Charger la suerte

ureña 1Il existe au moins trois manières de toréer avec profondeur et autant de concepts de charger la suerte car le moment de la charge dans une suerte correspond au deuxième temps, celui de la rencontre, où le torero pèsera ou non sur l’animal. Pour ce faire, il devra le conduire vers l’intérieur, ce qui est la première chose à regarder et non sur le passage et encore moins vers l’extérieur. C’est pourtant ce que fait parfois, le plus souvent même, un torero qui met ostensiblement la jambe de sortie entre le berceau des cornes. Très rarement, on voit le toreo idéal, en point d’interrogation, avec un double changement de trajectoire du toro mais il faut émettre deux réserves : ce n’est possible qu’avec un petit nombre de toros et cette manière de toréer impose des passes isolées dans la mesure où il est antinomique avec le toreo lié.

Domingo Ortega dans sa conférence de 1950 à l’Athénée de Madrid, disait :
« Pour moi charger la suerte ce n’est pas ouvrir le compas, parce qu’avec le compas ouvert le torero allonge mais n’approfondit pas la passe; la profondeur s’acquiert en avançant la jambe vers l’avant, pas sur le côté. […] en ne mettant pas en pratique les concepts qui définissent ces normes, on ne torée pas, on donne des passes; beaucoup de passes, c’est vrai. […] Parce que, je le répète : ce n’est pas la même chose de donner des passes et de toréer. »

Manolo Vázquez, de son côté, interprète le toreo les pieds joints et de face, derrière la hanche.

Manolete, dans une interview publiée dans El Ruedo en 1945, disait :
« Je pense que pour le toro qui charge, on ne doit pas avancer la muleta. […] Charger la suerte à la naturelle et dans les autres suertes est une facilité pour le torero, car il dévie plus facilement la trajectoire du toro. »

Personnellement, j’utilise l’expression charger la suerte lorsqu’un torero met la jambe de sortie vers l’avant, sur la ligne d’attaque du toro, pas au fil (la cuisse, pas la pointe du pied), en terminant la suerte vers l’intérieur, ce qui représente la forme la plus pure de toreo car elle est la plus difficile même si, par définition, elle n’est pas toujours possible.

Selon les qualités du toro, je crois qu’il y a deux manières de la charger. La première se voit de moins en moins : avec un toro qui vient de loin, elle consisterait à avancer la jambe de sortie après le départ du toro, sans l’attendre immobile avec le compas ouvert. La suerte est ainsi chargée en deux temps. Dans la deuxième, plus rapprochée, elle consiste cette fois à avoir la jambe de sortie avancée au moment de l’appel, sur la trajectoire, et, dans le toreo moderne (pas celui de Domingo Ortega), en terminant derrière. Ici la suerte est chargée en un seul temps.

Manolete disait que charger la suerte (il semble qu’il comprenait ce concept dans le sens d’avancer la jambe) était un « recours » mais on pourrait interpréter la manière de toréer de Manolo Vázquez, dans la mesure où le torero est « croisé », comme une forme particulière de charger la suerte, avec tout le corps.

Finalement, il vaut mieux toréer vers l’intérieur et avec profondeur, en baissant les mains dans le second temps de la suerte, la rencontre, même si cela se fait au fil de la corne que commencer à charger la suerte et conduire le toro vers l’extérieur. Malgré ce que dit Domingo Ortega, cela, aujourd’hui, n’est pas toréer, parce que, plus que la liaison en elle-même, qui peut se faire avec le toreo « changé » (d’un côté sur l’autre), ce qui est le plus important, depuis un siècle complet, c’est de toréer en rond.

Je pense qu’on peut toréer sans charger la suerte et qu’il y a un juste milieu entre la charger et la décharger. Par exemple, à la manière de toréer d’Antoñete , qui consistait à mettre le poids du corps sur la jambe de sortie, il faudrait trouver une appellation et je ne sais pas si celle, ancienne, de tendre la suerte pourrait servir. Souvent, lorsqu’on réalise ce que fait Antoñete, les chroniqueurs disent qu’on torée, simplement, ce qui n’est pas rien, mais pas que le torero à charger la suerte. C’est pour cela que le terme tendre me plaît car il exprime le fait de poser le toreo, l’allonger et donc le tendre, c’est-à-dire l’ajuster, lui donner du poids et de l’envergure.


Un commentaire pour “Charger la suerte”

  • Charles CREPIN dit:

    Bravo Sébastien pour cet article intéressant qui aborde une notion complexe de la passe, et dans laquelle peu d’aficionados (et de revisteros) ont poussé suffisamment la réflexion ou retiennent les détails importants (la jambe en avant et pas la cuisse, et entre les cornes etc). Primordiale aussi, la notion de la passe en 2 temps (on ne la voit jamais aujourd’hui)… N’oublions pas la phase décrite par Joaquín Vidal « A l’instant précis de la juridiction (réunion), le torero, gardant immobile sa jambe d’entrée, avance doucement l’autre jambe, et cela s’appelle cargar la suerte » et non pas seulement après le départ du taureau cf: article http://www.vingtpasses.com/article-et-si-on-chargeait-la-suerte-118997718.html.Et enfin, bien que ne répondant pas aux canons approuvés par les aficionados exigeants, la réflexion de Manolete sur le recours supplémentaire que donne l’action d’avancer jambe et muleta n’est pas dénuée d’intérêt.
    bravo encore, c’est cela, l’essaimage de la culture taurine !

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