, je suis Révolu,
Et je suce ton existence d’une trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi ! Prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de cuivre discute en tous discours)
Les minutes, mortel réjoui, sont des pépites
Que tu ne dois perdre, tu dois en tirer l’or !
Souviens-toi que le Temps est un joueur curieux
Qui remporte victoire, toujours ! c’est une loi,
Le jour décroît, les nuits sont plus longues, souviens-toi !
Les gouffres veulent boire, les clepsydres se vident,
Bientôt sonneront les heures où le divin Destin,
Où les dignes vertus, tes épouses encore vierges,
Où le Repentir même (oh ! les derniers hôtels !)
Où tous, ils te diront : meurs vieux veule ! Il n’est plus temps !

Bôdelère, Les fleurs pourries [a]

 

Un cadran

Cadran ! Divin chagrin, affolant, mais glacial,
Dont un doigt nous provoqua puis nous dit : « Sois toujours toi ».
Par millions, maux vibrants dans ton corps abondant d’horripilation,
S’introduisant dans un instant s’assimilant à un but ;
Un plaisir flou, pas masculin, à l’infini fuira
Ainsi qu’un troll ou qu’un sylphion au fond du long couloir ;
A tout instant partira la part d’un appas (d’un appât ?)
A tout humain admis pour sa saison.
Trois fois dix fois dix fois dix fois puis six fois dix fois dix tic-tacs par tour de cadran
Un tic-tac nous dira : « Sois toujours toi ».
Soudain, par sa voix tictaquant d’animal,
Un tic-tac nous dira : « Jadis, Ah !!! Toujours, plus jamais !!!
J’absorbai tous vos jours par mon suçoir si laid !
Tick-tack, tico-taco, ticus-tacus, tikos-takos, tikor-takor, ticoin-sagouin,
(Mon goulot – du laiton – connaît tous baragouins)
Nos tic-tacs, futur mourant, sont chair ou sang,
Sont or, qu’il faut saisir, qu’il faut saisir pourtant …
Nous gagnons ; trichons-nous ? Non !
Pourquoi ? La loi ! Pour qui la loi ? Pour nous !
Plus un jour, un jour noir, la nuit ! Cadran noirci !
Soon, ding-dong ! Tic-tac ! Hasard, Mort,
Ah ! Trop tard ! Fini ! Crac ! La fin, toujours … la FIN. »

Karl Schönvonluft, Unkraut [e]

 

L’horloge

Horloge ! effrayante déesse, alarmante, posée,
Dont le pouce nous menace et nous parle : Rappelez-vous !
Les perçantes Douleurs dans ton cœur effrayé
Se planteront, tout à l’heure, comme dans un carton ;
La luxure vaporeuse va marcher vers le large
Comme une fée céleste au fon de son théâtre ;
Chaque moment te dévore un morceau d’agrément
À chaque homme accordé pour toute sa durée.
Quatre cents coups, et même davantage, par heure, la Seconde
Chuchote : Rappelez-vous ! Au galop, avec sa parole
De mouche, Moment-Présent se proclame Moment-Révolu
Et a pompé ta substance avec sa trompe répugnante.
Remember ! rappelez-vous ! et cetera … Esto memor !
(Ma gueule de métal parle toutes les langues)
Les secondes, mortel folâtre, sont des gangues
Que tu ne lâcheras pas sans récupérer l’or !
Rappelez-vous que le Temps est un joueur acharné,
Ce joueur gagne, à la loyale, à tout coup : c’est légal.
Le jour est plus court, les ténèbres plus profondes, Clepsydre perd les eaux,
Tantôt sonnera l’heure où le Hasard astral,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encore chaste,
Où le Remords même, et le Regret (oh ! l’auberge récente !),
Où tout te parlera : Meurs, ancêtre lâche ! C’est trop tard !

Baudelère, Les Fleurs du Mal [i]

 

La pendulette

Pendule ! Dieu sinistre, effrayant, impassible !
Et ta main me menace et me dit : Je te le rappelle !
Les spasmes vibrants, dans ce ventre qui prend peur,
Se plantent maintenant, demain, pareils à la flèche dans sa cible ;
Le plaisir s’enfuira, telle une vapeur, là-bas, sur la ligne bleue,
Pareil à la sylphide du théâtre ;
Chaque instant te mange une tranche du gâteau
Qui t’est réservé, à l’échéance d’un quart d’an
Mille et mille et mille et cent et cent et cent et cent et cent et cent tic-tacs par heure, Tic-tac
Te dit : Entends : je te le rappelle ! Rapide, parlant tel un insecte,
Maintenant te dit : Je suis Hier !
Et j’ai sucé ta vie de mes lèvres abjectes !
Remember ! Je te le rappelle ! Gaspilleur ! Remember en latin,
En italien, en serbe, en russe, et cetera !
(Ma langue de métal parle bien maints langages)
Les minutes, individu débile, c’est la gangue
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire le diamant !
Je te le rappelle, le Temps aime les cartes, avidement,
Il gagne sans tricher, à chaque partie ! C’est le règlement,
L’abîme veut de l’eau, du sang, la clepsydre est à sec !
Demain ce sera l’heure : et le divin Hasard,
Et l’auguste Vertu, ta femme restée vierge,
Et le Repentir même (Ah ! la dernière auberge !)
Et cetera, et cetera, et tu entendras : Meurs vieux lâche ! Il est si tard !

Baudelaire, Les Fleurs du Mal [o]

 

L’horloge

Horloge, sinistre et divine, effrayante, impassible,
Dont le doigt me menace et me dit : Rappelle-toi !
Les vibrantes crampes dans ta poitrine pleine d’effroi
Se planteront bientôt comme dans la cible.
Le plaisir s’évapore et part vers l’horizon
Comme la sylphide vers le fond des décors.
Les instants te dévorent des bribes des délices
À l’homme accordés pendant la belle saison.
Trois mille six cents fois horaires, la Seconde
Dit à voix basse : rappelle-toi ! Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : C’est moi, c’est le Passé,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde.
Remember ! Rappelle-toi ! Ne gaspille rien ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle bien maints langages)
Les secondes, mortel folâtre, sont des écrins
À ne jamais lâcher sans en extraire l’or !
Rappelle-toi : le Temps est le champion avide,
Il gagne sans tricher, ses batailles, c’est la loi !
La clarté décroît, les ténèbres croissent, la clepsydre se vide,
Tantôt sonnera la cloche fatale, et le Divin hasard,
Et la noble Gloire, ta femme encore vierge,
Et le Repentir même (oh ! la dernière gargote !)
Et le monde entier te dira : trépasse ! vieillard si lâche, il est trop tard !

Bôdelaire, Les floraisons malignes [u]

 
Dextre broyeuse du colosse, ou douloureuse du collègue que je serre,
Délurée et chercheuse, elle furète, obsédée, leste !
Dextre levée pour voter, pour fesser, pour les soufflets sur le bec,
Dextre douce pour dorloter bébé,
Dextre brute et cruelle, c’est celle du boxeur ou de l’hercule,
Dextre de fer, prothèse sous le velours, c’est celle du despote, elle peut lever les écrouelles,
Dextre dodue, fluette et fuselée, que j’effleure pour l’épouser, elle est trop belle sur ce cœur !
Dextre lourde et velue de l’égorgeur, du boucher, ou du tueur
Dextre dressée pour toquer, pour heurter, celle du loup peut-être ?
Dextre des pécheurs pour les coulpes,
Dextre désœuvrée sur les poches du cow-boy, elle est leste pour le colt,
Dextre bleue et gercée sous le gel, c’est celle de Cosette,
Dextres sèches ou osseuses, ou sveltes, je vous les serre et je vous les bécote.
 
Mon histoire est tragique : un œuf devenu grand.
 
Sorti de ma coquill’, pas une seule goutte
Du sein d’une nourrice, et pas de bras câlin
Pour me tenir au chaud. J’étais sous une ampoule
Qu’on appelle éleveuse, après avoir été
Au cœur d’une couveuse, au milieu des autres.
 
On m’a donné du grain, je me suis emplumé,
J’ai fait cocorico, je suis devenu gros
Et gras, nourri de bon maïs et de pâtée,
Au milieu d’un troupeau de garçons de mon âge.
Et je n’ai jamais su ce que c’est qu’une poule,
Ni au pot ni au pieu.
 
Dans ma cage en béton, à travers la fenêtre,
J’apercevais parfois un morceau de ciel bleu,
Mais la plupart du temps je grattais ma litière,
Les deux pieds dans la crotte et les plumes souillées,
Je m’approchais sans peur d’un destin ignoré.
 
Je m’appelais poulet, j’aimais bien mes parents,
Qui, en bleu de travail, et sans prendre de gants,
Nous prenaient dessous l’aile et puis nous retournaient,
Nous tâtaient le croupion et nous grattaient la tête,
Changeaient l’eau du bassin et remettaient du grain.
On jouait au bec fin, on s’envolait parfois
Pour monter au perchoir, place très convoitée.
 
À quarante-deux jours, après m’avoir saigné
On m’a déshabillé, puis vidé, puis rôti.
 
L’aile ou la cuisse ?
 
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PS : un kilo, ou kilogramme, est un texte de 1000 signes, pas un de plus.